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samedi 31 décembre 2005

1028 - quand retombent les cendres...

... lorsque le rideau retomba sur cette tragédie biblique qui - pour ne parler que des Juifs - avait vu six millions de personnes, hommes, femmes, enfants, vieillards et bébés, tomber sous les balles ou engloutis par les chambres à gaz, pourrir dans les fossés ou dévorés par les fours crématoires, lorsque le rideau retomba, les survivants, hébétés, cherchèrent à comprendre les raisons qui avaient poussé un pays européen civilisé et de grande culture - l'Allemagne - à commettre le plus grand génocide de l'Histoire humaine avec l'assentiment, et parfois la collaboration enthousiaste, d'autres gouvernements et citoyens de pays européens civilisés et de grande culture.

Ils n'en trouvèrent qu'une seule : parce qu'ils étaient Juifs.

Certains tentèrent alors de rentrer "chez eux",... pour s'apercevoir que le "chez eux" n'existait plus, parce qu'il avait été détruit par la guerre ou, plus fréquemment, parce qu'il était à présent occupé par de nouveaux propriétaires n'ayant en vérité aucune envie de quitter la maison qu'ils occupaient à présent, et considérant d'un fort mauvais oeil ces juifs parias que tout le monde croyait mort et que chacun avait depuis longtemps préféré oublier.

En Europe de l'Est, on vit même resurgir les ratonnades, comme aux meilleurs moment de l'Allemagne nazie

"Ils ne voulaient pas nous voir revenir", écrivit ainsi Walter Fried, jeune juif slovaque. Un soir, Walter et son père furent notamment pris à partie par un groupe de jeunes, parmi lesquels Walter reconnut Josho, un ancien camarade de classe. "Juifs, sales Juifs "!, cria Josho en les rouant de coups. "Juifs !, vous prenez le sang des chrétiens !", hurlaient d'autres.

Aucun passant ne daigna intervenir. "Je croyais connaître quantités de gens, mais soudain plus personne ne nous connaissait". Les jeunes-gens poussèrent Walter et son père jusqu'au commissariat. "La police ne valait pas mieux. Au lieu de les chasser ou de les arrêter, ils les ont laissé filer. Et ils nous ont tabassé à leur tour"

Comme des centaines de milliers d'autres, Walter préféra alors abandonner l'Europe et émigrer en Israël, dans un pays où, l'espérait-il, les Juifs n'auraient plus à compter sur l'illusoire protection des autres, et pourraient se défendre seuls. Entre eux...

Pendant ce temps-là, dans toute l'Europe, des millions d'autres citoyens exigeaient des comptes et voulaient punir les coupables d'une guerre qui avait fait des millions de morts et ruiné le continent tout entier. Ils réclamaient ce que David Irving appellera plus tard "La Loi du Lynch" (*), et d'autres "la Justice des Hommes".

Simple vengeance ou vraie Justice, ce serait au Tribunal de Nuremberg de trancher...

(à suivre...)

(*) David Irving, "Nuremberg, the last Battle", Focal Point, 1996, chapitre II "Lynch Law", pp 31 à 56

vendredi 30 décembre 2005

1027 - les Marches à la Mort

... la "Marche à la Mort" d'Helmbrechts, en avril 1945, est typique des derniers soubresauts du système concentrationnaire allemand qui, plutôt que de libérer ses prisonniers après avoir réalisé que la guerre était définitivement perdue, préféra plutôt les envoyer mourir par centaines de milliers sur les routes, à la recherche d'un autre camp de détention.

Situé près de la frontière tchèque - donc menacé par l'avancée russe - Helmbrechts était un petit camp de concentration pour femmes, qui travaillaient comme ouvrières au profit de l'usine d'armements Neumeyer. Lorsque la décision fut prise d'évacuer et de partir vers le Sud, le camp comprenait environ 580 prisonnières juives. Lorsqu'elles tombèrent enfin aux mains des Américains, trois semaines plus tard, celles-ci avaient parcouru 310 kilomètres. Elles avaient aussi laissé la moitié des leurs sur le bord de la route...

"A leur arrivée à Cista, à la fin du septième jour, le maire de la ville proposa de les héberger dans un dortoir (...) Dörr [le commandant du camp] refusa et obligea ses prisonnières à dormir sur un terrain de sport. (...) Il gelait. Au matin, seize d'entre elles étaient mortes. Dörr procéda de la même façon au moins trois fois au cours de la marche"

(...) "Au huitième jour de la marche, "des femmes de Sangerberg tentèrent de faire passer du pain aux prisonnières, mais la gardienne SS les en empêcha aussitôt (...) Dans deux cas, un gardien donna des coups de crosse à des prisonnières qui voulaient prendre la nourriture offerte. Une gardienne donna aux poulets le pain qui avait été apporté pour les prisonnières.

(...) Dès que nous arrivions près d'une rivière, les gardiens nous forçaient à continuer sans nous permettre de boire. (..) Une fois, je me suis arrêtée pour ramasser une épluchure de pomme de terre pourrie. Un gardien est arrivé et m'a frappée à la tête"

(...) Tous les soirs, j'entendais Koslowski parler du nombre de filles qu'il avait tuées dans la journée. Je ne sais pas combien ça fait au total, mais c'était environ deux à quatre par jour (...) En réalité, chaque gardien décidait lui-même qui devait être abattu (...) je pense qu'il y en avait en moyenne six à dix par jour. Ces femmes n'étaient abattues que parce qu'elles étaient trop faibles pour avancer, elles n'étaient coupables de rien"

Le médecin américain qui examina 83 survivantes de cette marche releva un poids moyen de 40,7 kg. Vingt-neuf d'entre elles pesaient 36 kg ou moins. Cinq pesaient 29.5 kg ou moins.

"Dès que j'ai aperçu ses personnes, nota-t-il, ça a été un terrible choc, à ne pas croire que des êtres humains puissent être à ce point détruits, affamés, squelettiques, et être encore en vie"

jeudi 29 décembre 2005

1026 - le retour aux affaires

... le 15 octobre 1944, en Hongrie, le régent Horthy fut renversé par un coup d'État orchestré depuis Berlin. Le jour-même, le décidément infatigable Adolf Eichmann convoqua Rudolf Kastzner - notable juif qui avait lui aussi participé aux tractations "Juifs contre camions" du mois d'avril - et l'accueillit d'un triomphal "Je suis de retour !"

