vendredi 31 octobre 2014

4256 - l'homme pressé

… 6 mai 1935

Et puisque les deux nouveaux navires français vont disposer de canons de 330mm, Hitler, fidèle à sa politique de surenchère, exige du 380mm pour ses deux Schlachtschiffe !

Le problème, c’est que l’industrie de guerre allemande, sous pression depuis janvier 1933, n’est déjà plus en mesure de faire face à l’afflux des commandes de son Führer.

Concevoir et fabriquer ces canons, et leurs énormes tourelles, prendra plusieurs années et Hitler, comme chacun sait, est un homme pressé

Alors, on décide de se rabattre sur ce qui existe ou est disponible à bref délai, en l’occurrence sur les tourelles triples et les canons de 280mm déjà utilisées par les Panzerschiffe actuels, un compromis qu’Hitler accepte de mauvaise grâce, mais en exigeant en contre-partie des ingénieurs la possibilité de rééquiper les deux bâtiments avec des tourelles doubles et des canons de 380mm lorsque ceux-ci seront disponibles.

Le 6 mai 1935, le Gneisenau est mis sur cales, suivi un mois plus tard par son jumeau Scharnhorst

jeudi 30 octobre 2014

4255 - réactivité

… juillet 1934

L’autre raison tient à la nature pour le moins "réactive" du Führer lui-même.

Hitler ne souhaite pas reconstituer une grande flotte de surface, car il sait que l’Allemagne n’en a ni les moyens ni l’intérêt, mais il est sensible aux réactions des puissances navales rivales à l’égard de ses initiatives.

La mise sur cales des Gneisenau et Scharnhorst, en mai 1935 et juin 1935, constitue à cet égard un cas d’école.

A l’origine, la Reichsmarine souhaite simplement s’offrir deux Panzerschiffe supplémentaires, fort semblables aux trois originaux, et avec le même armement de six canons de 280mm, mais améliorés et agrandis à 20 000 tonnes.

Hitler ayant donné son accord, la construction peut débuter en février 1934,… sauf que dans l’intervalle, les Français, hantés par la perspective de voir les Panzerschiffe couper un jour leurs voies de communication avec l’Afrique du Nord, ont décidé de lancer deux croiseurs de bataille, les Dunkerque et Strasbourg, qui, à 26 000 tonnes et huit canons de 330mm pourront surclasser les navires allemands.

Ulcéré, Hitler décide alors de répliquer : les deux Panzerschiffe en construction sont abandonnés en juillet 1934, pour être remplacés sur cales par deux Schlachtschiffe, ou "navires de bataille", officiellement donnés eux aussi pour "26 000 tonnes" mais qui en avoueront en réalité 32 000 une fois mis en service…

mercredi 29 octobre 2014

4254 - le corollaire

… pour Hitler, les gros navires de surface sont exagérément coûteux, et surtout d’une utilité fort discutable, a fortiori pour la guerre qu’il se propose de mener un jour ou l’autre à l’Est.

En revanche, le Führer est le premier à admettre qu’ils sont excellents à la fois pour le moral de la population allemande et pour sa propre popularité, ce qui, hélas, a aussi un corollaire, dont il est du reste étonnamment conscient.

Dans une future guerre, les Allemands, estime-t-il, pourraient accepter - et de fait accepteront d’ailleurs sans broncher - la perte de centaines de sous-marins, de milliers de tanks et d’avions, ainsi que celle de divisions d’Infanterie entières.

En revanche, la disparition d’un seul de ces mastodontes cuirassés représenterait une catastrophe nationale, dont il convient donc de se prémunir à tout prix.

Un bon moyen d’y arriver serait évidemment de ne les engager qu’à coup sûr, c-à-d en l’absence de tout risque, mais un autre, encore meilleur, serait tout simplement… de ne pas les engager du tout, autrement dit de les laisser rouiller tranquillement dans leur port, et très loin du moindre combat !

