samedi 29 août 2015

4548 - si tu passes par Panama...

... en 1934, après avoir annoncé leur intention de se soustraire aux traités de limitation des armements, les responsables japonais ont demandé à la Direction des Constructions navales de réfléchir aux caractéristiques que devraient nécessairement posséder leurs nouveaux cuirassés en vue d'un affrontement, de plus en plus probable, avec l'US Navy.

Très vite, celle-ci est arrivée à la conclusion que les Américains disposent, avec le Canal de Panama (1), d'un atout capital, qui leur permet, au gré des besoins, de faire passer très rapidement leurs cuirassés d'un océan à l'autre.

S'en prendre au Canal lui-même paraissant impossible (2), les ingénieurs ont alors estimé - avec raison - qu'à la condition de jauger au moins 60 000 tonnes, tout rival américain potentiel serait... trop gros pour franchir les écluses (3)

Et comme les militaires nippons exigent d'autre part de disposer de canons d'une puissance et d'un calibre encore jamais vus, il est dores et déjà évident que leurs nouveaux cuirassés vont dépasser - et de très loin - tout ce que le monde a connu jusqu'ici...

 ... et se fracasser sur le mur des rendements décroissants

(1) le Canal de Panama avait été inauguré juste avant la 1ère G.M.
(2) durant la guerre, les Japonais imaginèrent cependant divers plans - jamais menés à bien - pour bombarder les écluses du Canal au moyen d'hydravions amenés sur place par des sous-marins géants
(3) plus gros cuirassés américains jamais construits, les 52 000 tonnes de la classe Iowa, mis en service à partir de 1943, avaient une largeur maximale de 33 mètres, ce qui leur laissait environ... 20cm de part et d'autre pour franchir les écluses du Canal, d'une largeur de 33,53 mètres. Leurs successeurs de la classe Montana, commandés mais jamais construits, auraient fait 10 000 tonnes de plus en déplacement, et quatre mètres de plus en largeur, ce qui les aurait effectivement empêché d'emprunter le dit Canal !

vendredi 28 août 2015

4547 - "respecter l'esprit des traités"

... Londres, 15 janvier 1936

Opérées à grands prix - voire au prix de cuirassés neufs ! - et avec des résultats très inégaux, la rénovation de ces dix cuirassés ne constitue cependant qu'un pis-aller, qui ne saurait pallier l'absence de cuirassés neufs...

En 1934, avec un préavis de deux ans - conformément aux traités - le gouvernement japonais signifie dès lors son intention de ne pas renouveler l'Accord naval de Londres, à son expiration en 1936.

Et de fait, lorsque s'ouvrent les travaux de la Deuxième Conférence de Désarmement Naval de Londres, le 9 décembre 1935, les délégués japonais - mais aussi italiens, et pour des raisons analogues - n'ont cette fois plus la moindre intention de prolonger les "vacances du cuirassé", comme le réclament pourtant Britanniques et Américains.

Et le 15 janvier suivant, comme ils l'avaient déjà fait en se retirant de la Société des Nations le 27 mars 1933, les Japonais claquent carrément la porte, tandis que les Italiens refusent de signer le nouveau traité naval qui, le 25 mars, n'est finalement endossé que par la Grande-Bretagne, les États-Unis et la France.

Officiellement, tous les ponts ne sont pourtant pas encore rompus, puisque le Japon, tout en se réservant le droit de construire des cuirassés "jaugeant jusqu'à 45 000 tonnes", accepte de "respecter l'esprit du Traité de 1936"

Mais en pratique, c'est une toute autre affaire...

jeudi 27 août 2015

4546 - qualitativement du moins...

... mais les deux Fuso, les deux Hyuga, et même les deux Nagato - plus modernes et plus puissants cuirassés dont dispose la Marine impériale - font également l'objet de soins attentifs, sous forme de caissons pare-torpilles, de plaques de blindage, de canons antiaériens supplémentaires,... et de multiples plate-formes "en pagode", plaquées autour du mat avant, qui vont conférer à tous ces bâtiments une silhouette ô combien caractéristique.

