dimanche 18 novembre 2018

5745 - la satisfaction du devoir accompli

Junkers 87 à Maleme, après la bataille
... l'obligation, pour les Britanniques, de vider prématurément les lieux et la possibilité, pour les naufragés et survivants allemands, de voir bientôt arriver navires et hydravions de sauvetage, expliquent pourquoi le bilan humain, avec un peu plus de 300 morts, paraît finalement "raisonnable", pour ne pas dire "léger"

Qu'importe : la supposée "flotte de débarquement" allemande n'existe plus, la moitié des caïques a en effet été coulée, et l'autre moitié contrainte de faire demi-tour. Une seule embarcation a en définitive réussi à rallier Maleme intacte,... pour y déposer seulement trois officiers et cent-dix hommes de troupe !

En Crète, justement, les éclairs de la canonnade, et la lueur des incendies, n'ont échappé à personne, et certainement pas à Freyberg, qui en déduit - mais bien à tort - que le plus dur est maintenant derrière lui, et la Crète quasiment sauvée !

Et son optimisme est en vérité si convainquant qu'il se retrouve bientôt partagé par tout l'État-major de la Creforce, où chacun se congratule avant d'aller tranquillement se coucher avec la satisfaction du devoir accompli et sans même chercher à prendre des nouvelles de la fameuse contre-offensive lancée au même moment sur Maleme !

"Freyberg était un homme très courageux et très apprécié, mais sans imagination. Arc-bouté sur sa conviction, erronée, d'un débarquement naval, il ne pouvait se résoudre à lâcher prise. Son incompréhension fondamentale continua d'imprégner ses ordres, même après que la réalité de la situation soit devenue claire, le matin suivant.

Les officiers et soldats des Sherwood Rangers qui servaient les pièces de 6 pouces (152mm) sur St John’s Hill se retrouvèrent au supplice en voyant la masse des Allemands rassemblés à Maleme profiter d'une relative tranquillité pendant les deux jours suivants. Le commandant de batterie sollicita la permission de déplacer ses canons afin de s'en prendre à l'aérodrome, mais on la lui refusa au prétexte que l'artillerie côtière devait exclusivement servir à la défense contre une invasion venue de la mer. Ce n'est qu'aux premières heures du 24 mai, soit deux jours après la destruction du convoi, qu'il se fit finalement dire qu'il pouvait engager les concentrations de troupes ennemies à l'ouest. Mais à cette date, Maleme se trouvait déjà loin derrière les lignes ennemies, et les Allemands n'étaient plus qu'à cinq kilomètres de La Canée
(1)

(1) Beevor, op cit

samedi 17 novembre 2018

5744 - "Les mitrailleuses et les pom-pom tiraient sans relâche sur toute cible qui se présentait"

Le croiseur léger Dido, à l'ancre. Notez l'absence de la 3ème tourelle avant
... sur ces caïques dépourvues d'armement, et qui n'offrent que de dérisoires planches en bois pour s'abriter des balles et des obus (!), on voit, à la lumière des projecteurs, des soldats allemands agiter frénétiquement mouchoirs et serviettes blanches afin de signifier leur reddition.

Peine perdue : sur le croiseur Dido, le commandant, sourd aux appels d'un subalterne qui considère tout cela comme un meurtre, donne l'ordre d'ouvrir le feu "peut-être parce qu'il se rappelait l'attaque, par des bombardiers en piqué allemands, d'un navire-hôpital au secours duquel le Dido s'était porté lors de l'évacuation de la Grèce" (1)

Dans cette Bataille de Crète, c'est donc un massacre de plus, un massacre que l'on n'hésiterait pas aujourd'hui à qualifier de crime de guerre, et un massacre dans lequel  les malheureux soldats allemands se retrouvent littéralement hachés menus par les mitrailleuses lourdes et les pièces de 20 à 40mm des bâtiments britanniques

"Les mitrailleuses et les [canons] pom-pom tiraient sans relâche sur toute cible qui se présentait, qu'il s'agisse d'une caïque, d'une embarcation de sauvetage, d'un canot pneumatique ou même, s'il faut en croire les sources allemandes, de groupes d'hommes avec leur gilet de sauvetage, occupés à barboter dans l'eau ou à s'accrocher à des débris" (2)

Such is the War, my friend...

Mais du fait même de cette agitation, croiseurs et destroyers multiplient les ronds dans l'eau et éprouvent toutes les peines du monde à ne pas s'aborder ou se canonner les uns les autres.

Après deux heures de grande confusion, l'épuisement des munitions, mais aussi la perspective de voir bientôt apparaître les premières lueurs de l'aube... et les avions de la Luftwaffe, les contraignent de toute manière à vider les lieux...

(1) et (2) Beevor, op cit

vendredi 16 novembre 2018

5743 - quand "Italie" ne rime plus avec "plaisanterie"

Le Lupo, rentrant au port après le combat du 21 mai 1941
... 30 kms au large de La Canée, 21 mai 1941, 23h30

Mais la menace aérienne est néanmoins telle que la force rapide ne pourra opérer que de nuit, et n’aura d’autre choix que de retraiter à toute vitesse vers le sud bien avant les premières lueurs de l’aube.

