jeudi 30 juin 2005

844 - cherchez l'erreur

... moins de trente ans séparent les lourds et lents Zeppelins qui tentaient de bombarder Londres des fulgurantes et invulnérables fusées V2, qui faillirent la réduire en cendres.

En moins de trente ans, le bombardement stratégique était entré dans l'âge adulte, celui de la guerre "presse-boutons", où plus personne ne voit ni n'entend celui que l'on tue.

Trente années de développements, de perfectionnements et d'innovations, que l'on appelle paraît-il "Progrès", et qui ont certes bouleversé l'art de la guerre mais ne l'ont rendue ni impossible, ni improbable, ni même moins meurtrière.

Au baisser du rideau, le monde se divisa en deux clans antagonistes, qui se surveillèrent pendant des décennies, engloutirent des fortunes en armements nouveaux, et les testèrent par procuration, sur des champs de bataille éloignés, au détriment de populations qui n'en demandaient pas tant et auraient sans nul doute préféré la Paix ou, à défaut, les guerres d'antan, que l'on menait avec de simples fusils qui se chargeaient encore par le canon, entre adversaires qui, à défaut de s'apprécier, pouvaient du moins se voir au moment où ils s'entretuaient.

Paradoxalement, l'avenir semble aujourd'hui moins voué aux guerres technologiques qu'aux guerres dites "asymétriques", dans lesquelles des armées conventionnelles et formidablement équipées affrontent désormais des combattants en haillons, qui font sauter des bombes ou tirent quelques coups de feu quasiment au hasard, avant de se fondre dans une "population civile" dont ils sont par ailleurs souvent issus.

En dollars constants, un Boeing B52 de 1952 coûtait 74 millions de dollars. Vingt ans plus tard, le Rockwell B1B en valait 200 millions. Encore quinze ans, et l'actuel bombardier furtif Northrop B2 coûtait 2.3 milliards de dollars alors qu'un Taliban simplement armé de son Kalashnikov continuait à ne valoir que le prix du Kalashnikov, soit environ 200 dollars.

Cherchez l'erreur.

mercredi 29 juin 2005

843 - Terminator

... le 3 novembre 2002, près de Sanaa (Yémen), Qaïd Salim Sinan al-Harethi, cadre du mouvement terroriste Al-Quaïda, entra dans l'Histoire à son corps plus que défendant, en devenant, avec les cinq autres passagers de la voiture dans laquelle il avait pris place, la première victime d'un "assassinat ciblé" commis par un drône de combat.

Opérant sous les couleurs de la CIA, le drône, piloté à plusieurs centaines de kilomètres de distance par un opérateur confortablement installé dans une pièce à air conditionné, décocha un seul et unique missile Hellfire de 45 kg, qui percuta à 1 000 km/h la voiture des terroristes, les envoyant au paradis improbable d'Allah et des 72 vierges

Un an plus tard, en Irak, un autre Predator faillit lui aussi entrer dans l'Histoire lorsqu'il décocha un missile air-air Stinger contre le Mig-25 irakien qui l'attaquait. Hélas, le Stinger rata son but et ce fut l'avion piloté qui détruisit l'avion sans pilote.

Mais ce n'est sans doute que partie remise : d'ici quelques années, de nouveaux drones spécialement conçus pour le combat - tels le X45 - relégueront les Predator et autres Global Hawk au rang de curiosités dignes des Fokker triplans de la Première Guerre mondiale.

Les drones ne rendront pas la guerre plus propre, et certainement pas plus juste, mais ils épargneront à coup sûr de nombreuses vies, du moins dans le camp de leur utilisateurs...

mardi 28 juin 2005

842 - la guerre à distance

... dans l'imaginaire collectif, la Guerre du Vietnam, c'est le napalm, les hélicoptères et les bombardiers B52.

Beaucoup moins connus en revanche sont les drônes, également appelés "avions sans pilote", qui y ont pourtant effectué près de 3 500 missions de guerre, entre 1964 et 1975.

Plus d'un millier d'appareils, dont la durée de vie était de trois missions et demi en moyenne, ont ainsi été utilisés,... 30 ans avant l'Afghanistan et l'Irak (!)

Dans des conditions opérationnelles difficiles, et malgré une technologie plus que balbutiante, ces appareils ont effectué presque toutes les missions qui fascinent aujourd'hui le téléspectateur occidental : guerre électronique, reconnaissance photographique, largage de tracts

Trente ans plus tard, en Irak, le plus petit drône américain - le Dragon Eye - mesurait une quarantaine de centimètres et pesait 3 kg. Le plus gros - le Global Hawk - avouait ses 31 mètres d'envergure et un poids de 15 tonnes.

En moyenne, moins de 15 minutes s'écoulent désormais entre la collecte de l'information par le drône et le tir d'une bombe ou d'un missile sur l'objectif repéré. Et à aucun moment, ni le pilote de l'avion ni l'officier-missilier n'auront eux-mêmes identifié l'objectif, dont les coordonnées leur auront directement été transmises en plein ciel ou à bord de leur navire.

Durant la Seconde Guerre mondiale, il s'écoulait généralement plusieurs jours entre la prise d'une photographie et la chute des premières bombes sur les cibles qu'elle révélait.

Dans l'avenir, et en particulier avec la généralisation des drônes-tueurs, le délai de réaction devrait être ramené à une poignée de secondes.

La guerre à distance, et perpétuelle, est pour demain...

lundi 27 juin 2005

841 - la guerre asymétrique

... sur le grand marché de l'indignation sélective, le plus grave reste encore le comportement de nombreux gouvernements d'États dictatoriaux, qui n'hésitent pas à installer des postes de commandement dans les sous-sols des hôpitaux, des dépôts d'armes dans des édifices religieux, des batteries de canons dans des zones résidentielles, à distribuer des armes aux civils, ou à inciter des militaires à se déguiser en civils.

Pour le dictateur, le bénéfice est en effet double. Craignant la "bavure" hautement médiatique, la démocratie occidentale s'abstient d'attaquer ces objectifs pourtant militaires, ou se voit contrainte de les "traiter" avec des moyens technologiques si coûteux qu'ils rendent bientôt la guerre impossible

Et si par extraordinaire la démocratie occidentale bombarde malgré tout, le dictateur n'a plus alors qu'à inviter les innombrables journalistes toujours présents sur place à venir filmer les cadavres atrocement mutilés des pauvres civils innocents, victimes des affreux barbares qui ne savent même pas viser et faire la différence entre un tank et un hôpital...

Il faut dire que les guerres modernes ont tendance à devenir de plus en plus asymétriques, à mettre en présence, d'un côté, une armée conventionnelle lourdement équipée et ligotée par d'innombrables "règles d'engagement", et, de l'autre, une poignée de guerrilleros déguenillés, parfois adolescents ou même enfants, qui ne connaissent d'autre morale que l'action, et se fondent dans la "population civile" aussitôt leur coup accompli...

dimanche 26 juin 2005

840 - la cotation des morts
















... naguère, les crimes, les génocides, les "épurations ethniques" se pratiquaient dans l'ignorance du plus grand nombre, qui n'apprenait leur existence que des mois ou des années plus tard, ou même jamais.

