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mercredi 28 juillet 2004

507 - les grandes espérances

... le Lusitania avait sombré en moins de 18 minutes, mais le Capitaine Turner avait néanmoins survécu au naufrage, tout comme il survivra, quelques mois plus tard, à un autre torpillage, au large de la Crète (!) Il mourut en 1935.

Walter Schwieger eut moins de chance. Décoré de la Blue Max - la plus haute distinction militaire allemande - en juillet 1917, après avoir coulé 190 000 tonnes de navires alliés, il fut tué en Mer du Nord le 05 septembre suivant, avec tout l'équipage du U-88.

L'épave du Lusitania repose toujours par 100 mètres de fond, à 14 miles des côtes irlandaises. Tour à tour cible de la Royal Navy (qui s'en servit pour tester l'efficacité de grenades sous-marines dans les années 1930), puis des chasseurs de trésor, elle est aujourd'hui réduite à peu de choses et aura sans doute entièrement disparu d'ici un siècle.

A la signature de l'armistice, 176 sous-marins allemands firent surface et se rendirent aux Alliés jusqu'au début de 1919.

Au titre des "dommages de guerre", ils furent ensuite livrés aux marines alliées - et notamment aux États-Unis - afin d'y être étudiés et copiés. La Grande-Bretagne en reçut ainsi 105, la France 46, la Belgique... 2. La plupart d'entre eux furent ferraillés entre 1922 et 1923, après la signature du Traité de Washington sur la réduction des armements navals.

Ils avaient coulé des millions de tonnes de navire alliés - dont neuf millions de tonnes de navires britanniques - et tué des milliers de marins. Ils avaient voulu mettre l'Angleterre à genoux. Ils avaient échoué.

A la signature du Traité de Versailles, en 1919, les Alliés insistèrent pour qu'une clause interdise désormais à l'Allemagne de posséder une force sous-marine. Ils pensaient ainsi en avoir définitivement terminé avec la menace des U-booten.

Attendez seulement 20 ans...

mardi 27 juillet 2004

506 - Souvenez-vous du Lusitania













... près d'un siècle après son torpillage, le Lusitania continue de susciter les polémiques.

Beaucoup ont fait remarquer l'imprudence, pour ne pas dire la provocation, de laisser s'aventurer sans escorte, dans des eaux que l'on savait infestées de sous-marins allemands, un paquebot où se trouvaient de nombreux citoyens d'une Amérique encore neutre.

D'autres ont rappelé que le Lusitania avait, à plusieurs reprises, arboré un pavillon américain pour se soustraire aux attaques allemandes, et qu'en ce triste jour du 6 mai 1915, ce navire transportait, en secret, 173 tonnes de fusils et obus schrapnels. C'est à la fois peu mais beaucoup trop pour un paquebot supposément "civil".

"Nous étions tout à fait autorisés à ce stratagème naval !", déclarera, comme pour se disculper, Winston Churchill, à l'époque Premier Lord de l'Amirauté.

Mais au delà des polémiques, la tragédie du Lusitania marque véritablement un tournant décisif dans la guerre sous-marine, pour ne pas dire dans la guerre tout court.

Avec le Lusitania, l'Humanité est définitivement entrée dans la logique de la guerre totale, dans la guerre méthodique et menée à distance, dans la guerre scientifique, où l'on ne voit plus les gens qu'on tue et où ceux-ci n'ont même plus le temps de se rendre compte de la menace qui plane sur eux.

C'est désormais le rêgne de la guerre technologique, de la guerre "presse-boutons". C'est le sous-marin, le missile, le bombardier,... que personne ne devine. Ce sont les obus, les bombes, les torpilles, et bientôt les gaz, les radiations et les bactéries qui s'abattent sur vous en un instant, sans que l'on sache d'où ils viennent, sans que l'on puisse mettre un visage sur la Mort qui vous frappe.

Plus besoin de courage, de force physique, d'habileté pour abattre son adversaire. Plus besoin d'un quelconque sentiment.