De fait, Eichmann, plongé dans un état dépressif depuis la décision prise par Horthy le 9 juillet d'interdire toute nouvelle "évacuation" de Juifs hongrois, retrouvait là une nouvelle occasion de se distinguer, cette fois au détriment des Juifs de Budapest. Mais comme l'avancée inexorable de l'armée rouge menaçait directement Auschwitz, plusieurs dizaines de milliers de Juifs furent chassés de Budapest et plutôt déportés vers Vienne, à 200 kms de là, sans vivre, sous la neige,...et à pieds (!)

Ce ne fut en vérité que le prologue des nombreuses "Marches à la Mort" qui, dans les derniers mois de 1944 et jusqu'à la fin de la guerre allaient jeter sur les routes plus de 750 000 personnes - juives ou non - encore détenues dans les camps de concentration désormais à portée des armées soviétiques. Dans des conditions abominables, sans nourriture, sans vêtements chauds, parfois pieds nus (!), mais toujours sous la conduite de leurs gardiens et gardiennes SS, ces malheureux allaient errer des semaines sur les routes gelées de l'hiver à la recherche d'un autre camp, dormant dans des granges, ou parfois en plein champ, achevées comme des bêtes sur le bord des routes. De 30 à 50% d'entre eux y trouvèrent la mort.

L'Allemagne se désintégrait de partout. Les ordres n'arrivaient plus aux gardiens qui, s'ils ne savaient plus quelle direction prendre, comprenaient du moins que la guerre était perdue et n'ignoraient pas que le nouveau régime - quel qu'il soit - appel à succéder au Troisième Reich ne leur serait pas favorable et risquait même de les traduire en Justice pour crimes de guerre.

Dans ces conditions, la simple bon sens aurait voulu que les bourreaux fassent enfin preuve d'humanité, libèrent leurs captifs, cherchent par tous les moyens - et ne serait-ce que par intérêt personnel - à s'attirer leur sympathie.

Ce fut tout le contraire : dans tous les camps évacués, les détenus trop faibles pour marcher furent abandonnés à leur sort, ou carrément abattus sur place, et les autres continuellement poussés droit devant eux, jour après jour, dans des marches qui, souvent, ne les conduisaient nulle part sinon à la tombe...

mercredi 28 décembre 2005

1025 - un dénouement inéluctable

... bombarder les crématoires d'Auschwitz à l'été ou à l'automne 1944 n'aurait en vérité rien changé à l'Holocauste

Comme le fait fort justement remarquer Laurence Rees, à supposer-même que les problèmes techniques (autonomie des avions, capacité à identifier la cible, etc.) aient été résolus, la grande majorité des quelques six millions de Juifs avait déjà été assassinée.

Depuis la fin officielle des déportations de Juifs hongrois (9 juillet 1944), les chambres à gaz d'Auschwitz ne fonctionnaient en effet plus qu'au ralenti.

"Au lieu des 10 000 tués par jour, le nombre de victimes tomba à une moyenne de moins de 1 500 personnes par jour et se maintint à peu près à ce niveau jusqu'en novembre - date de la fermeture des crématoires. Force est donc de conclure que, loin de sauver une "bonne partie des six millions", le bombardement du camp, à la suite des appels de l'été 1944 n'aurait sauvé personne. En vérité, du fait des dommages collatéraux infligés aux baraquements situés à quelques mètres seulement des crématoires, il aurait probablement fait des centaines de morts dans les rangs mêmes des détenus qu'il devait sauver".

La destruction des voies ferrées menant à Auschwitz - fréquemment évoquée elle aussi - n'aurait rien apporté de plus. D'abord parce que les voies ferrées se réparent très rapidement. Ensuite parce que leur destruction n'aurait de toute manière pas empêché les Allemands de faire stopper les trains en rase-campagne et d'en mitrailler les occupants ou, comme ils le firent à maintes reprises, de laisser les Juifs mourir de faim et d'épuisement à l'intérieur-même des wagons.

Même lorsqu'il fut connu des Alliés occidentaux, le sort des Juifs était déjà scellé depuis longtemps, et la libération des camps par voie terrestre, lorsqu'elle se produisit finalement quelques mois plus tard, allait démontrer que la tragédie était loin d'être terminée et que le massacre des Juifs pouvait tout aussi bien perdurer en l'absence de toute infrastructure...

mardi 27 décembre 2005

1024 - et si on avait bombardé Auschwitz ?

... depuis la fin de la guerre, la question de l'éventuel bombardement des crématoires ou des voies de chemin de fer conduisant aux camps n'a jamais cessé d'attiser les passions.

Les Alliés pouvaient-ils, oui ou non empêcher l'Holocauste ? et s'ils le pouvaient, pourquoi n'ont-ils rien fait ?

En vérité, il fallut du temps pour que l'existence des chambres à gaz soit connue en Occident, et pour que les Alliés puissent même arriver à en comprendre le principe, c-à-d à accepter l'idée qu'en plein milieu du XXème siècle, un pays aussi évolué et civilisé que l'Allemagne puisse construire des usines n'ayant d'autre objectif que d'assassiner des gens en quantités industrielles.

En janvier 1944, un rapport polonais reçu à Londres détaillait pourtant avec force détails le fonctionnement du camp d'Auschwitz et ses "dix mille personnes par jour" assassinées dans "trois grands crématoires". Fin avril, d'autres informations - dites "Protocoles d'Auschwitz" - furent diffusées à la BBC, et même publiées dans le New-York Times.

Malgré de pressants appels de l'opinion et des organisations juives, rien ne fut néanmoins entrepris contre Auschwitz. Le 15 juillet, le Ministère de l'Air britannique fit finalement observer que ses bombardiers, qui n'opéraient que de nuit, ne disposaient pas de l'autonomie suffisante pour effectuer l'aller-retour sur Auschwitz, et seraient de toute manière incapable de repérer le camp dans l'obscurité.

Les Américains, qui bombardaient de jour, n'étaient pas plus enthousiastes, et déjà fort occupés eux aussi à incinérer l'Allemagne et à aider leurs troupes engagées en Normandie. Et puis, l'armée russe s'approchait de Varsovie et tout laissait à penser qu'elle s'emparerait bientôt d'Auschwitz, ce qui se réalisa finalement... fin janvier 1945 (!)

lundi 26 décembre 2005

1023 - la passivité

... parmi les éléments qui expliquent les succès de l'Allemagne nazie dans sa lutte contre les Juifs d'Europe figure indubitablement l'incroyable passivité des Juifs eux-mêmes.