Mais si ces reconstructions représentent d'authentiques exploits techniques - les superstructures des Nagato étant par exemple entièrement démontées et remplacées (!) - ce sont aussi des exploits ruineux, et des exploits qui altèrent, et parfois très fortement, les qualités nautiques des bâtiments, rendus très lourds du haut, et donc davantage sujets au roulis... et au chavirage.

A l'aube de la 2ème G.M., les dix cuirassés dont dispose le Japon n'en sont pas moins devenus supérieurs à leurs contemporains occidentaux, comme le Hood ou le Warspite qui, pour des raisons essentiellement budgétaires, sont loin d'avoir bénéficié de telles faveurs, et qui, contrairement à eux, continuent donc de présenter l'aspect qui était le leur vingt ou vingt-cinq ans plus tôt.

Reste que si la Marine impériale dispose à présent de bâtiments bien meilleurs qu'autrefois, le problème de leur infériorité numérique demeure entier...

mercredi 26 août 2015

4545 - faire du neuf avec du vieux

... la conquête de la Mandchourie, l'assassinat d'Inukai Tsuyoshi, son remplacement par l'Amiral Saito Makoto (1) - premier d'une longue liste de Premier Ministre directement issus des rangs de l'Armée ou de la Marine - tout cela ne peut évidemment que ramener cuirassés et croiseurs de bataille à l'avant-plan.

Mais à dix unités seulement, comment affronter l'US Navy, la Royal Navy... et probablement les deux à la fois ?

La première étape, qui va s'échelonner sur près de dix ans, va consister à offrir une "seconde jeunesse" à tous ces bâtiments, c-à-d à les doter d'une "aptitude maximale au combat" qui, en théorie du moins, en fera plus que les égaux de leurs contemporains occidentaux.

La rénovation des vieux cuirassés nippons, qui constitue un des plus formidables faits d'ingénierie des années 30',  s'apparente en réalité à une véritable reconstruction, qui débute en toute logique par les plus anciens, mais aussi les plus vulnérables d'entre eux, soit les quatre croiseurs de bataille de la classe Kongo, mis en service entre 1913 et 1915.

Allongés de plus de sept mètres, dotés de nombreuses plaques de blindage supplémentaires, de canons améliorés, de multiples passerelles et, surtout, de machines développant une puissance double de celle d'origine (!), les Kongo vont ainsi se métamorphoser en "cuirassés rapides", et donc en parfaits escorteurs de porte-avions pour la guerre qui s'en vient... 

(1) contraint à la démission le 8 juillet 1934 suite à un scandale de corruption, Saito Makoto sera lui-même assassiné par d'autres ultra-nationalistes le 26 février 1936 !

mardi 25 août 2015

4544 -des "patriotes irréprochables"

... Tokyo, 15 mai 1932

Au terme du Traité naval de Londres du 22 avril 1930, les pays signataires - dont le Japon - se sont engagés à ne construire aucun nouveau navire de ligne (1) avant 1937.

Difficilement ratifié par le Parlement japonais, ce traité exacerbe les tensions : le 22 avril 1932, une dizaine d'officiers ultranationalistes de la Marine impériale font irruption au domicile du Premier Ministre Inukai Tsuyoshi et, "au nom de la Patrie", l'abattent sur-le-champ.

C'est le putsch, un putsch qui, comme celui d'Hitler en novembre 1923, échoue lamentablement mais qui, là aussi, ne vaut à ses responsables que des peines légères, puisque le public se prononce largement en leur faveur, imitant en cela Sadao Araki, à présent Ministre des Armées, qui n'hésite pas à qualifier les meurtriers de "patriotes irréprochables" !