Une torpille et c'est tout.

lundi 26 juillet 2004

505 - "in a gentleman-like manner"

... sur le pont du Lusitania en train de sombrer, le milliardaire Alfred Vanderbilt a revêtu son gilet de sauvetage. Soudain, il avise une vieille femme de chambre qui en est dépourvue.

Spontanément il lui tend la sienne - Alfred Vanderbilt ne sait pas nager - mais celle-ci aperçoit à son tour une jeune femme : "je suis vieille, elle n'en a pas non plus, donnez-la lui".

Et Vanderbilt de s'exécuter avant de s'éloigner. Comme Benjamin Guggenheim, comme Jacob Astor, comme Isidore Strauss trois ans plus tôt sur le pont du Titanic, il tient lui aussi à mourir dignement, avec classe, "in a gentleman-like manner".

Sur l'U-20, Schwieger jette un dernier regard dans le périscope. Son attention s'attarde sur la poupe du bâtiment en train de sombrer, "Lusitania" note-t-il. C'est la guerre, "Kein bedavern", pas de regrets, et pas question de s'attarder : les analyses ce sera pour plus tard, pour les historiens, pour les philosophes. Maintenant il est temps de s'enfuir, forfait accompli, d'échapper aux meutes de contre-torpilleurs qui vont forcément se lancer à ses trousses.

Sourds grondements de chaudières qui explosent, cris de terreur, appels au secours, confusion,…. la "Reine des Océans" s'enfonce dans sa tombe liquide, emportant plus de 1 500 personnes avec elle.

Il est 14H25.

Dans le monde, l'indignation est énorme. "Washington croit qu'une grave crise se prépare", titre le New-York Times.

L'ambassadeur d'Allemagne est immédiatement convoqué à la Maison Blanche. "Nous les avions mis en garde !" affirme-t-il. Le Président Wilson exige des excuses, un désaveu public, un dédommagement pour les victimes. L'Allemagne de Guillaume II refuse de condamner l'acte de son capitaine, mais accepte néanmoins de verser des indemnités aux victimes américaines (124 morts sur 168), et s'engage à ne plus attaquer de paquebot sans avertissement.

L'affaire en restera là pour un temps, jusqu'à ce jour du 1er février 1917, où l'annonce par les autorités allemandes d'une guerre sous-marine totale et à outrance, quelle que soit la nationalité des bâtiments visés, entraînera la rupture des relations diplomatiques avec les États-Unis, puis l'entrée en guerre de ces derniers le 6 avril suivant.

Souvenez-vous du Lusitania...

dimanche 25 juillet 2004

504 - "Fichez le camp !"

... Navigant en surface en ce 6 mai 1915, le sous-marin U-20 a dépassé Queenstown et continue sa route au sud-ouest. Il aperçoit soudain un vapeur qui se dirige dans sa direction. Deux mats, quatre cheminées. Manifestement c'est un grand paquebot qui avance rapidement. Il faut faire vite. Postes de plongée, immersion à 11 mètres et vitesse maximum.

Dans le périscope, le capitaine Schwieger devine la silhouette du navire qui se rapproche de plus en plus. Pas question de prévenir sa victime : la côte est trop proche et toute la Royal Navy serait sur lui en quelques minutes... Schwieger est un soldat et un soldat exécute les ordres !

Alors il y va !. Un dernier regard sur la cible, 700 mètres, la torpille jaillit, encore quelques secondes…

14H08, une gigantesque explosion. "Touché !", des débris sont projetés à des centaines de mètres. C'est sans doute trop pour une seule torpille...

Pour se disculper, les Allemands affirmeront par la suite que le navire transportait secrètement des munitions pour l'Angleterre, ce qui, au demeurant était... exact, même s'il ne s'agissait que de quelques dizaines de caisses de fusils et de munitions.

Sur la passerelle du paquebot, le Commandant Turner s'efforce désespérément de lancer son bâtiment sur les hauts fonds tout proches, afin de l'échouer. Mais l'eau s'engouffre trop rapidement, le Lusitania s'enfonce par l'avant. Il va couler en moins de 18 minutes !