De fait, à l'exception d'une poignée de révoltes vite réprimées dans les camps, et de l'insurrection - bien plus connue - du ghetto de Varsovie, en avril 1943, l'immense majorité des quelques six millions de Juifs assassinés se livra tout simplement sans résistance aux balles des einsatsgruppen ou à la gueule des chambres à gaz.

Bien qu'elle semble ahurissante au lecteur contemporain, cette passivité s'explique en fait par de multiples raisons, à commencer bien sûr par l'absence de précédent d'une pareille ampleur, par la croyance en une Europe et une Allemagne "civilisées" - donc incapables d'une telle horreur - et par les efforts constants déployés par les Nazis afin de "donner le change" dans les camps et y entretenir une illusion de normalité le plus longtemps possible.

Une autre explication réside dans l'intelligence et l'expérience des Allemands eux-mêmes. Passés les premiers tâtonnements où la séparation des femmes et de leurs enfants donnèrent lieu à des manifestations d'hystérie, les Allemands comprirent très vite qu'il était préférable de faire voyager les Juifs par familles entières. L'épuisement dû au voyage, et la désorientation lors du débarquement au camp, se chargeaient ensuite de calmer les plus coriaces, qu'une séance de déshabillage obligatoire - publique et parfois effectuée en plein air, donc terriblement humiliante - rendaient définitivement dociles.

Ceux qui étaient sélectionnés pour la Mort disparaissaient ensuite très vite - et quoi de plus normal en apparence que l'invite d'une bonne douche après un si long et si difficile voyage - tandis que les autres ne tardaient pas à apprendre que la meilleure manière - et en fait la seule possible - de rester en vie un peu plus longtemps était de courber l'échine, de baisser les yeux, et de se réfugier dans sa propre sphère intérieure, qui excluait toute idée de révolte collective.

Il était de surcroît inconcevable que des femmes, des enfants, des vieillards, ou toute personne dépourvue d'expérience militaire, puissent se révolter contre des hommes armés. A cet égard, tant au camp d'extermination de Sobibor que dans le ghetto de Varsovie, les révoltes ne furent le fait que d'hommes jeunes. Et elle n'eurent lieu qu'à l'annonce de la fermeture imminente des lieux, lorsque leurs occupants réalisèrent qu'ils n'avaient plus rien à perdre. A Sobibor, il fallut même attendre la venue d'un convoi de Juifs russes prisonniers de guerre - donc plus aptes que d'autres à envisager une résistance armée - pour que la révolte éclate.

A de rarissimes exceptions-près, les Juifs n'avaient du reste aucune arme pour s'opposer à leurs bourreaux,... et, dans la plupart des cas, aucun espoir à attendre de leur gouvernement, de leurs compatriotes ou de leurs voisins, qui les dénonçaient plus souvent qu'à leur tour...

dimanche 25 décembre 2005

1022 - l'éternel humain

... jamais l'Allemagne nazie n'aurait pu remporter de tels succès dans sa chasse aux Juifs si - comme on l'a vu - elle n'avait réussi à s'attirer, à des degrés divers, la collaboration de la population et des autorités locales des pays occupés.

Mais il convient également de souligner le rôle tout aussi essentiel que jouèrent en cette matière les notables juifs eux-mêmes lorsque, réunis au sein de "Conseils juifs" siégeant dans les différents ghettos, ils eurent à régir la vie quotidienne des dits ghettos et, surtout, à organiser eux-mêmes la déportation de leurs propres coreligionnaires, attendu qu'il ne pouvait évidemment être question, pour les surhommes aryens, de faire la police sur les trottoirs des sous-hommes juifs ni - a fortiori - d'entrer dans chaque pièce de chaque appartement de chaque ghetto pour y arracher le quota exact de Juifs à "évacuer".

Partout dans les ghettos, les conseils juifs organisèrent donc la vie et le travail de leurs compatriotes, firent régner l'ordre au moyen d'une "police juive", et dressèrent les listes des Juifs qui, semaine après semaine, mois après mois, devaient quitter le ghetto et se rendre à l'appel pour être ensuite "évacués" vers les camps. Mal connu, et volontairement occulté après-guerre, ce phénomène des Juifs collaborant avec les Nazis pour exterminer d'autres Juifs a évidemment de quoi réjouir les antisémites, et consterner les survivants des camps qui, aujourd'hui encore, gardent de cette collaboration un souvenir amer.

A leur décharge, des notables comme Chaim Rumkowski, dirigeant juif du ghetto de Lodz, ne cessèrent de justifier cette collaboration sous l'angle du "moindre mal" : puisque personne- et pas même eux - n'avait la possibilité de s'opposer aux diktats des Allemands, à leur constante volonté d'obtenir des Juifs à "évacuer", puisque les Allemands auraient de toute manière fini par obtenir ce qu'ils exigeaient, mais de manière infiniment plus brutale, mieux valait en définitive collaborer avec eux, jouer l'apaisement et essayer de temporiser afin de sauver ce qui pouvait l'être en espérant des jours meilleurs.

D'un autre côté, l'être humain - juif ou non - étant ainsi fait, on est bien forcé de constater que les notables juifs impliqués dans cette politique du "moindre mal" cherchèrent d'abord et avant tout à préserver et prolonger leur propre vie, celle de leur famille puis de leurs parents et amis proches, au détriment des éléments les plus jeunes, les plus faibles, les plus turbulents ou les moins connus de leur communauté. A maintes reprises, et notamment dans le ghetto de Varsovie, on vit même pareils notables continuer à faire bombance et à s'enrichir de leurs trafics avec les Allemands tandis que leurs compatriotes crevaient littéralement de faim sur les trottoirs (*)

La Justice divive - si tant est que Dieu existe et ait réellement quelque chose à voir avec tout cela - finissait pourtant, dans la plupart des cas, par rattraper les notables eux-mêmes qui, à l'image de Chaim Rumkowski, furent pour la plupart envoyés dans les chambres à gaz dès qu'il n'y eut plus personne d'autre à envoyer à leur place...