Aujourd'hui, n'importe quel journaliste nanti d'un téléphone cellulaire d'occasion est capable de révéler à la planète entière la dernière panne de tank ou la dernière bavure de l'armée américaine à l'autre bout du monde.

Mais ce que l'on pourrait considérer comme un Progrès devient vite une régression dans l'information.

D'abord parce que tous les morts ne se valent pas sur l'échelle de la conscientisation médiatique : pour un millier d'articles sur les GI Joe trop nerveux en Irak, on en trouvera peut-être une dizaine sur les Ivan ivres morts en Tchétchénie, et probablement aucun sur les enfants soldats sierra-léonais en train de débiter leurs compatriotes, ou des étrangers, à la machette.

On en vient vite à la conclusion que sur cet étrange marché de l'indignation sélective, un civil irakien tué par erreur vaut bien cent civils tchétchénes et mille civils sierra-léonais, et aussi que l'on aurait toutes les chances de retrouver les mêmes (dis)proportions si l'on se mettait à compter les journalistes présents en Irak, en Tchétchénie ou au Sierra-Leone...

samedi 25 juin 2005

839 - ménager l'opinion

... en 1972, les premières bombes à guidage laser détruisirent les ponts Doumer et Thanh Hoa, qui avaient jusque là résisté à toutes les attaques aériennes conventionnelles.

Inauguré au Vietnam, l'usage des bombes à guidage laser mit pourtant longtemps à se généraliser au sein de l'armée américaine. En 1991, lors de la première guerre du Golfe, 10% des bombes utilisées pouvaient être qualifiées "d'intelligentes". En 2003, lors de la seconde guerre du Golfe, c'était 90%

Le surcoût de ces projectiles, ajouté à celui des avions de combat eux-mêmes, explique la lenteur de cette évolution. Le simple fait d'installer un dispositif de guidage (GPS, système de contrôle et de gouvernes, modification de la "peau" pour améliorer l'aérodynamisme,...) sur une bombe au demeurant fort classique revient en effet à 20 000 dollars... par bombe (!)

La "bombe intelligente" est donc une arme de riches, qui n'a d'utilité qu'au sein de sociétés hantées par le remords et la peur de tuer des innocents. C'est avant tout une arme de prestige et d'apparat, que l'on présente à la Presse pour l'éblouir, et à l'opinion publique pusillanime pour lui démontrer que l'on tente tout et même l'impossible pour maintenir la guerre à un niveau socialement acceptable...

Rien d'étonnant dès lors à ce que les Russes - qui en possédaient pourtant quelques exemplaires - y aient renoncé en Tchétchénie, pilonnant Grozny au canon, au napalm et sous les bombes à fragmentation, l'investissant rue par rue, maison par maison, tuant des milliers de civils, transformant la ville entière (en ce compris les hôpitaux), en amas de ruines fumantes dans l'indifférence générale, mais en y laissant eux-mêmes 5 000 hommes.

Les Russes n'avaient aucune opinion publique -nationale ou internationale - à ménager...

vendredi 24 juin 2005

838 - la "frappe chirurgicale"

... A la fin des années '60, l'invention du laser, la miniaturisation électronique,... et les plantureux budgets libérés par la guerre du Vietnam, permirent de reconsidérer en profondeur la doctrine-même du bombardement, qui jusque-là faisait peu de cas de la précision.

A cette époque, la puissante US Air Force se trouvait confrontée au véritable défi que constituait la destruction de plusieurs ponts nord-vietnamiens. Construits en treillis, ces ouvrage d'art pourtant anciens faisaient preuve d'une étonnante résistance aux avions à réaction et à leurs bombes, qui n'avaient quant à elles guère évolué depuis la Deuxième Guerre mondiale.

Le pont de Thanh Hoa fit ainsi l'objet de 871 sorties aériennes, et causa la perte de 11 avions américains, sans subir de dégâts majeurs.

Plus symbolique encore était le Pont Doumer à Hanoï, ouvrage en treillis métallique de trois kilomètres de long, reposant sur 18 piliers de maçonnerie, et défendu par 300 batteries anti-aériennes, 81 sites de missiles et quantités de chasseurs nord-vietnamiens.

113 missions furent lancées contre ce pont sans autre résultat que la perte de deux avions américains. En août 1967, une attaque menée par une vingtaine de F-105 supersoniques, emportant chacun une bombe d'une tonne et demie, avait certes détruit trois arches, mais le pont fut réparé deux mois plus tard.

En 1972, dans le cadre de l'opération Linebaker, les deux ponts furent enfin rendus impraticables par deux attaques menées dans la même journée avec des bombes à guidage laser, dont c'était la première sortie opérationnelle.

La "frappe chirurgicale" était devenue réalité.

jeudi 23 juin 2005

837 - la grande mutation

... la fin de la Deuxième Guerre mondiale se traduisit par une augmentation vertigineuse du prix des avions de combat, qui se poursuit encore aujourd'hui.

Désormais truffés d'ordinateurs, de capteurs, de radars embarqués, de système de navigation satellitaire, les avions devinrent des pièces d'orfèvrerie de plus en plus complexes, de plus en plus coûteuses et, partant, de plus en plus rares.

La formation des pilotes et navigants eut également à subir la même inflation. Il en résulta qu'aucune armée de l'air, aussi puissante fut-elle, n'eut encore les moyens de s'offrir une flotte de plusieurs milliers d'avions et de pilotes. Le Boeing B52 fut le dernier exemple de bombardier construit à plusieurs centaines d'exemplaires.

Pour le remplacer, les ingénieurs s'attachèrent à concevoir des avions certainement pas moins coûteux - ce fut en vérité tout le contraire, à l'image du BAC TSR2 - mais plus petits et plus polyvalents.

Le "chasseur-bombardier" mono ou biplace devint la norme et le genre le plus couramment répandu, celui qui pouvait tout faire, y compris la reconnaissance photographique.

Cette profonde mutation entraîna une modification fondamentale de la doctrine d'emploi et même des bombes embarquées...

mercredi 22 juin 2005

836 - comme un marteau-pilon pour écraser une noix

... au début des années 1920, l'Américain Billy Mitchell avait démontré, de manière pour le moins percutante, qu'aucun cuirassé - aussi puissant fut-il - aucune ville - aussi éloignée fut-elle - n'était désormais à l'abri des bombes d'avions.

Mais la démonstration de Mitchell impliquait un usage immodéré de la force brute, que la Seconde Guerre mondiale ne fit qu'aggraver. Il fallait en effet de grosses bombes et de fort nombreux avions pour couler un cuirassé, et bien davantage encore pour détruire une ville.

Contrairement à la croyance populaire, il était en effet très difficile d'identifier une cible déterminée du haut des airs, a fortiori la nuit, et absolument impossible de l'atteindre à coup sûr dès le premier coup.

Ce simple constat impliquait la recherche de cibles de très grandes dimensions - donc des villes - et le largage de milliers de bombes, dont quelques unes, statistiquement, finissaient bien par atteindre l'objectif visé. Cela se traduisait hélas par un incroyable gaspillage d'explosifs, et de considérables dommages collatéraux.