Sur le pont, la panique est totale, les gens hurlent, se bousculent vers les canots de sauvetage, périssent écrasés sans pouvoir les atteindre. "Les femmes et les enfants d'abord", mais tout va trop vite...

Du reste, Le naufrage est si rapide que les marins ont à peine le temps de mettre quelques canots à la mer. Les opérateurs radios envoient SOS sur SOS. "Fichez le camp !" leur crie-t-on.

Ils resteront à leur poste, jusqu'à la fin, et couleront avec leur navire, en cette époque où le devoir et l'héroïsme ont encore un sens, et où l'on sait encore mourir avec classe. Quarante ans plus tard, on verra les marins de l'Andrea Doria abandonner leurs passagers et se précipiter les premiers dans les canots de sauvetage...

O tempora o mores

samedi 24 juillet 2004

503 - le rôdeur devant le seuil

... En ce 1er mai 1915, le Lusitania est parti seul, sans la moindre escorte. C'est la pratique la plus courante à cette époque, et elle le restera lors du deuxième conflit mondial. On considère en effet que la vitesse des grands paquebots constitue leur meilleur atout pour se dérober aux attaques ennemies.

En 1915, les convois de cargos se traînent péniblement à moins de dix nœuds (allure qui ne sera que fractionnellement améliorée 30 ans plus tard). Le Lusitania est donné pour 25. Dans le même temps, les sous-marins allemands navigant en surface, au diesel, n'atteignent que la moitié de cette vitesse, et beaucoup moins en plongée, sur les moteurs électriques.

Avec le recul, et le torpillage de paquebots comme le Lusitania, l'Athenia ou le Laconia, cette tactique peut certes paraître discutable, mais l'objectivité force à reconnaître qu'elle a généralement donné de bons résultats. C'est ainsi par exemple que de 1942 à 1944, les "Queen" (les paquebots Queen Elisabeth et Queen Mary), convertis en transports de troupes et lancés seuls à plus de 30 nœuds sur l'Atlantique, achemineront sans encombre en Angleterre des milliers de soldats américains.

Malheureusement, il y aura aussi quelques couacs retentissants...

Au soir du 6 mai 1915, alors que la "Reine des Océans" aborde maintenant la pointe sud de l'Irlande avant de remonter vers le Nord, le sous-marin U-20, sous les ordres du Capitaine Schwieger vient de déboucher du Canal St-Georges, après avoir coulé trois cargos.

Bien sûr, son passage n'est pas resté inaperçu et le lendemain les messages d'alerte se multiplient sur la passerelle du Lusitania. Mais pas un mot aux passagers : inutile de créer une panique.

vendredi 23 juillet 2004

502 - le Destin frappe toujours deux fois

... en ce 1er mai 1915, un communiqué de l'ambassade d'Allemagne, publié dans les journaux du matin, vient de jeter l'émoi sur ce quai de New-York où le Lusitania se trouve amarré

Ce communiqué rappelle clairement les intentions belliqueuses du Kaiser à l'endroit de tout navire, fut-il neutre, surpris dans les eaux britanniques.

Le Commandant du Lusitania, le capitaine William Turner s'adresse alors aux passagers, leur signifiant qu'ils peuvent encore descendre du navire, et se faire rembourser la traversée, s'ils le désirent.

Mais parmi les passagers, personne ne prend réellement la menace au sérieux. "Ils n'oseront jamais" entend-on le plus souvent. Et c'est ainsi que le Lusitania appareille sans qu'un seul passager se soit désisté.

Il y a plus de 2.200 personnes à bord, dont 168 américains.

Parmi ces passagers, un homme retient plus particulièrement l'attention. Il a 37 ans, il est milliardaire. Il s'appelle Alfred Vanderbilt.