Tout comme l'Allemagne bientôt nazie, le Japon se rapproche de plus en plus de la guerre : à l'automne 1931, l'Armée impériale a en effet envahi la Mandchourie qui, le 18 février 1932, est très officiellement devenue le Mandchoukouo, le "Grand État mandchou", soustrait à la Chine et placé sous le contrôle absolu de Tokyo

Et comme l'appétit vient en mangeant, militaires et ultra-nationalistes se prennent déjà à rêver de nouvelles conquêtes...

(1) généralement utilisé pour les cuirassés et croiseurs de bataille, le terme "capital ship" peut également désigner les porte-avions

lundi 24 août 2015

4543 - prolonger les vacances

... Londres, 22 avril 1930

Comme le Japon n'est qu'un archipel, la conquête de cet "espace vital" - en Chine ou ailleurs - passe inévitablement par une puissante Marine de Guerre qui, tout aussi inévitablement, devra un jour affronter celle des États-Unis ou de la Grande-Bretagne, toutes deux numériquement plus importantes, et dont l'alliance face au Japon apparaît plus que probable.

Face aux 36 (!) cuirassés et croiseurs de bataille qu'Américain et Britanniques sont - théoriquement - en mesure de mobiliser contre elle, que peut faire la Marine impériale japonaise qui, par la faute du Traité de Washington, est toujours réduite à 10 unités ?

Certes, les Américains sont farouchement isolationnistes, et les Britanniques fortement engagés dans la défense de leurs îles et de la Méditerranée, jugées bien plus prioritaires que l'Extrême-Orient, mais l'inégalité des forces en présence n'en est pas moins criante.

A Londres, le 22 avril 1930, les délégués des cinq nations signataires parviennent pourtant à s'entendre sur un nouveau Traité naval qui, bien que plus particulièrement consacré aux croiseurs (1) et aux sous-marins, n'en prolonge pas moins les "vacances du cuirassé" pour les six prochaines années.

Mais signe de l'escalade des tensions, la ratification de ce nouveau traité va bientôt provoquer une tragédie...

(1) ce traité introduisit en particulier la distinction entre croiseurs "lourds", c-à-d dotés de canons d'un calibre maximum de 203mm, et "légers", c-à-d dotés de canons ne dépassant pas 155mm

dimanche 23 août 2015

4542 - "Avant qu'un nouveau monde apparaisse un combat mortel s'engagera entre les puissances de l'Ouest et de l'Est"

... depuis des mois, et à l'instar du propagandiste - et futur ministre - Sadao Araki, beaucoup font observer que le Japon doit nourrir 65 millions de personnes sur un territoire 40 fois moins étendu que le Canada ou l'Australie, par ailleurs 10 fois moins peuplés. 

De pareilles disparités, estiment-t-ils, sont profondément injustes et ne peuvent que justifier les revendications du Japon sur la Chine, ainsi que sa vocation à diriger l'Asie toute entière. 

Trois ans après la signature du Traité de Washington, qui a reconnu le Japon comme troisième puissance navale au monde, le nationaliste Okawa Shumei écrit que la destinée du Japon est de "libérer l'Asie" et donc, inévitablement, d'entrer en guerre contre les États-Unis. 

"Avant qu'un nouveau monde apparaisse", dit-il, "un combat mortel s'engagera entre les puissances de l'Ouest et de l'Est (...) Le Japon est le pays le plus puissant d'Asie, et les États-Unis le pays occidental le plus puissant. Ces deux pays sont destinés à s'affronter, et seul Dieu sait quand cela se produira"

Et puisque la guerre de plus en plus présente dans les esprits, le Japon se militarise très rapidement : dès le début des années 1930, les magasins de jouets nippons prennent des allures d'arsenaux miniatures, tandis que les écoles se dotent de véritables terrains de manœuvre où chaque enfant apprend, sous une discipline de fer, à manier sabres et fusils en bois... et à détester ses futures victimes chinoises

A un écolier qui fond en larmes lorsque prié de disséquer une grenouille, son professeur, après l'avoir giflé, lui hurle "pourquoi pleures-tu sur cette stupide grenouille ? Quand tu seras grand, tu devras tuer cent, deux cents Chinois !"...