Au lendemain de la guerre, la vision de villes entièrement rasées avec parfois, au milieu d'elles, des installations militaires ou industrielles parfaitement intactes, paraissait insupportable à l'opinion.

L'invention de la bombe atomique ne fit qu'aggraver le déficit de légitimité du bombardement stratégique. Gagner la guerre - et la paix - en réduisant les villes en cendres au moyen de centaines d'appareils porteurs de bombes incendiaires, ou d'un seul mais transportant une bombe atomique, s'apparentait en effet à l'usage d'un marteau-pilon pour écraser une noix.

Il devait bien exister une manière plus efficace, et moins meurtrière, de parvenir au résultat recherché.

Restait à la découvrir...

mardi 21 juin 2005

835 - la voie de la précision

... avec leurs "dambusters", les Britanniques avaient démontré, en mai 1943, qu'il était possible de détruire une cible déterminée (en l'occurrence un barrage), avec une précision de quelques mètres, et en la bombardant du haut des airs, non pas avec des centaines d'appareils et des milliers de bombes conventionnelles - comme c'était jusque-là la norme - mais bien avec seulement une poignée d'avions et quelques bombes hautement spécialisées.

Cet exploit, qui avait inondé la Rühr toute entière, impliquait évidemment l'usage d'appareils largement modifiés, d'équipages tout spécialement entraînés, et de projectiles bien plus élaborés que la moyenne.

En d'autres termes, la réussite d'une pareille mission exigeait bien plus de préparations, de moyens et d'argent qu'une mission ordinaire.

De leur côté, les Allemands étaient également parvenus à des conclusions semblables, encore que pour des raisons fondamentalement différentes. Dans leur cas, la recherche de précision s'expliquait non par la volonté d'épargner des vies - dont ils n'avaient cure - mais bien par l'impossibilité de construire autant de bombardiers, et de larguer autant de bombes que leurs adversaires. Des projectiles "intelligents", moins nombreux, mais plus précis, pouvaient théoriquement donner les mêmes résultats que des myriades de bombes "idiotes".

Fritz X fut la première réalisation concrète en ce domaine. Le 9 septembre 1943, le cuirassé italien Roma de 40 000 tonnes fut ainsi promptement coulé par un seul coup au but de cette bombe planante de 1 400 kgs, qu'un radio-guidage élémentaire, agissant sur des spoilers mobiles, maintenait en liaison avec l'avion lanceur.

Si les Alliés découvrirent très vite le moyen de brouiller les ondes radio, forçant à l'abandon total du programme fin 1944, et si d'autres tentatives, notamment à l'aide de caméras de télévision, n'allèrent guère plus loin, faute de mise au point et de technologies adaptées, la voie était néanmoins tracée vers les bombes de précision, qui devraient tout de même attendre encore 20 ans et une guerre au Vietnam...

lundi 20 juin 2005

834 - un monde nouveau

... si le missile peut tuer autant, sinon plus, que le bombardier, et s'il n'est pas nécessairement plus précis, il élimine en revanche le "facteur humain", soit la peur, l'indécision ou même le remords, qui nuit à l'efficacité du bombardier.

Dans le cockpit de son avion, le "master bomber" aperçoit encore la cible qui se découpe dans le réticule du viseur, et imagine les gens qui vivent en dessous de lui. Dans son bunker, le technicien qui lance le missile ne voit qu'un point sur une carte, un cap et une vitesse, une longitude et une latitude, des coordonnées GPS.

Il est plus facile de tuer les gens qu'on ne voit pas.

C'est la guerre "presse-boutons", une guerre que les Allemands - encore eux - ont inventée avec leurs fusées V1 et V2. La V1 emporte 800 kilos d'explosifs à 600 kms/h sur environ 300 kilomètres. Pas plus précise, la V2 offre des capacités similaires, mais se déplace à plusieurs fois la vitesse du son, ce qui la rend invulnérable.

Sans surprise, c'est vers les fusées V1 et V2 que les vainqueurs de l'Allemagne se sont précipités dès la fin de la guerre, les évacuant par trains entiers, puis par bateaux, afin de les évaluer, de les reproduire, puis de les améliorer dans la perspective de garantir la paix, fut-ce au prix d'une nouvelle guerre.

Les premières donneront finalement naissance aux missiles de croisière, les secondes aux missiles balistiques intercontinentaux (ICBM), toujours en service aujourd'hui et capables de foudroyer le monde en quelques minutes...

dimanche 19 juin 2005

833 - Docteur Folamour















..."Peace is ou job" ironise Stanley Kubrick dans son film "Docteur Folamour", où un général psychopathe envoie une escadrille de B52 bombarder la Russie, et déclencher la Troisième Guerre mondiale, parce qu'il voit dans la fluorisation de l'eau un complot communiste.

La Troisième Guerre mondiale n'a jamais eu lieu. L'URSS s'est effondrée en 1992. Et les B52 survivants ont petit à petit été envoyés à la casse, sans jamais avoir mené la guerre pour laquelle ils avaient été conçus.

Contre toute attente, en 60 ans d'existence, l'armement nucléaire n'a pas mis fin aux conflits, qui se sont poursuivis un peu partout dans le monde, mais de manière traditionnelle, dès lors que les deux grands blocs disposèrent des moyens de s'anéantir mutuellement s'ils se hasardaient à s'aventurer trop loin dans la surenchère.

A la fin de la Guerre du Vietnam, la doctrine stratégique fut une nouvelle fois remis en cause. Dans le ciel du Vietnam, et malgré leur incroyable puissance de destruction, les bombardiers B52 n'avaient en effet pas davantage été en mesure de gagner la guerre que leurs lointains cousins B17, trente ans auparavant, au dessus des villes allemandes.

Et si leur taux de perte fut incomparablement inférieur, leurs résultats opérationnels ne plaidaient certes pas en leur faveur, en plus de susciter l'indignation des pacifistes qui, il est vrai, ne s'intéressaient qu'aux victimes des Américains et jamais à celles des Nord-Vietnamiens.

Impossible à gagner sur le terrain - à moins de recourir à l'arme atomique - la Guerre du Vietnam fut d'abord et avant tout perdue dans les esprits et par les images, en particulier par celles des B52 larguant leurs interminables chapelets de bombes.

Cette évidence, et l'incroyable gaspillage d'explosifs conventionnels - notamment sur les ponts Nord-Vietnamiens - persuadèrent les stratèges de recourir à des chasseurs-bombardiers plus petits (mais encore plus coûteux) et à des bombes "intelligentes", qui compenserait leur petit nombre par une bien meilleure efficacité...

samedi 18 juin 2005

832 - la guerre du bout du monde

.. on mène les guerres avec les moyens dont on dispose, et pas avec ceux qui seraient nécessaires. Et rarement aura-t-on vu cette maxime mieux illustrée que lors de la Guerre des Falklands, en 1982, lorsque l'Angleterre se rendit compte que son désarmement massif des décennies précédentes la contraignait à présent à s'engager seule, et à l'autre bout du monde, dans un conflit contre l'Argentine, sans porte-avions, sans chasseur supersonique, sans système de radar avancé, et avec de vieux bombardiers au rayon d'action bien trop court pour parcourir ne serait-ce que le tiers de la distance.