Accoudé au bastingage, légèrement à l'écart des autres, il contemple les contours de New York qui déjà s'estompent. Le Destin frappe-t-il toujours deux fois à la même porte ? Trois ans auparavant, sur un quai de Southampton, la Mort lui avait donné un premier rendez-vous. Alors que son billet avait été réservé de longue date pour le voyage inaugural du Titanic à destination de New York, et ses bagages déjà chargés en cale, Alfred Vanderbilt, à la dernière minute, avait préféré ne pas prendre le départ. Son domestique avait pourtant embarqué sur le grand navire de la White Star Line, et n'en était jamais revenu...

Aujourd'hui, sur le pont promenade du paquebot de la Cunard, sur le trajet qui doit précisément l'emmener de New York en Angleterre, Alfred Vanderbilt se rappelle-t-il cette histoire ? Dame Fortune a toujours été sienne affirme-t-on. Mais les maîtresses sont versatiles, et même des beaux milliardaires finissent toujours par se lasser.

Alfred Vanderbilt n'a plus que six jours à vivre.

jeudi 22 juillet 2004

501 - même si toi parfois tu doutes

... le 31 janvier 1915, alors que la guerre sous-marine battait son plein, le gouvernement britannique avait ordonné à sa flotte de commerce d'arborer des pavillons de pays neutres.

Surnommée "la Reine des Océans", le Lusitania était ainsi rentré en Angleterre sous le couvert du drapeau... américain.

Bernés, les allemands avaient immédiatement réagi, et publié un communiqué annonçant leur ferme intention de détruire, à partir du 18 février suivant, tout navire, même neutre, qui se trouverait à proximité de l'Angleterre ou de l'Irlande.

Le Roi Georges V s'était personnellement ému de cette décision auprès de l'attaché militaire US à Londres, et lui avait demandé quelle serait la réaction du gouvernement des États-Unis si, d'aventure, l'Allemagne venait à couler un paquebot britannique transportant des citoyens américains à son bord.

En termes diplomatiques, de ceux qui veulent dire beaucoup et pas grand chose, ce dernier lui avait alors répondu que dans une telle hypothèse l'Amérique ne pourrait rester sans réagir...

D'où ce doute, qui persiste encore aujourd'hui : le Lusitania n'était-il pas un appât, une chèvre sacrificielle tendue aux griffes du tigre allemand pour l'attirer dans un piège et précipiter l'entrée en guerre des États-Unis...

mercredi 21 juillet 2004

500 - ruse de guerre

New York, 1er mai 1915

Un épais panache de fumée se dégage des quatre cheminées d'un grand paquebot amarré aux quais de la compagnie Cunard. Lancé en 1907 et contemporain du Titanic, le Lusitania est, avec ses 45.000 tonnes et ses 245 mètres de long, un des plus grands navires du monde.

C'est d'ailleurs en réaction à son lancement que J. Bruce Ismay, Président de la White Star Line, alors rivale de la Cunard, avait autorisé la construction de trois bâtiments encore plus gros, de la classe "Olympic", dont l'un d'eux, le Titanic, mortellement frappé par un iceberg, n'était jamais parvenu à rallier le port de New-York.

Après la déclaration de guerre, le Lusitania avait interrompu ses traversées transatlantiques et était resté immobilisé plusieurs mois dans l'attente d'un nouveau destin.

L'Amérique, alors neutre, restait pour l'Angleterre un partenaire commercial de premier plan. Des norias de cargos se chargeaient d'acheminer blé, viande et approvisionnements divers des États-Unis vers la Grande-Bretagne, mais s'avéraient bien trop lents pour les hommes d'affaires, et inadaptés au transport des passagers.

C'est pourquoi, début 1915, et malgré la menace des sous-marins du Kaiser Guillaume II, le Lusitania avait repris du service sur son itinéraire habituel.

Le 31 janvier 1915, pour tromper la vigilance des sous-mariniers allemands bien décidés à assurer un blocus des côtes anglaises, le gouvernement britannique avait ordonné à sa flotte de commerce d'arborer des pavillons de pays neutres

Début février, le Lusitania était ainsi rentré en Angleterre sous le couvert du drapeau... américain.

Ruse de guerre.