(*) de telles scènes sont abondamment décrites dans "Le Pianiste" de
Wladyslaw Szpilman

samedi 24 décembre 2005

1021 - le double-jeu de Himmler

... soixante ans après les faits, la proposition "Juifs contre camions" continue de susciter l'incrédulité et de diviser les historiens.

Comme Hitler se plaisait à le rappeler, "on ne négocie jamais en position de faiblesse". Dès lors, on peut légitimement se demander si Heinrich Himmler - dont Eichmann n'était en vérité que l'émissaire - espérait réellement voir les Occidentaux, qui se savaient sur le point de gagner la guerre, accepter un pareil échange que les Russes, de leur côté, considéreraient assurément comme un casus belli. Dans cet univers d'illusions et d'erreurs de jugements que fut la 2ème Guerre mondiale, la réponse apparaît pour le moins complexe.

On a coutume d'affirmer que les démocraties ne cessèrent de se méprendre sur la véritable nature de la dictature nazie, mais l'inverse est tout aussi vrai. Alors même que tout s'écroulait autour d'eux, la plupart des Allemands - et Hitler n'y faisait certes pas exception - restaient pour leur part convaincus que la Grande-Bretagne, et surtout les États-Unis, s'étaient trompés d'alliance et qu'il ne faudrait finalement pas grand-chose - et pourquoi pas un million de Juifs ? - pour les pousser à se retourner avec eux contre les Russes. Tout aussi dictatorial, le régime de Joseph Staline vivait d'ailleurs dans la hantise d'un tel retournement.

D'un autre côté, l'hypothèse de la manipulation dans l'offre "Juifs contre camions" ne saurait davantage être exclue. En homme prudent, Himmler menait évidemment double-jeu : que les Occidentaux manifestent le moindre intérêt pour sa proposition, qu'ils entreprennent le moindre début de négociation formelle, et il se retrouverait en mesure de les faire chanter ou même - qui sait - d'inciter les Russes à se retourner contre eux.

Pour autant, même après son refus définitif par les Alliés, l'offre de Himmler ne resta pas un cas isolé. Par la suite, le Reichsführer continua en effet de multiplier les contacts avec les représentants de pays neutres et des organisations juives, et ce en vue de conclure une paix séparée, allant même, à plusieurs reprises, jusqu'à libérer plusieurs centaines de détenus juifs, en témoignage de sa bonne volonté.

Plus lucide que Hitler, Himmler avait depuis longtemps compris que la guerre était perdue, mais n'en continuait pas moins à entretenir l'illusion selon laquelle, lui, Himmler, pourrait conserver un poste de premier plan dans l'Allemagne à venir. Quinze jours avant la capitulation de l'Allemagne, le Reichsführer SS et principal organisateur de la "Solution finale" et de la mort de millions de Juifs européens en était encore à se demander si, lorsqu'il rencontrerait Eisenhower pour discuter de Paix, il devrait effectuer le salut hitlérien ou, au contraire, lui serrer la main (!)

Pour les Juifs hongrois, depuis longtemps transformés en cendres à Auschwitz, la question n'avait hélas plus la moindre pertinence...

vendredi 23 décembre 2005

1020 - Juifs contre camions

... la proposition d'Adolf Eichmann de "vendre" un million de Juifs aux Alliés n'était pas, en soi, inédite. Avant guerre déjà, le Reich s'était efforcé, à de multiples reprises, de refiler aux pays occidentaux - et si possible contre devises fortes - les Juifs jugés indésirables en Allemagne.

Mais ce qui rendait la démarche d'Eichmann extraordinaire était qu'elle était formulée en pleine guerre, alors que l'Allemagne nazie avait déjà assassiné plusieurs millions de Juifs mais offrait à présent aux Alliés occidentaux d'en sauver un million d'autres moyennant une "petite contribution" à son effort de guerre. Une "petite contribution" évaluée, après plusieurs entrevues entre Eichmann et Brand, à "la livraison de dix mille camions équipés pour les opérations hivernales contre les forces soviétiques"

En attendant l'éventuelle conclusion de cet ahurissant marché, et sans doute pour donner plus de poids à son offre, Eichmann commença tranquillement à "évacuer" les Juifs de Hongrie vers Auschwitz, où leur venue massive permit au camp de battre de nouveaux records d'extermination.

Arrivé à Istanbul le 19 mai 1944 avec la proposition d'Eichmann, Joel Brand dut néanmoins patienter jusqu'au 26 mai avant de pouvoir la transmettre aux Alliés occidentaux qui, sans surprise, la balayèrent du revers de la main, n'y voyant qu'une tentative par ailleurs fort maladroite des Allemands pour semer la zizanie entre eux-mêmes et les Russes qui, à l'évidence, n'auraient jamais accepté, fut-ce pour le salut d'un million de Juifs, de voir la Grande-Bretagne et les États-Unis fournir 10 000 camions au Reich afin qu'il s'en serve dans sa lutte contre l'Union soviétique.

Britanniques et Américains n'en conseillèrent pas moins à Brand de conserver ses contacts avec Eichmann, et de le persuader, en témoignage de sa bonne volonté, de faire libérer un certain nombre de Juifs hongrois. Au bout du compte, Eichmann accepta d'en libérer 1 684 moyennant le versement de... 1 000 dollars par personne (!) Une somme que la plupart des Juifs hongrois étaient évidemment bien incapables de réunir, ce qui explique pourquoi, loin de comprendre des femmes et des enfants choisis au hasard parmi la communauté juive, le train qui partit finalement de Budapest, le 30 juin 1944, ne comprenait en vérité que des notables juifs, leur famille et un certain nombre d'amis et de connaissances qui surent habilement tirer parti de leurs relations ou de leur fortune.

Loin de prendre le chemin de la Suisse, comme beaucoup l'avaient espéré, le train s'arrêta en réalité au camp de concentration de Bergen-Belsen, où l'on réunissait déjà depuis longtemps tous les Juifs "échangeables". Sans être idyllique, la situation qui y régnait alors demeurait supportable et sans commune mesure avec ce qui les aurait attendu à Auschwitz. Pour finir, en décembre 1944, les négociations menées entre l'Allemagne nazie et les représentants juifs en Suisse permirent à ces Juifs hongrois de prendre le chemin de la Suisse

Ceux-là du moins avaient échappé à l'Holocauste...

jeudi 22 décembre 2005

1019 - l'exemple hongrois

... jusqu'au printemps de 1944, les quelque 800 000 Juifs hongrois avaient bénéficié d'une relative sécurité : leur gouvernement s'était en effet rangé du côté des forces de l'Axe dès l'automne 1940, et avait même envoyé des troupes combattre en URSS aux côtés des Allemands qui, en échange, avaient laissé le pays à peu près tranquille.