L'Angleterre gagna pourtant cette guerre, avec quelques petits porte-hélicoptères conçus pour la lutte anti-sous-marine, des porte-conteneurs commerciaux, un paquebot de croisière hâtivement transformé en transport de troupes, une poignée d'avions à décollage vertical, et une demi-douzaine de bombardiers Vulcan conçus plus de trente ans auparavant pour larguer une bombe atomique sur l'Union soviétique.

A dire vrai, la dernière guerre des derniers bombardiers stratégiques britanniques fut davantage motivée par des considérations politiques que par de réelles possibilités opérationnelles. De l'île d'Ascension jusqu'aux Falklands, il y avait en effet plus de 6 500 kilomètres d'océan vide, à parcourir à l'aller comme au retour, ce qui imposait la bagatelle de six ravitaillement en vol, et la présence de onze avions ravitailleurs qui, en raison là encore de leur trop faible autonomie, devaient se ravitailler les uns les autres afin de permettre à un seul et unique Vulcan de délivrer ses vingt-et-une bombes de 450 kilos sur la piste d'atterrissage de Port Stanley (!)

Quelle que soit la manière dont on l'envisageait, c'était donc une mission de pur prestige, uniquement destinée à impressionner les Argentins et à redorer le blason des pilotes de la RAF, qui s'ennuyaient fort dans cette guerre où il n'y en avait que pour les gars de la Royal Navy.

De fait, sur les vingt-et une bombes larguées dans la nuit du 30 avril au 1er mai, une seule frappa la piste d'atterrissage, n'y causant que des dégâts minimes. Les vingt autres s'écrasèrent dans les champs avoisinants et même... sur un terrain de golf.

Le Vulcan, du moins, parvint à rentrer sain et sauf à sa base dans ce qui constitua, avec seize heures de vol, le plus long raid aérien de l'Histoire.

Un second raid identique fut mené dans la nuit du 3 au 4 mai. Cette fois, aucune des vingt-et-une bombes n'atteignit la cible...

vendredi 17 juin 2005

831 - "ce n'est pas comme ça que je voyais l'Honneur américain"

... le retrait des derniers ressortissants américains du Cambodge a rendu de plus en plus en plus probable l'évacuation finale du Vietnam, tant l'avance des soldats nord-vietnamiens paraît à présent inarrêtable.

Par mer, puis par air, des centaines d'Américains, et des dizaines de milliers de Sud-Vietnamiens, s'enfuient de Hué, de Da-Nang, puis de Saïgon, à mesure que le mince filet de réfugiés se transforme en rivière, puis en torrent qui emporte chacun dans une panique indescriptible.

Si les technocrates américains connaissent à peu près le nombre de leurs ressortissants encore présents au Vietnam, ils ont en revanche largement sous-estimé le nombre de Vietnamiens désireux de partir avec eux.

A 7H53, le 30 avril, lorsque le dernier hélicoptère décolle du toit de l'ambassade des États-Unis à Saïgon, des milliers de candidats à l'exil se pressent encore dans les jardins. Plus de 30 000 réfugiés finiront néanmoins par se retrouver à bord des navires américains qui croisent au large. Plus d'un million d'autres réfugiés - qu'on appellera bientôt "boat people" - prendront également la fuite par mer, dans les mois et les années qui suivront.

"Ce n'est pas comme ça que je voyais l'Honneur américain", commente sobrement Graham Martin, dernier ambassadeur des États-Unis à Saïgon, dès sa descente d'hélicoptère. De fait, Saïgon est tombée aux mains des communistes, qui la rebaptisent Ho-Chi-Minh-Ville, et partent aussitôt à la chasse des "traîtres", des "collaborateurs" et autres "éléments subversifs", envoyant 65 000 d'entre eux devant un peloton d'exécution, et un nombre plus grand encore à la campagne ou dans des camps de "rééducation par le travail"

La Guerre du Vietnam est définitivement terminée. C'était il y a 30 ans.

A ceux et celles qui durent fuir le paradis des prolétaires réunifié, aux parents de Michèle, Bon Anniversaire...

jeudi 16 juin 2005

830 - le retrait de l'aigle

... au terme des accords de Paris de 1973, Richard Nixon Nixon s'était personnellement - et secrètement - engagé auprès du Président Thieu à renvoyer les B52 bombarder Hanoï si le Nord-Vietnam reprenait les hostilités.

Mais Nixon a été emporté par le scandale du Watergate, laissant ainsi au très terne Gérald Ford le soin de solder les comptes de l'engagement américain au Vietnam. Les B52 restent donc sur leurs parkings,.. ce qui finit de persuader les Nord-Vietnamiens de poursuivre leur offensive, assurés qu'ils sont à présent de leur impunité.

Le 12 avril 1975, au Cambodge voisin, Phnom-Penh a quant à elle vu le départ des Américains, extraits de la ville par hélicoptères au terme de l'Opération "Eagle Pull". Un "retrait de l'aigle" qui, cinq jours plus tard, laisse la métropole aux mains des Khmers rouges, lesquels la vident aussitôt de ses habitants, contraints de partir pour la campagne afin d'y devenir des "Hommes nouveaux",... et bientôt des cadavres qui se compteront par millions (*), le régime de Pol-Pot - qui a appris le communisme à Paris - ne s'embarrassant guère des détails.

En attendant, et du strict point de vue américain, Eagle Pull est un franc succès,... et aussi un excellent entraînement en vue de la gigantesque évacuation à mettre en oeuvre afin d'évacuer les milliers de ressortissants américains encore présents au Vietnam,... ainsi que les innombrables Sud-Vietnamiens qui craignent la vengeance, ou tout simplement la venue, des hommes du Nord.

(*) jamais connu avec précision, le nombre de victimes de l'auto-génocide cambodgien est généralement évalué entre un et trois millions de personnes

mercredi 15 juin 2005

829 - "je n'ai commis qu'une erreur, ce fut de vous croire et de croire les Américains"

... A la fin des années 60', après l'offensive du Têt, le Pentagone, confronté à une opinion publique de plus en plus traumatisée par la guerre du Vietnam, initia la "vietnamisation du conflit", doctrine qui, selon un ambassadeur humoriste, consistait en gros à "changer la couleur des cadavres"

Plus question donc de voir, à l'heure du breakfast, ces terribles images des "boys" du Minnesota ou de l'Arkansas, baignant les tripes à l'air dans l'eau sale d'une rizière : que les Vietnamiens se massacrent entre eux avec les armes russes et américaines. Ces morts-là s'avérant d'autant plus supportables aux yeux de la ménagère du middle-west que le retrait des troupes US s'accompagnerait forcément de celui de la plupart des reporters internationaux, peu soucieux d'encore immortaliser sur pellicules de simples dépouilles "viets" devenues quasi invendables sur le marché des médias.

