mercredi 27 mai 2015

4454 - "Nous sommes confiants. Nos défenses sont puissantes et nos armes efficaces"

... Singapour, 8 décembre 1941, 04h00

A l'aube du 8 décembre, alors qu'à Kota Bharu, l'Infanterie japonaise est occupée à progresser vers l'intérieur des terres, et les Américains de Pearl Harbor à compter leurs morts (1), les premiers bombardiers nippons font leur apparition dans le ciel de Singapour, à peine gênés par les faisceaux des projecteurs et les tirs d'une DCA parfaitement inefficace (2)

Sur le pont des Prince of Wales et Repulse, ancrés dans le port militaire, officiers et marins en croient à peine leurs yeux, mais leur stupéfaction est en vérité bien moindre que celle des civils de la ville, qui jusqu'ici n'avaient jamais connu le moindre raid aérien, ni la moindre explosion de bombe,... et espéraient d'ailleurs en être protégés par la quantité de soldats, d'avions, et maintenant de navires récemment arrivés dans leur ville.

"Nous sommes prêts. Nous avons eu de nombreux avertissements, et nos préparatifs sont maintenant faits et éprouvés", proclame trois heures plus tard le communiqué officiel du Maréchal de l'Air Robert Brooke-Popham. Un communiqué d'autant plus surréaliste qu'il a été rédigé, préventivement,...plusieurs mois auparavant !

(...) "Nous sommes confiants. Nos défenses sont puissantes et nos armes efficaces" (...) Rappelons-nous que nous sommes ici, en Extrême-Orient, en tant que membres de la grande campagne pour la préservation d'un monde de vérité, de justice et de liberté"

Tout un programme...

(1) 7 décembre, 10h00 à Honolulu
(2) les 17 bombardiers rentreront tous intacts à leur base

mardi 26 mai 2015

4453 - "Nous n'étions tout simplement pas prêts à faire la guerre"

... témoin privilégié des événements, le Commodore McCauley, de la RAAF, livrera une saisissante analyse de cette débâcle, qui pour l'heure n'en est encore qu'à ses tout débuts. 

 "Notre système de commandement, tout juste convenable en temps de paix, était totalement inadapté en temps de guerre" (...) "En Malaisie du Nord, la défense antiaérienne de nos terrains s'avéra, sans aucune exception, totalement inadaptée (...) De même, l'entraînement des personnels au sol laissait à désirer. L'évacuation des blessés posait d'énormes problèmes. Tout manquait pour réparer les avions, comme tout manquait pour boucher les cratères de bombes sur les pistes. Les aires de dispersion n'avaient pas été prévues sur la plupart des terrains et aucun système de camouflage n'existait (...) Nous n'étions tout simplement pas prêts à faire la guerre" .

"Cette incompétence", ajoutera son collègue Wright dans un rapport de la Royal Australian Air Force, "se vérifia à Sembawang (1), quand 46 Hurricane flambants neufs arrivèrent en renfort. Nous constatâmes avec horreur qu'ils n'avaient fait l'objet d'aucune préparation. Leurs mitrailleuses, par exemple, étaient encore empaquetées. Deux jours de travail furent nécessaires pour les rendre aptes au combat, deux jours mis à profit par les Japonais pour en détruire la moitié au sol et endommager les autres". 

 (...) Plusieurs jours après le début des combats, j'eus l'énorme surprise de constater que, comme en temps de paix, le personnel au sol de la RAF continuait à ne travailler que le matin, de 7H30 à 12H30, avec une pause réglementaire de 15 minutes en milieu de matinée. La chaleur était, il est vrai, terrible. Toutefois, nous étions en guerre et les mécaniciens japonais, eux, travaillaient toute la journée. Nous pouvions et nous devions faire de même. (...) le commandant local de la RAAF fixa à huit heures la durée normale de travail quotidien pour son personnel au sol. Les Anglais refusèrent cette mesure et les squadrons de la RAF continuèrent de fonctionner avec des mécaniciens, des armuriers et des radios travaillant à mi-temps". 

 (...) "il fut impossible de faire appel aux Indigènes pour les travaux courants car le montant des salaires prévu pour un tel cas était sans rapport avec le coût de la vie. Nos aviateurs payèrent de leur poche le personnel indigène nécessaire à la vie de leur unité, environ 300 personnes, et la nourriture".

 (1) extrémité nord de Singapour

lundi 25 mai 2015

4452 - ... une malédiction pour les autres

... "Je ne prétends pas avoir mesuré avec précision la puissance guerrière du Japon", écrira Churchill. 