En 1943, cependant, la débâcle de Stalingrad, et les pertes encourues dans ses propres rangs, finirent par convaincre le gouvernement hongrois de la nécessité de changer rapidement d'alliance, et donc de nouer de discrets contacts en ce sens avec les Alliés. Hitler prit hélas les devants, et envahit la Hongrie le 19 mars 1944. Le lendemain-même de l'invasion allemande, l'infatigable Obersturmbannführer Adolf Eichmann débarquait à Budapest avec le mandat et la ferme intention de régler le sort de la communauté juive de Hongrie (!)

Eichmann commença par exiger la livraison immédiate au Reich de 100 000 travailleurs juifs, ce à quoi les autorités hongroises répliquèrent en proposant plutôt - comme l'avaient fait les Slovaques et les Français deux ans plus tôt, et pour les mêmes raisons - la livraison de familles entières.

On en était là lorsque, le 25 avril, survint un événement totalement inattendu : Joel Brand - Juif hongrois et membre éminent du Comité d'entraide et de secours juif - fut convoqué à l'hôtel Majestic de Budapest pour y rencontrer Adolf Eichmann en personne, lequel lui fit alors une proposition proprement ahurissante :

"Je vous ai fait venir pour vous proposer un marché. Je suis disposé à vous vendre un million de Juifs. Qui souhaitez-vous sauver ? Des hommes et des femmes capables de faire des enfants ? Des vieux ? Des bébés ? (...) Je ne peux pas vous vendre tous les Juifs d'Europe. En revanche, je pourrais en laisser partir un million. Ce sont les marchandises qui nous intéressent, pas l'argent. Allez à l'étranger, prenez contact avec vos autorités internationales et avec les Alliés. Puis revenez me voir avec une offre concrète"

Ainsi débuta un des épisodes les plus extraordinaires de la Seconde Guerre mondiale

mercredi 21 décembre 2005

1018 - l'exemple slovaque

... compte tenu de l'importante mortalité qui y régnait, les camps de concentration - et a fortiori d'extermination - ne pouvaient conserver leur raison d'être - et continuer à exister - sans arrivages incessants de nouveaux détenus à "évacuer"

Organiser les convois ferroviaires à destination des camps, et remplir les wagons, était la tâche principale d'Adolf Eichmann, mais une tâche qui ne pouvait cependant s'accomplir sans la collaboration de toutes les autorités du Reich ainsi que de celles des pays occupés. L'Allemagne nazie n'avait en effet ni le temps, ni les moyens matériels et humains, pour se lancer seule dans la traque aux Juifs à l'intérieur de chacun des pays conquis. Pour parvenir aux résultats qui furent finalement les siens, elle devait absolument s'assurer la bienveillance, et si possible la complicité, des autorités locales.

A deux ans d'intervalle, les exemples slovaques et hongrois démontrent non seulement l'importance de cette collaboration, mais aussi toute son ambiguïté.

Dès le démantèlement de la Tchécoslovaquie, en 1938, les autorités du Reich n'avaient eu aucune peine à convaincre le chef du nouveau gouvernement slovaque, Josef Tiso, de prendre de sévères mesures restrictives à l'endroit des Juifs. En février 1942, confrontés à une ferme demande du Reich pour de la main d'oeuvre gratuite, le gouvernement Tiso ne se fit pas davantage prier pour livrer... 20 000 Juifs.

Le problème fut que les Slovaques voulaient se débarrasser des familles entières alors que les Allemands ne réclamaient que des hommes capables de travailler. Dans la logique du gouvernement slovaque, ne livrer que les hommes juifs priverait en effet de tout soutien matériel les femmes, les enfants et les vieillards juifs qui, du coup, se retrouveraient à la charge des autorités slovaques (*). En revanche, les autorités du Reich, n'ayant pas encore, à l'époque, les moyens "d'évacuer" un si grand nombre de Juifs improductifs, rechignaient.

Comme le souligne Laurence Rees, "La question fut tranchée à Berlin. Le gouvernement slovaque accepta de payer aux Allemands 500 Reichsmarks pour chaque Juif déporté [quel que soit son âge et son sexe] à condition qu'ils ne remissent jamais les pieds en Slovaquie et que les Allemands ne fissent valoir aucun droit sur les propriétés et autres biens laissés derrière eux. Les Slovaques, dont le chef de l'État était un prêtre catholique, payèrent donc les Allemands pour se débarrasser de leurs Juifs"

(*) la France de Vichy devait arriver à la même conclusion pour les Juifs français. Comme le nota Theodor Danneker après une entrevue avec Pierre Laval au sujet de la déportation des Juifs de France, [Pierre Laval propose que] "lors de l'évacuation de familles juives de la zone non occupée, les enfants de moins de 16 ans soient emmenés eux aussi. Quant aux enfants juifs de la zone occupée, la question ne l'intéresse pas"

mardi 20 décembre 2005

1017 - un certain docteur Mengele

... même s'il ne fut pas le seul médecin à pratiquer à Auschwitz des expériences sur des cobayes humains, le docteur Josef Mengele est indubitablement celui qui contribua le plus à marquer les esprits, en particulier par ses expérimentations sur les jumeaux.

Eva Moses Kor et sa jumelle, Miriam, avaient dix ans en 1944 lorsque leur route croisa celle de Mengele.

"Il venait tous les jours après l'appel. Il voulait voir de combien de cobayes il disposait. Trois fois par semaine, on m'attachait les deux bras pour restreindre le flux sanguin, et ils me prélevaient une grosse quantité de sang au bras gauche (...) Tout en prélevant le sang, ils m'administraient un minimum de cinq injections dans le bras droit. Après l'une d'elles, je suis tombée très malade, et le lendemain matin, le Dr Mengele est venu en compagnie de quatre autres médecins. Il a regardé ma feuille de température et a dit avec un rire sarcastique "C'est terrible, elle est si jeune. Elle n'en a plus que pour quinze jours (...) Ils attendaient ma mort. Si j'étais morte, ils auraient aussitôt conduit ma soeur jumelle, Miriam, au labo et l'aurait tuée d'une injection dans le coeur, puis Mengele aurait procédé à une autopsie comparée"

Avant guerre, Mengele avait pourtant été un individu très ordinaire, sans la moindre pulsion sadique, et même, au Front, un combattant valeureux, décoré de la Croix de Fer. C'est Auschwitz qui lui avait ouvert un monde de possibilités insoupçonnées.