En conséquence, les Américains cédèrent progressivement leur matériel à leurs alliés sud-vietnamiens et, en janvier 1973, se désengagèrent du Vietnam au terme des accords de Paris, laissant aux communistes du Nord - qui se souciaient de la vie humaine comme d'une guigne - toute latitude pour envahir puis réunifier le Sud-Vietnam le 30 avril 1975, par le feu et le sang, au mépris de tous les engagements et traités internationaux...

Pris dans la tourmente des événements, le minuscule Cambodge le précéda le 17 avril, laissant à un petit prince cambodgien du nom de Sirik Matak - qui disparaîtrait bientôt de la surface de la terre - le soin de rédiger le mot de la fin, en écrivant à Richard Dean, ambassadeur des États-Unis à Pnom Penh, une lettre dans laquelle il lui déclara "je n'ai commis qu'une erreur, ce fut de vous croire et de croire les Américains" (*)

(*) cité dans Olivier Todd, "Cruel Avril", page 274

mardi 14 juin 2005

828 - le dernier caprice du Destin















... le 25 janvier 1972, à la surprise générale, le Président américain Richard Nixon révèle que Henri Kissinger négocie secrètement la paix avec le Nord Vietnam depuis... 1969.

Le 15 décembre de la même année, "dear Henry" est pourtant contraint de reconnaître que les négociations sont toujours dans l'impasse. Deux jours plus tard, les bombardiers B52 reprennent leurs raids sur le Nord Vietnam.

Le 8 janvier 1973, Le Duc Tho et Kissinger tombent enfin d'accord. La stratégie de la canonnière a payé. Ce sera la dernière fois. Le 21 janvier, les accords de Paris sont signés. Encore quelques mois, et les derniers soldats américains auront rembarqué.

La République du Sud-Vietnam, reconnue par les Nations-Unies et les traités internationaux, se retrouve seule face à son puissant voisin, qui s'est pourtant engagé à respecter sa "spécificité". S'ensuivent deux années de paix toute relative, qui font tout de même plus de 100 000 morts dans les deux camps.

Le 1er janvier 1975, les Nord-Vietnamiens repartent à l'offensive dans la province de Bien-Hoa. Ce n'est pas grand-chose, juste un test pour juger des réactions sud-vietnamiennes et américaines. A leur propre étonnement, les communistes progressent comme dans du beurre et - plus stupéfiant encore - les Américains n'interviennent pas.

Nixon s'y est pourtant - et secrètement - engagé auprès du Président Thieu au terme des accords de Paris, promettant de renvoyer les B52 (*), bombarder Hanoï si le Nord-Vietnam reprenait les hostilités.

Mais Nixon a été emporté par le Watergate (9 août 1974) et son successeur, le très pâle Gérald Ford, n'a aucune envie de relancer les États-Unis dans le cauchemar vietnamien.

C'est le dernier caprice du Destin...

(*) commencée au milieu des années 1950, la carrière opérationnelle du B52 devrait se poursuivre jusqu'en... 2025 !

lundi 13 juin 2005

827 - l'Offensive du Têt

... le Têt, c'est le Nouvel-An vietnamien. C'est aussi une offensive qui, le 30 janvier 1968, va changer le cours de la guerre.

Prenant les militaires américains et Sud-Vietnamiens par surprise, des troupes vietcongs, appuyées par des réguliers nord-vietnamiens, attaquent simultanément 37 villes du Sud-Vietnam, s'emparant de Quang Tri, Dalat et même Hué, ancienne capitale impériale.

A la télévision, les Américains, stupéfaits, voient même leur ambassade à Saïgon prise d'assaut par une vingtaine de vietcongs surgis d'on ne sait où, et qui y combattent pendant six heures avant d'être anéantis.

Par cette action, les communistes, qui ont infiltré les villes sud-vietnamiennes depuis des années, espèrent rallier les masses à leur cause, et provoquer une insurrection populaire. Dans les faits, pourtant, la population sud-vietnamienne préfère se terrer sagement chez elle ou, mieux encore, se précipiter vers les grandes bases américaines - comme Da-Nang - non pas pour les prendre d'assaut, mais s'y réfugier.

Il faudra une quinzaine de jours de furieux combats de rues avant que les troupes américaines ne parviennent à rétablir la situation, et même un mois avant qu'elles ne reprennent Hué, où elles découvriront des milliers de cadavres froidement exécutés par les Vietcongs pour "collaboration".

Militairement, l'offensive du Têt est une incontestable défaite pour les Communistes, qui non seulement n'ont pas su rallier la population, mais qui ont de surcroît vu tomber par milliers les agents et sympathisants qu'ils entretenaient depuis des années, et dans le plus grand secret, à l'intérieur-même des villes et des administrations sud-vietnamiennes.

Politiquement, en revanche, c'est un désastre pour l'État-major et le gouvernement américains, plus que jamais incapables de démontrer à la Nation - qui a assisté en direct aux combats retransmis à la télévision - que la victoire est à portée de main. Après le Têt, les États-Unis - comme la France après Dien-Bien-Phu - ne songeront plus qu'à s'en aller au plus vite...

dimanche 12 juin 2005

826 - "Je pense que les Vietnamiens seront à la hauteur"

















... "Je pense que les Vietnamiens seront à la hauteur", ironise le petit Owen Meany - héros du roman de John Irving "Une prière pour Owen" - à chaque nouvelle annonce d'une offensive américaine "décisive" contre le Vietnam du Nord.

Et de fait, les Américains vont s'enliser au Vietnam tout comme les Français avant eux, n'échappant à un désastre semblable à celui de Dien-Bien-Phu que grâce à leur écrasante supériorité aérienne.

Mais aussi invincible soit-elle, l'armée américaine ne pourrait gagner cette guerre qu'à la condition de réduire le Nord-Vietnam en montagne de cendres, ce que l'opinion publique nationale et internationale, tétanisée par les images de petites filles brûlées au napalm, lui interdit.

Au Vietnam, les GI's ne comprennent pas les Sud-Vietnamiens qu'ils sont pourtant censés aider, et se désespèrent devant leur manque de combativité face à leurs ennemis du Nord qui, il est vrai, n'ont pour leur part le choix qu'entre la victoire ou le cercueil.

La République du Sud-Vietnam est en effet une démocratie à peine balbutiante, dont la Presse internationale souligne fréquemment les carences, sans reconnaître pour autant que le Nord, lui, est une véritable dictature, qui ne reconnaît pas la liberté de culte et ne tolère aucune forme d'Opposition.

Il faut dire que si les journalistes internationaux sont toujours nombreux à accompagner les GI's sur le terrain, et à en relever les viols, exactions et autres bavures, on compte sur les doigts d'une main les rares correspondants - par ailleurs affiliés à un Parti communiste - autorisés à accompagner les soldats du Nord.

Impossible à gagner sur le terrain avec les moyens dont on dispose - ou plus exactement avec ceux qu'on est autorisé à utiliser - la guerre du Vietnam devient, à mesure qu'elle se prolonge, de plus en plus coûteuse et impopulaire, y compris aux États-Unis, où les manifestations de protestation, les désertions et les refus d'incorporation se multiplient.