Et de fait, le Premier ministre britannique s'est totalement mépris sur ce point, ce qui, pour les habitants comme pour les défenseurs de Singapour, a dès à présent des conséquences dramatiques. 

Quelques heures après avoir réussi leur débarquement sur Kota Bharu, les fantassins nippons réussissent en effet à s'emparer de l'aérodrome voisin, malgré tous les efforts des aviateurs australiens de la RAAF, et de leurs Lockheed Hudson, pour les en empêcher.

Il faut dire qu'aussitôt après le décollage des avions, et sans en avoir reçu l'ordre, le personnel britannique au sol, qui craint de se retrouver encerclé, a incendié les bâtiments et les installations, puis décampé dans tous les camions disponibles...

Et ce n'est hélas que le tout premier épisode d'une incroyable succession de défaites et de retraites qui en appellent d'autres et qui, en Malaisie, en Indonésie, en Birmanie, aux Philippines, dans tous les territoires et colonies occidentales d'Extrême-Orient vont partout précipiter une immense débâcle et stupéfier le monde entier !

En l'espace de quelques jours, le soldat japonais, jusque-là unanimement considéré comme un être chétif, toujours affublé d'énormes lunettes, et piètre combattant, va acquérir une réputation d'invincibilité, ce qui n'invitera évidemment pas à s'y frotter, et provoquera dès lors d'autres retraites et d'autres défaites...

dimanche 24 mai 2015

4451 - une bénédiction pour les uns...

... Pearl Harbor, 7 décembre 1941, 09h45

Débutée à 07h53, l'attaque japonaise se termine à 09h45 (1) sur un succès total puisque les huit cuirassés de la flotte américaine du Pacifique ont tous été coulés ou endommagés à des degrés divers !

Vue de Grande-Bretagne, et en particulier du 10, Downing Street, cette attaque, parce qu'elle signifie que les Américains vont enfin se battre, est une bénédiction.

"Aucun Américain ne m'en voudra de proclamer que j'éprouvai la plus grande joie à voir les États-Unis à nos côtés", écrira Churchill dans ses mémoires. "Je ne pouvais prévoir le déroulement des événements. Je ne prétends pas avoir mesuré avec précision la puissance guerrière du Japon, mais je compris que, dès cet instant, la grande République américaine était en guerre, jusqu'au cou et à mort. Nous avions donc vaincu, enfin !"

Et de fait, le 8 décembre, après un vibrant discours de Roosevelt sur ce "Jour de l'Infamie", les États-Unis déclarent la guerre au Japon, imités le lendemain par la Grande-Bretagne; le 11 décembre, et bien qu'aucun accord d'entente formel avec le Japon ne l'y contraigne, l'Allemagne, bientôt suivie par l'Italie, déclare à son tour la guerre aux États-Unis.

Mais considérée depuis Singapour, cette même attaque, parce qu'elle signifie qu'on se trouve désormais en première ligne, et surtout privé de son principal défenseur, est une véritable catastrophe !

Dans les mois qui vont suivre, et comme à Tarente, la faible profondeur de la rade permettra certes de renflouer, réparer, et finalement remettre en service six cuirassés sur huit (2), mais dans l'immédiat, le corps de bataille américain sur lequel chacun, en ce compris Churchill, comptait pour soutenir Singapour, ce corps de bataille n'existe plus, ce qui, en pratique, signifie donc que tous les plans de défense patiemment élaborés depuis la fin de la 1ère G.M. sont désormais sans objet !

(1) 8 décembre et 03h45 à l'heure de Singapour
(2) les Maryland, Tennessee et Pennsylvania seront tous remis en service entre février et mars 1942; le Nevada suivra en octobre 1942 mais les California et West Virginia devront respectivement attendre janvier et juillet 1944. Trop endommagé, l'Oklahoma, bien que renfloué, sera désarmé puis définitivement perdu en mai 1947, lors de son remorquage vers le chantier de démolition. Devenue monument national, l'épave de l'Arizona gît toujours au fond de la rade de Pearl Harbor, à l'emplacement exact qu'elle occupait au matin du 7 décembre 1941

samedi 23 mai 2015

4450 - Battleship Row

... Pearl Harbor, 7 décembre 1941, 07h53

Si on est déjà lundi, et déjà en guerre, à Singapour, c'est encore le dimanche, et la paix, à Honolulu

Mais à 07h53, soit 68 minutes après l'attaque contre Kota Bharu (1), les bombes commencent là aussi à pleuvoir !

Les bombes, mais aussi les torpilles puisque les Japonais, qui ont minutieusement étudié l'attaque... britannique contre Tarente l'année précédente, estiment cette arme plus efficace contre des cuirassés... et a fortiori contre des cuirassés amarrés sur deux rangs et alignés comme à la parade (1)

Et de fait, les résultats sont dévastateurs puisqu'en quelques minutes, le corps de bataille américain est proprement anéanti !