Sage précaution en vérité, puisqu'un premier raid, mené dans la nuit du 20 au 21 mai, n’a repéré aucun navire de débarquement ennemi, mais s’est en revanche soldé par la perte du destroyer Juno qui, attaqué dans la matinée par un bombardier non pas allemand mais italien (!), a sombré en moins de deux minutes avec la plus grande partie de son équipage.

Il en faudrait cependant bien plus pour dissuader Cunningham et l'empêcher de lancer un  raid en tout point identique dans la soirée du lendemain.

Et cette fois, le succès est au rendez-vous : sur le coup de 23h30, le radar du destroyer Janus repère en effet la fameuse "flotte de débarquement" allemande, ou plus exactement la première d'entre elle, soit une vingtaine de caïques escortée par le fort modeste torpilleur italien Lupo qui, plutôt que de fuir à toute vapeur comme on s'y attendrait presque, décide au contraire d'engager la force britannique, laquelle comprend tout de même quatre destroyers et trois croiseurs légers, tous bien plus gros et mieux armés que lui !

Un acte de bravoure qui démontre au moins que, dans cette guerre, "Italie" ne rime pas forcément avec "plaisanterie", mais un acte néanmoins inutile puisque le pauvre Lupo, canonné par toute la ligne anglaise, est bientôt touché à plusieurs reprises, et mis hors de combat (1), permettant à ses adversaires de reporter tous leurs efforts sur la destruction du convoi.

Une destruction qui s'apparente en fait à un massacre...

(1) l'héroïque Lupo survivra néanmoins à cet engagement : ramené à Tarente non sans avoir réussi au préalable à repêcher à l'aube une bonne partie des naufragés du convoi, il sera finalement coulé par des appareils britanniques le 2 décembre 1942, lors d'une mission d'escorte vers Tobrouk

jeudi 15 novembre 2018

5742 - ne pas trop s'exposer

L'Illustrious, attaqué par la Luftwaffe, en janvier 1941
… bien avant le 20 mai, le commandant-en-chef des forces britanniques en Méditerranée, l’amiral Andrew Cunningham, avait dit et répété que la Royal Navy ferait l’impossible pour interdire tout débarquement dans l’île, et ni Wavell ni Churchill n’en avait douté une seconde : depuis le début de la guerre, la Marine italienne n’était pour ainsi dire pas sortie de ses ports, et n’avait jamais fait preuve d’un grand talent ni d’un ardent désir de se battre dans les rares affrontements où elle avait consenti à prendre part.

Mais en ce printemps de 1941, ce ne sont plus les Italiens, mais bien les Allemands, qui représentent la principale menace, non pas du fait de leur marine - inexistante à l’exception d’une poignée de sous-marins - mais bien en raison de l’omniprésence dans le ciel d’une Luftwaffe contre laquelle même les plus gros cuirassés britanniques sont aujourd’hui tristement démunis.

La Royal Navy dispose bien de quelques porte-avions, mais ceux-ci sont beaucoup trop rares et trop précieux pour s’aventurer au large de la Crète, c-à-d à proximité immédiate des terrains allemands de Grèce continentale.

Et quand bien même se risquerait-elle à les exposer que leurs fort médiocres avions embarqués (1) se feraient de toute manière immanquablement décimer par les Messerschmitt bien avant d’avoir pu s’en prendre à un quelconque navire de débarquement !

Pour minimiser les risques, et néanmoins tenir ses engagements, Cunningham a donc décidé de scinder ses forces en deux : la force principale, porte-avions et cuirassés, se maintiendra à bonne distance des côtes afin de parer une sortie - aussi improbable soit-elle - de la Regia Marina, tandis qu'une force rapide, uniquement composée de destroyers et de croiseurs légers, se faufilera quant à elle entre la Grèce et la Crète pour y débusquer d'éventuels navires de débarquement

Voilà pour la théorie...

(1) bien qu'ayant inventé le porte-avions à la fin de 1ère, et l'avoir employé avec succès dès le début de la 2ème, les Britanniques ne disposeront jamais d'avions embarqués capables d'affronter leurs adversaires terrestres, et devront finalement s'en remettre aux Américains pour enfin disposer d'appareils performants

mercredi 14 novembre 2018

5741 - "Une attaque navale imminente dans la zone de La Canée est vraisemblable"

… et conséquence inévitable de cet aveuglement comme de cette absence de toute retenue , le voilà qui, dans les minutes suivantes, émet un ordre du jour dans la droite ligne de sa propre idée fixe

"Information fiable" (sic). "Une attaque navale imminente dans la zone de La Canée est vraisemblable. La division néo-zélandaise demeure responsable de la côte de l’Ouest jusqu’à la rivière Kladisos. Le bataillon gallois renforcera sans délai les défenses existantes entre la Kladisos et Halepa".