Au Vietnam-même, l'armée américaine s'enfonce progressivement dans la drogue, qui la mine et l'affaiblit plus sûrement que les rafales de Kalachnikovs des combattants Vietcongs ou Nord-Vietnamiens. A l'évidence, il faut en sortir, trouver une issue politique au conflit, ou plus exactement ce que les diplomates américains appellent une "Paix dans l'Honneur".

samedi 11 juin 2005

825 - agent orange

... la capitulation du camp retranché de Dien-Bien-Phu (7 mai 1954) s'était traduite par la partition du Vietnam au terme des accords de Genève (20 juillet), et par le retrait définitif de la France (20 novembre)

Comme la Corée, le Vietnam était maintenant divisé en deux avec, au Nord, des communistes fidèles à Moscou et Pékin, et, au Sud, un gouvernement ouvertement pro-américain, les deux reconnus par les Nations-Unies. La guerre n'allait pas tarder à reprendre.

Dès 1961, l'armée américaine intervient en effet ouvertement au profit de la République du Sud Vietnam, agressée par son voisin du Nord. En 1967, plus d'un demi-million de GI's sont sur place et s'efforcent tant bien que mal, et plutôt mal que bien, de vaincre un ennemi insaisissable, qui est à la fois partout et nulle part, qui se réfugie dans la forêt et jongle avec les frontières cambodgiennes et laotiennes, où les soldats américains ne peuvent les suivre, du moins officiellement.

Et puisque la forêt vietnamienne camoufle et sert les desseins des soldats et des guerrilleros du Nord, puisqu'il est impossible de les y débusquer, les technocrates américains se disent qu'il faut supprimer la forêt tout comme les technocrates britanniques s'étaient convaincus, 20 ans auparavant, de la nécessité de noyer l'Allemagne sous l'eau de ses propres barrages.

Soixante-dix millions de litres de désherbant - plus connu sous le nom "d'agent orange", même s'il ne fut pas le seul - seront ainsi déversées sur les forêts vietnamiennes. Une catastrophe écologique et sanitaire, à l'efficacité guerrière jamais démontrée.

Dans cette nouvelle guerre totale, les Boeing B52 sont évidemment de la partie mais, comme en Corée, en pure perte. Au Nord, les civils pris sous les bombes n'ont en effet aucun désir de réclamer la Paix à un régime dictatorial qui les enverrait en camps de rééducation et qui, de toute manière, est généreusement ravitaillé en armes et munitions par ses puissants voisins russes et chinois...

vendredi 10 juin 2005

824 - le désastre de Dien Bien

... en Indochine, la France, bien que très largement équipée en matériel américain, ne possède aucun bombardier stratégique capable de sauver les assiégés du camp retranché de Dien-Bien-Phu, en pilonnant massivement les positions ennemies.

Les Américains disposent des B29 dont ils se sont servis en Corée, mais ils refusent d'intervenir au profit des "colonialistes" français auxquels ils font par ailleurs remarquer, non sans raison, que l'imbrication des assiégés et des assiégeants est devenue telle que les bombes, obligatoirement lancées à haute altitude à cause de la DCA, auraient de toute manière autant de chances de tuer les premiers que les seconds

Le 7 mai 1954, après deux mois de siège dans des conditions atroces, la garnison de la place est finalement contrainte à la reddition. Près de 11 000 soldats ont été faits prisonniers. A leur libération, quatre mois plus tard, moins de 3 500 auront survécu à leur hallucinant passage dans les camps de rééducation.

Sur les quelque 15 000 hommes qui combattaient dans les rangs français (en ce compris des vietnamiens et des nord-africains), 3 500 ont été tués ou sont portés disparus. En soi, les pertes ne représentent que 4% des 450 000 hommes des forces franco-indochinoises, mais bon nombre de ses meilleurs bataillons.

De son côté, Giap a perdu de 25 à 30 000 hommes. D'un point de vue strictement militaire, Dien Bien Phu est donc loin d'être un désastre pour l'armée française. Politiquement en revanche, c'est une catastrophe. Après Dien Bien Phu, la France n'aura de cesse que de faire la paix le plus rapidement possible, et à n'importe quel prix, quitte à abandonner au passage le million de Nord-Vietnamiens, majoritairement catholiques, qui fuira éperdument vers le Sud dès la signature des accords de Genève, le 20 juillet 1954.

Et lorsque la France se retirera finalement d'Indochine, la guerre aura fait 60.000 tués et disparus dans ses rangs, dont 28.000 Indochinois et 18.000 Africains, Nord-Africains et légionnaires...

jeudi 9 juin 2005

823 - la cuvette

... l'armistice entre les deux Corées (27 juillet 1953) ne met hélas pas fin aux conflits qui déchirent le Sud-Est asiatique.

En Indochine, les Français sont en effet englués dans une guerre coloniale qui dure depuis août 1945, lorsque le gouvernement français a refusé de reconnaître l'indépendance du Vietnam unilatéralement proclamée par Ho-Chi-Minh, et renvoyé un corps expéditionnaire chargé de rétablir un ordre et une souveraineté annihilés par l'invasion japonaise de l'Indochine, en 1941.

Mal lui en prend : début 1954, malgré dix années de combats aux fortunes diverses, malgré l'usage de bombes au napalm cédées par les États-Unis et pudiquement rebaptisées "munitions spéciales", l'impasse est totale et la guerre, impossible à gagner.

Survient alors la désastreuse affaire de Dien-Bien-Phu

Fondamentalement, Dien-Bien-Phu est un camp retranché situé dans une cuvette au Nord-Ouest du Vietnam, près de la frontière laotienne. C'est surtout un camp retranché situé si loin de tout qu'il ne peut être ravitaillé que par la voie des airs, ce qui ne poserait pas de problèmes insurmontables si le Vietminh et ses milliers de coolies n'avait, de son côté, la mauvaise idée de s'emparer l'une après l'autre des collines réputées "imprenables" qui entourent le camp, puis de les hérisser de pièces de DCA, rendant bientôt impossible - comme à Stalingrad - tout ravitaillement et toute évacuation sanitaire...

mercredi 8 juin 2005

822 - ni guerre ni paix

... faute de bombe atomique, les B29 engagés en Corée en sont réduits à larguer des projectiles conventionnels, qui ne sauraient faire la différence sur un pays aussi agraire que sauvagement dictatorial et soutenu par l'inépuisable chair à canon chinoise.

Impossible, dans ces conditions, d'espérer remporter en Corée une victoire par la voie des airs qu'on n'a pu obtenir en Allemagne, six ans plus tôt.

Pour ne rien arranger, les B29 - souverains incontestés de la Guerre du Pacifique - accusent à présent le poids des ans, rattrapés par le progrès technique et surtout par les nouveaux Mig-15 à réaction, lesquels les forcent à ne plus opérer que de nuit, comme autrefois leurs cousins britanniques face à la chasse allemande.