Après tout, comme le souligna le professeur Solly Zuckerman, un des principaux concepteurs britanniques des bombardements incendiaires sur l'Allemagne, "L'état de guerre incite le scientifique à de grands élans d'imagination. Le monde à sa disposition s'élargit soudain dans des proportions insoupçonnées. Cela se traduit notamment par la possibilité de disposer de ressources à un degré dont on ne peut que rêver en temps de paix".

S'il n'avait pas réussi à s'enfuir en Argentine (puis au Paraguay et finalement au Brésil, où il mourut en 1979), Mengele aurait probablement tenu semblable discours devant ses juges, lesquels ne l'auraient certainement pas acquitté pour la cause...

lundi 19 décembre 2005

1016 - la plongée dans l'innommable

... si Auschwitz-Birkenau occupe tant de place dans la mémoire collective, c'est aussi à cause des expériences médicales qui y furent menées sur des détenus transformés en cobayes humains.

La collaboration des médecins avec le Pouvoir nazi avait déjà commencé à la fin des années 1930, à l'occasion de "l'action T4" ou euthanasie des malades et handicapés mentaux allemands. Elle se poursuivit tout naturellement dans les camps, non seulement par la nécessaire sélection entre ceux à gazer immédiatement et ceux jugés capables de travailler jusqu'à ce que mort s'ensuive, mais aussi par d'innommables expériences infligées aux détenus pour des raisons tenant bien plus du sadisme pur que de la curiosité scientifique.

La stérilisation forcée faisait bien entendu partie du programme, et correspondait d'ailleurs à une volonté - défendue notamment à Wannsee - de parvenir à l'élimination finale des Juifs, et plus généralement de tous les individus jugés dangereux pour la pérennité de la race aryenne. Après tout, une fois rendue incapable de procréer - ce qui était tout de même moins brutal qu'une balle dans la tête - la race juive finirait bien par disparaître.

"On testait sur elles l'effet de l'intensité des rayons X, expliqua Silvia Vesela. "C'était plus que pénible. Ces femmes passaient leur temps à vomir. (...) On les allongeait sur la table des rayons X comme pour une consultation gynécologique. Leurs jambes étant écartées, le médecin leur ouvrait la matrice et y injectait la substance. (...) Quant à moi, après chaque examen et injections [sur des d'autres détenues] j'allumais les rayons X pour voir si la femme était stérilisée et si ces ovaires étaient bien collés. Pour eux. nous n'étions pas des êtres humains. Nous étions des bêtes"

Le problème, c'est qu'en dépit de tous les efforts et de l'imagination des médecins, il ne fut jamais possible d'arriver à stériliser rapidement, définitivement, et pour un coût modique.
"J'étais malade et ils ont mené des expériences sur moi. Malheureusement, après la guerre, je me suis mariée et, malgré ces expériences, je suis tombée enceinte. J'ai dû subir un abominable avortement. Les médecins m'ont dit "Ça suffit ! Ne remettez plus jamais ça !"

dimanche 18 décembre 2005

1015 - la routine de la survie

... l'être humain peut s'habituer à tout, y compris à l'horreur, c'est du moins ce que l'on retire de l'expérience de Dario Gabbai et Morris Venezia, cousins juifs de Thessalonique, qui, arrrivés à Auschwitz en avril 1944, échappèrent à la mort grâce à leur formation de... coiffeurs.

Nantis de cisailles, les deux cousins furent expédiés à Birkenau pour y couper les cheveux de cadavres qui s'empilaient dans une pièce avant leur envoi au crématorium.

"On n'arrivait pas à y croire, raconta Morris, on aurait dit des sardines en boîte !".

Pour leur expliquer le travail qu'il attendait d'eux, le kapo qui les accompagnait entreprit alors d'escalader la montagne de cadavres tout en leur coupant les cheveux. Mais quand les deux cousins entrèrent en action, ce fut en s'efforçant de contourner systématiquement les corps, ce qui, on s'en doute, ralentissait fortement leur productivité. Pour les motiver, le kapo commença à les frapper

"(...) mais alors que Dario était juché sur le ventre d'une femme, son poids lui fit sortir du gaz par la bouche et le corps émit un gémissement. "Dario en a été tellement épouvanté, qu'il a sauté du tas de cadavres"

La routine de la survie finit pourtant par s'installer, au point de permettre aux deux cousins de cesser de réagir aux scènes cauchemardesques dont ils étaient témoins. Les nouvelles victimes étaient poussées vers la salle de déshabillage, où on les forçait à bien plier leurs vêtements et à se souvenir de l'endroit où elles les avaient déposés afin de les reprendre à la sortie de la "salle de douche"

"C'est une honte, une honte !, criaient des femmes alors qu'on les poussait vers la chambre à gaz. Certains commençaient à comprendre qu'il se passait de drôles de choses, mais personne ne pouvait rien faire. (...) Tout était fait du point de vue des Allemands. Ils organisaient ça depuis des années et des années, si bien que tout se passait très bien"

samedi 17 décembre 2005

1014 - au Coeur des Ténèbres

... sélectionné parmi ceux qui auraient le privilège de travailler à Auschwitz, et donc de survivre quelque temps, Otto Pressburger fut affecté à l'enterrement des gazés - les crématoires n'existant pas encore.

"Nous les enterrions le lendemain matin. On versait un peu de chaux en poudre et on les recouvrait de terre. Juste assez pour dissimuler les corps afin que personne ne puisse les voir"

Trop primitive, cette méthode pour faire disparaître les cadavres avoua très vite ses limites sous la chaleur estivale.

"Les corps morts s'animaient. Ils pourrissaient et sortaient des trous. Tout n'était que sang et crasse et il nous fallut les enlever à mains nues. Ça n'avait plus du tout l'air d'un cadavre : un amas de pourriture dans lequel nous devions creuser et dont nous retirions tantôt une tête, tantôt une main ou une jambe. L'odeur était insupportable. Je n'avais pas d'autre choix si je voulais vivre, autrement ils me tuaient".