Éventré par deux bombes de 800 kilos, le cuirassé Arizona éclate comme une grenade et sombre aussitôt dans la rade; l'Oklahoma chavire; le California, le Nevada et le West Virginia sont gravement endommagés et s'échouent sur le fond, de même que l'Utah, qui depuis longtemps n'est pourtant plus qu'un navire-cible... que les aviateurs japonais ont confondu avec un porte-avions !

Et si le Pennsylvania, le Tennessee et le Maryland s'en tirent avec des dégâts somme toute mineurs - mais qui vont tout de même les tenir immobilisés durant trois mois - trois croiseurs et plusieurs destroyers sont également détruits ou fortement endommagés, de même que près de 200 avions stationnés sur le terrain d'Hickam Field. !

Au bilan humain, les pertes américaines s'élèvent à plus de 3 300 hommes.

Les Japonais, eux, n'ont perdu qu'une dizaine d'appareils...

(1) 01h53, heure de Singapour
(2) d'où le surnom de "Battleship Row", "l'Allée des cuirassés"

vendredi 22 mai 2015

4449 - la guerre commence à Kota Bharu

... Kota Bharu, 8 décembre 1941, 00h45

Le 7 décembre, le Repulse et ses deux destroyers d'escorte sont donc de retour à Singapour. 

A l'évidence, "quelque chose" se prépare. Mais quoi ? Et, surtout, cela concerne-t-il la Malaisie ? 

Depuis la veille, la météo s'est considérablement détériorée, rendant toute reconnaissance aérienne d'autant plus difficile qu'un des deux hydravions Catalina envoyés dans la direction présumée du convoi japonais a mystérieusement disparu, abattu - mais on ne le saura que bien plus tard - par la chasse japonaise... un jour avant l'attaque contre Pearl Harbor et le début "officiel" de la Guerre du Pacifique !

Et de fait, ce n'est que le lendemain, peu après minuit, que des fantassins indiens stationnés sur la plage de Kota Bharu, au nord-est de la péninsule malaise, retrouvent enfin la trace de ce fameux convoi, ou plutôt aperçoivent trois cargos japonais, ancrés trois kilomètres plus loin, et occupés à transborder des troupes sur des chalands de débarquement.

Après quelques minutes de combat, les Japonais sont maîtres de la plage et peuvent entreprendre leur marche vers l'intérieur des terres, ou plus exactement, et dans l'immédiat vers le terrain d'aviation voisin

Il est 00h45, le lundi 8 décembre 1941

A Pearl Harbor, il est 06h45, le dimanche 7 décembre (1)

(1) toutes les heures données dans ce blogue sont à l'heure - et à la date ! - de l'endroit considéré

jeudi 21 mai 2015

4448 - ... ni inconscients

... Manille, 6 décembre 1941

Le 5 décembre, accompagné du destroyer Tenedos, et de l'australien Vampire, le Repulse quitte lentement Singapour à destination de Darwin.

Pour la Royal Navy, et en cette période d'extrême tension, il s'agit officiellement de renforcer les liens avec le gouvernement australien, mais aussi avec sa marine, dont on espère qu'elle enverra l'un ou l'autre bâtiment supplémentaire à Singapour.

Nonobstant, ce départ du croiseur de bataille vise aussi à ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier, ou plus exactement à ne pas laisser deux gros navires de ligne dans un port qu'on sait exposé à une éventuelle attaque aérienne...

Mais le lendemain, à Manille, cette louable précaution vole en éclats, lorsqu'un officier de renseignement américain fait soudainement irruption dans la pièce où l'amiral Phillips vient tout juste d'obtenir de son homologue, l'amiral Hart, l'envoi à Singapour des quatre destroyers américains actuellement en visite à Bornéo.

Au sud de Saïgon, un avion de reconnaissance de la RAAF vient en effet de repérer un convoi de navires japonais partis de Cam Ranh (1), un convoi comprenant une vingtaine de cargos placés sous la protection de "plusieurs croiseurs" et même, aux dires du pilote australien, "d'un cuirassé" (2)

A pareil endroit, et sur un pareil cap, une telle force ne peut que menacer la Thaïlande... ou la Malaisie, ce pourquoi les quatre destroyers américains reçoivent-ils l'ordre de cingler immédiatement vers Singapour, et le Repulse... de faire demi-tour pour y retourner au plus vite !

(1) extrême est du Vietnam
(2) il s'agit en réalité d'un simple croiseur