Pas question, donc, de consacrer beaucoup d'efforts à cette contre-attaque sur Maleme qui ne retient guère son attention mais où les renforts allemands sont pourtant en train d'atterrir à une allure vertigineuse : les troupes - les meilleures dont il dispose - demeureront face à la mer, afin de repousser cette redoutable flotte d’invasion dont l’arrivée est désormais imminente.

Et même si elle n’est redoutable que dans l’imagination de Freyberg, la dite flotte s’est du reste mise en route.

En fait, il y en a même deux, chacune escortée par un fort modeste destroyer italien - on est à des années-lumière d’Overlord (!) - par ailleurs chargé de guider ces frêles embarcations qui ne disposent, en guise d’instruments de navigation, que d’une carte et d’une simple boussole : la Regia Marina, nous l’avons dit, n’ayant plus aucune envie d’exposer un seul de leurs rutilants croiseurs ou cuirassés dans cette Mare qui plus du tout nostrum mais au contraire plus que jamais dominée par une Royal Navy qui, de son côté, n’est pourtant pas à la fête ni franchement désireuse de se sacrifier pour cette île dont s’est entiché Winston Churchill

mardi 13 novembre 2018

5740 - s'entêter dans l'erreur

Caïque allemande en route vers la Crète
… car en début d’après-midi, un message en provenance du Caire a retenu toute l’attention de Freyberg : selon l’analyse des services de renseignement et de cryptographie, les Allemands prévoient en effet, "parmi d’autres opérations, d’aéroporter deux bataillons de montagne et d’attaquer La Canée. Un débarquement par une flottille de petits navires dépend de la situation en mer".

Si ce message ne contient, de facto, aucun élément nouveau, sa lecture n’a hélas fait que conforter Freyberg dans sa conviction qu’il va bientôt devoir faire face à une attaque venue de la mer, une attaque dont il n’a cessé depuis des semaines d’exagérer l’importance,… mais une attaque qui, dans l’interprétation toute personnelle qu’il s’en fait à présent, visera cette fois directement La Canée !

Une fois de plus, le commandant-en-chef de la Creforce refuse d’envisager la possibilité que la dite flottille, loin d’aligner de nombreux navires d’assaut et de débarquement chargés à ras-bord de puissants chars lourds, ne comprenne en fait… qu’une vingtaine de misérables caïques en bois ainsi qu’une poignée de vieux cargos rouillés, transportant tout au plus un régiment de montagne, des caisses d’approvisionnements et de munitions et quelques canons de campagne !

Pire encore, il est incapable d’imaginer que cette flottille, loin de vouloir se lancer dans un assaut de grand style sur les plages autour de La Canée, se dirige en fait vers Maleme, et dans le seul but d’épauler les trimoteurs Junkers déjà occupés à décharger troupes et matériels !

Freyberg, donc, s’entête dans l’erreur, mais le vrai problème, et le vrai drame, c’est que personne n’est là pour le contredire ou du moins l’inciter à explorer d’autres possibilités : la nature ultra-confidentielle des renseignements Ultra qui lui sont transmis en personne, et qu’il doit d’ailleurs brûler aussitôt après les avoir lus, lui interdit en effet d’en discuter avec qui que ce soit,… y compris avec les membres de son propre État-major !

lundi 12 novembre 2018

5739 - l'exploit sportif

Épaves au casse-avions de Maleme, aout 1941
… mais si le terrain de Maleme ressemble de plus en plus à un monstrueux casse-avions qui désespère les logisticiens de la Luftwaffe, les pertes encourues sont néanmoins insuffisantes pour empêcher la venue de nouveaux renforts à un rythme qui - mais faut-il vraiment s’en étonner - stupéfie les Britanniques.

Observant la scène à la jumelle, un officier australien évalue ainsi à soixante-dix secondes le temps nécessaire à un trimoteur Junkers pour atterrir, déverser les hommes et le matériel qu’il contient, puis se remettre en position de décollage (!), un authentique exploit sportif qui mériterait à coup sûr une riposte de même calibre,… mais que Freyberg et ses subordonnés sont toujours aussi réticents à lancer !

De fait, non contente de se retrouver programmée un jour plus tard qu’il ne l’aurait fallu, la contre-attaque sur Maleme devra, vu la totale supériorité aérienne des Allemands, ne se dérouler que de nuit, et avec le strict minimum de troupes, soit deux bataillons - dont un maori - largement sous-équipés, ce qui, à l’évidence, est dramatiquement insuffisant pour affronter un bataillon de montagne fraîchement débarqué de Grèce ainsi que des parachutistes largement renforcés et réapprovisionnés depuis leurs déboires de la veille.

A La Canée, Freyberg dispose pourtant de plus de 6 000 hommes qui n’ont toujours pas tiré un seul coup de feu (!), mais qu’il se refuse toujours à envoyer au combat tant il demeure convaincu qu’ils devront bientôt affronter un important débarquement naval, une conviction qui ne repose sur rien mais que les Allemands, paradoxalement, et sans même l’avoir voulu (!) sont néanmoins sur le point de renforcer…