Une fois les corps exhumés, Pressburger les faisait brûler dans une fosse géante transformée en crématorium de fortune.

"Nous avons allumé un grand feu avec du bois et de l'essence. Nous les lancions dedans (...) la puanteur était terrible. Jamais on ne nous a donné un supplément de nourriture pour cela. Les SS passaient leur temps à boire de la vodka ou du cognac ou autre chose dans des bouteilles. Sans ça, ils ne pouvaient pas faire face eux non plus"

Heureusement pour les SS, la construction de crématoriums devait bientôt leur rendre le moral à défaut peut-être de la sobriété...

vendredi 16 décembre 2005

1013 - Ubu roi

... "Quand nous sommes arrivées à Auschwitz", raconta Silvia Vezela, jeune juive slovaque, "on nous a fait descendre sans ménagement des wagons, et les officiers SS se sont mis à crier sur notre médecin. Ils voulaient savoir pourquoi il était le seul homme du transport. Il a répondu dans un allemand parfait "je suis médecin, et c'est la conférence juive centrale qui me l'a demandé. Mon rôle est d'accompagner le convoi puis de retourner en Slovaquie". Sur ce, un officier SS a sorti une arme et l'a abattu"

Plus tard, alors qu'elles attendaient, nues, de se faire raser la tête, arriva un autre officier SS qui ordonna à cinq d'entre elles d'aller dans le cabinet du médecin.

"Il voulait examiner des Juives et voir si elles étaient vraiment vierges. Il voulait aussi savoir si les Juives étaient saines. (...) Toutes ces femmes étaient des Juives pieuses. Il n'était pas question pour elles de laisser un homme les toucher avant le mariage. Mais au cours de leur examen, toutes les filles ont été privées de leur virginité : les médecins se servaient de leurs doigts. Elles ont toutes été déflorées, encore une façon de les humilier"

De fait, et aussi étrange que cela puisse paraître à nos yeux, si les meurtres de Juifs par les SS allemands étaient quotidiens et pratiqués sur une échelle industrielle, les viols de Juives par ces mêmes SS étaient en revanche fort rares. La raison n'en était évidemment pas humanitaire mais purement idéologique : les relations sexuelles - fussent-elles sous formes de viols - entre un représentant de la race supérieure et une sous-humaine juive contrevenaient en tout point à l'idéal national socialiste de pureté raciale. Elles étaient donc combattues, et souvent sanctionnées, par la hiérarchie.

Si violer une Juive était formellement prohibé, rien n'interdisait en revanche à un SS de la déflorer par plaisir, avec ses doigts, un manche de brosse ou un objet quelconque, ni, évidemment, de lui faire sauter la tête à coups de pistolet s'il lui en prenait l'envie.

C'était cela aussi, la logique des camps...

jeudi 15 décembre 2005

1012 - les débuts d'Auschwitz

... lorsque Rudolf Höss en prit le commandement, en mai 1940, Auschwitz n'était encore qu'un camp de concentration de forts modestes dimensions, pour détenus politiques polonais.

L'évolution de la situation militaire, les capacités d'expansion offertes par le site, et sans doute aussi le talent de vendeur de Höss lui-même, amenèrent progressivement la SS à étendre le camp et ses activités jusqu'à en faire le symbole-même de l'univers concentrationnaire.

Au bout du compte, la "zone d'intérêts" d'Auschwitz devait finir par comprendre une trentaine de camps et d'ateliers de travail satellites, articulés autour du camp d'Auschwitz originel (Auschwitz I), du camp d'extermination de Birkenau (ou Auschwitz II) ouvert en octobre 1941, et du camp de travail de Monowitz (ou Auschwitz III), ouvert en mai 1942 et plus spécifiquement chargé d'alimenter en main d'oeuvre gratuite l'usine de caoutchouc synthétique que la firme IG Farben avait fait construire en cet endroit.

C'est en juillet 1942, avec l'arrivée d'un convoi de Juifs slovaques, que fut systématiquement instaurée une pratique qui allait en quelque sorte devenir la "marque de fabrique" d'Auschwitz : la séparation entre ceux qui seraient directement "évacués" dans les chambres à gaz, et ceux qui seraient autorisés à vivre un peu plus longtemps, par le travail forcé.

Otto Pressburger eut la chance de faire partie du second groupe... et de constater dès le premier jour qu'il aurait peut-être mieux valu faire partie du premier

"Nous allions travailler à construire des routes sous la surveillance des kapos et des SS. Il y avait un Juif de notre ville, un homme grand et fort, issu d'une famille riche. Le kapo a repéré ses dents en or et lui a demandé de les lui donner. Il a répondu qu'il ne pouvait pas faire ça, mais le kapo a insisté (...) Il a pris la pelle et lui en a flanqué deux coups sur la tête jusqu'à ce qu'il s'effondre. Le kapo l'a retourné et lui a mis la pelle sur la gorge avant de monter dessus. Il lui a brisé le coup et s'est servi de la pelle pour lui faire sauter les dents. Non loin de là, se trouvait un autre Juif qui a demandé au kapo comment il pouvait faire une chose pareille. Le kapo s'est approché en lui disant qu'il allait le lui montrer. Et il l'a tué de la même façon. (...) Ce soir-là, nous avons dû rapporter douze cadavres aux baraques"

mercredi 14 décembre 2005

1011 - la guerre totale

... tout au long de la 2ème Guerre mondiale, les dirigeants nazis ont oscillé entre leur volonté de punir les Juifs en les exterminant, et celle de les punir en les assignant aux travaux forcés les plus durs.

Bien que théoriquement conciliables d'après les minutes de la Conférence de Wannsee du 20 janvier 1942 - "les Juifs aptes au travail seront amenés à construire des routes dans ces territoires, ce qui sans doute permettra une diminution naturelle substantielle de leur nombre (...) il faudra appliquer un traitement approprié à la totalité de ceux qui resteront" - l'essentiel de "l'action Reinhard" avait surtout consisté, tout au long de l'année 1942 et au premier semestre 1943, à "évacuer" les Juifs le plus rapidement possible à travers les trois principaux camps d'extermination de Sobibor, Belzec et Treblinka; Auschwitz-Birkenau ne jouant encore qu'un rôle mineur dans ce domaine.