La guerre de Corée s'enlise donc dans la routine. Et lorsque l'armistice est enfin signé à Panmunjom, le 27 juillet 1953, renvoyant en gros les deux protagonistes sur leurs positions de 1945, le conflit a déjà fait près de 4 millions de morts, et deux fois plus de civils que de militaires.

Et si les valeureux Boeing B29 peuvent à présent prendre une retraite bien méritée, le rêve de Paix universelle promis par l'ONU a cessé d'exister au profit d'un fort classique affrontements entre deux blocs, qui va se poursuivre pendant plus d'une génération...

mardi 7 juin 2005

821 - les cinglés du 38ème parallele

... les ponts sur le Yalu, qui marque la frontière entre la Chine et la Corée, permettent à la Chine d'envoyer matériel et "volontaires" en Corée du Nord.

McArthur le sait, qui réclame en vain, et depuis des semaines, l'autorisation de bombarder les ponts, et qui s'entend finalement répondre qu'il peut le faire... à la condition expresse de ne détruire que la partie sud (donc nord-coréenne), et pas la partie nord (donc chinoise) des dits ponts (!)

Ce n'est qu'un parmi les nombreux épisodes qui vont opposer le flamboyant général au très terne Harry Truman, Président des États-Unis, et qui se termineront par le limogeage du premier, le 11 avril 1951.

Car si Truman veut bel et bien en découdre avec le communisme, il ne veut pourtant pas d'une guerre avec la Chine, qui pourrait se transformer en guerre mondiale. Il ne veut pas non plus rééditer son geste de 1945, lorsqu'il entra dans l'Histoire comme le premier homme ayant ordonné l'utilisation de la bombe atomique. Et il en est d'autant moins question que les Russes disposent eux-mêmes de cette arme depuis août 1949, et risquent fort de s'en servir contre les Américains engagés en Corée.

Du coup, voilà les B29 contraints de prolonger leur service actif en Corée, en larguant des bombes conventionnelles sur un pays non seulement presque totalement dépourvu d'industries, mais de surcroît sauvagement dictatorial et généreusement ravitaillé en armes et munitions par un pays - la Chine - qu'il est interdit de bombarder (!)

lundi 6 juin 2005

820 - Ciel de Corée

... alors que les ingénieurs de Boeing s'affairent à mettre au point celui qui deviendra bientôt le B52, un événement imprévu vient bouleverser l'idée-même du bombardement stratégique.

Le 29 août 1949, les Russes font exploser leur première bombe atomique, à la plus grande satisfaction du Camarade Staline qui attend ce moment depuis 7 ans, depuis que le Britannique John Cairncross lui a révélé l'existence du Projet Manhattan.

Du coup, les Américains ne sont plus les seuls à posséder l'engin qui doit mettre fin à l'idée-même de la guerre. La perspective d'un conflit nucléaire mondial, qui engloutirait le genre humain tout entier commence à prendre forme et va hanter les esprits pour les décennies à venir.

En attendant, cette affaire tombe d'autant plus mal que le 25 juin 1950, les Communistes Nord-Coréens, soutenus par Moscou, sont passés à l'offensive et ont franchi le 38ème parallèle qui sépare officiellement les deux Corées depuis les accords de Yalta de 1945. Deux jours plus tard, le Conseil de sécurité des Nations-Unies décide l'envoi d'une armée internationale composée de soldats français, belges, canadiens, britanniques,... et américains, qui constituent déjà l'essentiel des effectifs.

Bien équipés en matériel russe, les Nord-Coréen bousculent tout sur leur passage, occupent Séoul et refoulent les troupes américaines jusqu'à l'extrémité de la péninsule. Il faudra l'intervention du général McArthur, et celle des bombardiers B29, pour contraindre les communistes à reculer. Fin septembre, Séoul est reprise et les Nord-Coréens repoussés au-delà du 38ème parallèle. Le 7 octobre, les troupes de l'ONU pénètrent en Corée du Nord. Pyongyang tombe le 18 et rien, si ce n'est le fleuve Yalu, ne semble plus pouvoir stopper la progression de McArthur.

Mais de l'autre côté du Yalu, il y a la Chine, et ses centaines de milliers de "volontaires", qui passent bientôt à l'offensive et reprennent tout le terrain gagné par les troupes de McArthur. Le 4 janvier 1951, Séoul retombe aux mains des communistes...

dimanche 5 juin 2005

819 - la doctrine MAD

... lorsqu'il entre en service, au milieu des années 1950, l'octoréacteur Boeing B52 semble déjà appartenir à une époque révolue. En dehors des Américains et (quoique dans une moindre mesure) des Russes, personne ne croit plus en ces gros bombardiers stratégiques aussi ruineux que vulnérables aux chasseurs à réaction et, bientôt, aux missiles anti-aériens.

Avec l'augmentation vertigineuse de la puissance des armements nucléaires (la première bombe à hydrogène, d'une puissance de 10 Megatonnes d'équivalent TNT - près de 1 000 fois celle d'Hiroshima - a explosé le 1er novembre 1952), avec leur miniaturisation sans cesse croissante (ils tiendront bientôt dans une simple valise), et, surtout, avec l'apparition imminente des missiles intercontinentaux (les premiers Polaris, lancés depuis des sous-marins en plongée, seront testés en novembre 1960), à quoi disposer et entretenir d'énormes flottes de bombardiers intercontinentaux, qui se relayent dans le ciel 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7 ?

L'Angleterre - avec ses Canberra puis ses Vulcan - et la France - avec ses Mirage IV - ont ouvert la voie vers des appareils plus petits et moins nombreux. Une approche que les Strategic (SAC) et Tactical Air Command (TAC) américains condamnent d'autant moins qu'ils ont eux-mêmes - avec les Convair B58 "Hustler", puis F111, B1 et B2 actuels - commandé et mis en oeuvre des appareils semblables.

Il n'empêche que pendant plus d'une génération, ce seront les "vieux" B52 qui incarneront au mieux la dissuasion nucléaire dans son ensemble, ou plus exactement la doctrine MAD, pour "Mutual Assured Destruction". MAD se traduit également par fou, et la "destruction mutuelle assurée" se passe à vrai dire de commentaires. La Paix repose en effet sur l'impossibilité-même de la guerre, qui détruirait à coup sûr les deux protagonistes, voire l'Humanité toute entière, dans un affrontement où il n'y aurait cette fois ni vainqueur ni vaincu.

Mais uniquement des morts.

samedi 4 juin 2005

818 - Big, Bad, and Beautiful

... l'aile volante Northrop enterrée parce que trop novatrice et difficile à mettre au point, l'US Air Force s'était retrouvée avec son B36 certes imposant mais bien trop classique pour répondre aux nouveaux impératifs du bombardement stratégique, qui imposaient à présent d'être en mesure d'atomiser Moscou ou n'importe quelle ville russe au départ des États-Unis.

Malgré ses six moteurs à pistons de plus de 3800 CV, le B36, avec son aile droite et sa conception générale datant de la 2ème GM, était en effet trop lourd et trop peu performant pour espérer échapper aux nouveaux chasseurs à réaction à aile en flèche que les Russes n'allaient pas manquer de dresser sur son passage.