Le 18 février 1943, pourtant, un discours du Ministre de la Propagande Joseph Goebbels, au Palais des Sports de Berlin, allait progressivement changer la donne. Tenu dans la foulée de la défaite de Stalingrad (2 février 1943), ce discours proclama l'état de guerre totale et appela l'ensemble de la population allemande "à suivre le Führer et à lutter pour la victoire quel qu'en soit le coût".

Concrètement, cela signifiait que l'intégralité des ressources humaines et matérielles du Reich devaient à présent être consacrées à la guerre, fut-ce au détriment de tous les autres objectifs. Cela signifiait aussi la mobilisation des hommes de toutes les classes d'âge pour le Front et, par voie de conséquence, une aggravation de la situation pour une industrie allemande déjà dramatiquement à court de main d'oeuvre.

Dans ce contexte, si l'annihilation finale de la "race juive" demeurait l'objectif essentiel, on ne pouvait plus se permettre, comme on l'avait trop souvent fait jusque-là, d'envoyer purement et simplement dans les chambres à gaz des centaines de milliers d'hommes et de femmes capables de travailler à l'effort de guerre. Les Juifs devaient certes continuer à mourir en masse - il n'était évidemment pas question de revenir sur ce principe - mais ils devaient au préalable apporter quelque chose à l'Allemagne.

Cette évolution dans la manière de penser la "Solution finale" entraîna tout naturellement la fermeture progressive des camps d'extermination "purs", comme Treblinka, au profit des camps de concentration "traditionnels" - si tant est qu'on puisse considérer comme "traditionnels" des camps à la mortalité galopante comme celui de Bergen-Belsen - ou des camps "mixtes" comme Auschwitz-Birkenau...

mardi 13 décembre 2005

1010 - les limites de l'extermination

... malgré quelques hoquets dans leur fonctionnement, les camps d'extermination "purs" (Chelmno, Belzec, Sobibor, Treblinka) étaient des machines redoutablement efficaces pour "évacuer" en un minimum de temps un maximum de Juifs ou d'autres ethnies et individus jugés nuisibles ou simplement inutiles au Reich.

Ils n'en souffraient pas moins de deux défauts majeurs et inhérents à leur concept-même : ils perdaient toute utilité dès lors qu'ils se retrouvaient sans matière première à "évacuer", et ils peinaient davantage à se débarrasser des cadavres.

Comme Rudolf Höss - commandant du camp d'Auschwitz - le fit ingénument remarquer à Nuremberg : "Dans chaque ferme, on pouvait gazer en même temps 1 800 à 2 000 personnes [en une demi-heure] (...) Il fallait vingt-quatre heures pour brûler 2 000 personnes dans ces cinq fours (...) Nous prenions donc toujours beaucoup de retard parce que, comme vous le voyez, il était beaucoup plus facile d'exterminer au gaz que d'incinérer".

Du creusement de gigantesques fosses communes à l'érection de "grills" en plein air en passant par la construction de fours crématoires, tout fut évidemment mis en oeuvre pour se débarrasser au plus vite des cadavres qui constituaient un des principaux goulots d'étranglement du système. Mais, en dépit de tous les efforts déployés, il fut toujours plus facile d'assassiner des masses de Juifs que de faire disparaître des masses de cadavres juifs.

Bien que commun à tous les camps, le problème de l'élimination des cadavres se posait avec une acuité particulière dans le cas des camps d'extermination, puisque rien n'avait - et pour cause - été prévu pour loger et occuper les victimes dans l'attente de leur passage à la chambre à gaz.

A tous égards, les camps "mixtes" d'Auschwitz-Birkenau et (quoique dans une moindre mesure) Majdanek offraient davantage de souplesse, puisqu'ils permettaient non seulement d'exterminer à volonté, mais aussi, lorsque cela s'avérait nécessaire, de mettre au travail jusqu'à ce mort s'ensuive.

C'est pourquoi, lorsque le gros du contingent de Juifs - en particulier de Juifs polonais - fut "évacué", décision fut prise de fermer les camps d'extermination au profit des camps "mixtes" d'Auschwitz-Birkenau et Majdanek, et d'effacer toute trace de leur existence...

lundi 12 décembre 2005

1009 - une cadence infernale

... A Treblinka, en août 1942, le rythme des massacres était devenu tel qu'il grippa complètement le fonctionnement de la machine de mort.

"A notre descente du train, raconta un survivant, nous avons vu un horrible spectacle : des centaines de corps gisant tout autour. Des tas de paquets, de vêtements, de valises, tout mélangé. Des soldats SS et des Ukrainiens juchés sur les toits des baraques tiraient dans la foule sans faire de distinction. Hommes, femmes et enfants tombaient en sang. L'air était saturé de hurlements et de sanglots"

Impossible dès lors de cacher, comme c'était pourtant la règle, la réalité du camp non seulement à ses futures victimes, mais aussi à la population avoisinante.

"L'odeur des cadavres en décomposition était épouvantable", raconta Eugenia Samuel, alors écolière polonaise. "On ne pouvait pas ouvrir une fenêtre ni sortir à cause de cette puanteur. Vous n'imaginez pas cette puanteur".

A Treblinka, au plus fort de la tuerie, 10 000 personnes étaient ainsi "évacuées" chaque jour, dans des conditions inimaginables. Un record absolu qui valut pourtant au commandant du camp, le Dr Irmfried Eberl, de perdre sa place. Fin août, le capitaine SS Christian Wirth - fondateur de Belzec - fut nommé inspecteur des camps d'extermination et se rendit immédiatement à Treblinka en compagnie de son supérieur, le général SS Odilo Globocnik.

Très vite, ils reprochèrent à Eberl non pas d'avoir tué trop de Juifs - ni même battu tous les records dans cette discipline - mais de l'avoir fait de manière désordonnée et "incorrecte", en particulier de ne pas s'être préoccupé des biens et effets personnels des Juifs assassinés, qui se trouvèrent dès lors laissés à l'abandon, à la merci des éléments et des gardiens ukrainiens

"Au cours de cette conversation, raconta un témoin, Globocnik a dit que si le Dr Eberl n'était pas son compatriote, il l'arrêterait et le ferait comparaître devant une cour de la SS et de la police. Eberl fut limogé, et les convois à destination de Treblinka temporairement suspendus. Un nouveau commandant, Franz Stangl, qui avait précédemment travaillé avec Wirth et se trouvait alors à Sobibor, fut chargé de remettre de l'ordre".