L'ajout de réacteurs en nacelles put certes compenser en partie le déficit de puissance, mais ne fit qu'aggraver le manque d'autonomie de l'engin. Il fallut donc trouver autre chose. Heureusement, de leur côté, les ingénieurs de Boeing planchaient déjà sur un avion entièrement nouveau, à aile en flèche, et exclusivement propulsé par réaction.

Un bombardier "Big, Bad and Beautiful" dont les trois lettres allèrent bientôt devenir aussi légendaires que synonymes de mort brutale même si, curieusement, il n'eut jamais à bombarder l'ennemi désigné, ni à combattre de la manière pour laquelle il fut conçu.

Objet de fascination autant que de détestation, cet avion hors-normes, dont certains exemplaires volent encore aujourd'hui, plus de 50 ans après le vol du premier prototype, bouleversa la logique-même du bombardement stratégique.

Le Boeing B52 venait de naître.

vendredi 3 juin 2005

817 - les Peacemakers

... lorsque la Seconde Guerre mondiale se termine, le bilan des bombardements stratégiques sur les villes apparaît pour le moins mitigé. Si les bombardements massifs opérés sur Berlin, Hambourg ou Tokyo n'ont pas empêché la guerre de se poursuivre, ceux de Hiroshima et de Nagasaki, en revanche, en ont incontestablement précipité la fin.

Impensable jusque là, la destruction totale et instantanée d'une ville et de tous ces habitants au moyen d'un seul avion de combat est désormais réalisable, et nombreux sont ceux qui pensent qu'avec pareille arme, la guerre elle-même va devenir impossible.

Au plan diplomatique, déjà, la toute jeune Organisation des Nations-Unies promet de régler les différents entre États de façon enfin pacifique. Et si cela ne suffit pas, les nouveaux Convair B36 seront là pour rétablir l'Ordre et imposer la Paix sans qu'il soit encore nécessaire d'envoyer le moindre soldat combattre au sol.

Du reste, ce bombardier géant hexamoteur, qui rétrograde le pourtant impressionnant Boeing B29 au rang de jouet pour enfants, a été surnommé "Peacemaker" - "Faiseur de Paix", ce qui en dit long sur les attentes qu'il incarne.

A l'origine, le B36 n'était pourtant qu'un gros bombardier transcontinental, étudié durant la guerre pour être en mesure de délivrer un chargement de bombes n'importe où en Europe en décollant du territoire américain. La fin de la guerre l'a surpris avant même son premier vol, mais l'apparition de la bombe atomique, puis la venue du Rideau de Fer, lui a procuré second souffle et nouveau rôle.

Il s'agit cette fois de pouvoir atomiser Moscou, ou n'importe quelle ville russe, au départ des États-Unis, et d'en revenir. A cette époque où la propulsion par réaction est encore balbutiante et surtout bien trop gourmande en kérosène, la performance dépasse à vrai dire les capacités du très classique B36, mais serait à la portée de la très futuriste aile volante Northrop si la frilosité du Pentagone devant les concepts novateurs, et l'écrasement d'un des prototypes, ne décidaient en faveur du B36...

jeudi 2 juin 2005

816 - un échec immédiat mais une réussite posthume

... dans les dictatures en guerre, des hordes d'indicateurs et de délateurs prêtent main forte aux forces de la répression, et empêchent l'émergence d'un mouvement de masse en faveur de la Paix

Dans un pays où le civisme est vertu nationale, et où le simple fait de distribuer quelques tracts anti-gouvernementaux vaut déjà condamnation à mort et exécution sommaire - comme Sophie Scholl et les étudiants de la "Rose Blanche" en firent l'expérience - il ne peut y avoir de révolte populaire ni d'appel décisif à la cessation des hostilités.

Conçu comme moyen de précipiter une paix rapide, le bombardement stratégique des villes de la dictature est nécessairement voué à l'échec, faute d'une opinion publique davantage réceptive au message des bombes qu'à celui des fusils maniés par les différentes milices restées fidèles au régime.

Lorsque le rideau final de la Seconde Guerre mondiale tombe sur les villes en ruines, les théories de Mitchell, Douhet, Trenchard et tant d'autres gisent elles aussi au milieu des gravats.

Jamais les bombes larguées sans retenue sur Cologne, Berlin, Hambourg ou Tokyo ne sont parvenues à mettre fin à la guerre. En revanche, elles ont créé une telle quantité de destructions, et un tel état d'épuisement général, qu'elles ont réussi à convaincre les populations vaincues de la réalité de leur défaite et de la folie de chercher à en tirer revanche.

Pour Hitler comme pour la majorité des Allemands, l'armistice du 11novembre 1918 avait en effet été ressenti comme un humiliation et une trahison : invaincue sur le terrain, combattant encore à l'extérieur de ses frontières, et n'ayant pas eu à souffrir de destructions sur son sol, l'Allemagne toute entière ne s'était pas estimée vaincue, et s'était donc empressée de repartir en guerre une génération plus tard.

En mai 1945, en revanche, le constat est implacable et parfaitement compris de tous : l'armée est battue, les villes détruites et le pays tout entier soumis à l'occupation de ses vainqueurs.

Contre toute attente, le bombardement stratégique des villes n'a pas empêché la guerre. Il n'en a probablement même pas hâté la fin.

Il lui a simplement évité de recommencer 20 ans plus tard...

mercredi 1 juin 2005

815 - le butin des démocraties

... à la capitulation de l'Allemagne, les Alliés découvrirent dans les forêts, les hangars, les mines ou les tunnels, des milliers de tanks, avions ou canons allemands, absolument neufs ou à divers stades de construction.

Ils trouvèrent également, et particulièrement à Dora-Nordhausen, en Thuringe, sous le massif du Harz, une usine complète de fusées V1 et V2, où 25 000 travailleurs des camps étaient morts d'épuisement ou de mauvais traitements.

Lorsque les GI's de la 104ème division d'infanterie arrivèrent à Dora, le 11 avril 1945, il ne restait plus qu'une poignée de survivants, étalés sur des milliers de cadavres. Des survivants qui n'avaient plus que quelques heures à vivre, tous les prisonniers capables de marcher ayant été évacués à marche forcée, ou exécutés sur place par les Allemands lors de leur retraite.

Comme l'usine souterraine abritait des tonnes de documents techniques et des centaines de fusées V1 et V2 à divers stades de fabrication, et comme la région toute entière devait passer sous contrôle soviétique quelques jours plus tard, les Américains s'empressèrent d'en évacuer le plus possible avant l'arrivée des Russes.

De ce fabuleux butin, un dixième environ fut ensuite cédé aux alliés français et anglais qui, eux aussi, oublièrent immédiatement que chaque V2 ainsi reçu en cadeau était, en moyenne, taché du sang de quatre à cinq prisonniers (!)

Et quand les Russes prirent la place des Américains, ils se mirent carrément en devoir de démonter l'usine jusqu'au dernier boulon. Pendant trois ans, des trains complets, chargés de plans, de fusées, de machines-outils, prirent le chemin du Paradis des Prolétaires, l'opération ne s'achevant qu'à l'été 1948...