Le drame de la Kriegsmarine est déjà en train de se jouer…

mardi 28 octobre 2014

4253 - un attrait indéniable

… dans ces conditions, on est évidemment en droit de se demander pourquoi le Troisième Reich, dès les premières semaines de son existence, va quand même engloutir une fortune dans la reconstitution d’une flotte de surface… avant de l’abandonner à son sort dès septembre 1939 !

A cela, au moins deux explications.

La première, c’est que croiseurs et cuirassés exercent un attrait indéniable sur la population allemande : ces gros navires, et leurs énormes canons, sont en effet le symbole-par-excellence de la puissance virile,… cette même puissance constamment mise en avant par les rassemblements de masse et la Propagande du régime.

Pour ces Allemands qui ont perdu une guerre en 1918, une flotte alors la deuxième du monde en 1919, et qui n’ont cessé d’être humiliés par leurs vainqueurs dans les années suivantes, chaque nouveau lancement d’un grand bâtiment de surface constitue une source légitime de fierté.

Hommes, femmes, enfants, vieillards,... tous se pressent par milliers pour y assister et Hitler, en parfait animal politique, est naturellement sensible à cet argument,… ainsi qu’aux vivats qui montent à chaque fois vers la tribune où il livre son discours de circonstance avant que la grande coque ne glisse vers les eaux sales du port.

lundi 27 octobre 2014

4252 - les choses de la mer

Hitler ne comprend rien aux "choses de la Mer", ni aux problèmes de la Guerre sur Mer, et il ne s’y intéresse d’ailleurs nullement : c’est un ancien caporal d’Infanterie, qui ne connaît d’autre réalité que celle, basique - tuer ou être tué - des tranchées, qu’il a longuement fréquentées lors du conflit précédent.

Contrairement à Guillaume II, et à Tirpitz, Hitler ne saurait d’autre part envisager d’attendre une génération entière avant de disposer d’une Marine capable de rivaliser avec la Royal Navy britannique : c’est un homme pressé, constamment hanté par la crainte de mourir avant d’avoir vu la réalisation de son "grand dessein", soit la conquête d’un lebensraum, d’un "espace vital" à l’Est, qui rendrait l’Allemagne auto-suffisante et dont il rêve depuis qu’il a écrit Mein Kampf, au milieu des années 1920.

Dans ce contexte, et sans plus la moindre colonie à défendre ou à conquérir outre-mer, une flotte de surface reconstituée ne serait de toute façon d’aucune utilité, et même totalement contre-productive puisqu’elle accaparerait nombre de ressources matérielles et humaines indispensables aux divisions d’Infanterie.

Le Führer, de surcroît, se méfie des marins : il ne leur a jamais pardonné les mutineries d’octobre 1918, qui ont précipité la Révolution, l’Armistice du 11 novembre et, in fine, l"infâme diktat" de Versailles.

Et les marins, du reste, lui rendent bien son sentiment : des trois Armes, la Marine est assurément la moins "nazifiée", et le demeurera jusqu’à la fin…

dimanche 26 octobre 2014

4251 - le réveil

… dans quelques années, la réalité de la guerre, et en particulier le sabordage de l’Admiral Graf Spee au large de Montevideo, le 17 décembre 1939, déboulonnera le mythe et démontrera que les fameux cuirassés de poche ne sont en réalité pas plus efficaces que de simples croiseurs (1)

Mais dans l’immédiat, ces trois nouveaux navires provoquent une telle onde de choc qu’elle va rapidement inciter toutes les marines "soucieuses de leur rang" à se lancer dans une nouvelle et ruineuse surenchère aux armements navals.

A cet égard, il est utile de rappeler que s’il a abondamment profité du délire populaire lié à leur apparition, ce n’est pas Hitler qui a ordonné la construction de ces trois Panzerschiffe (2) : ceux-ci avaient en effet été commandés et mis sur cales par la République de Weimar bien avant son arrivée au Pouvoir, le 30 janvier 1933.

Et Hitler, du reste, est plus que réticent à l’idée de refaire de l’Allemagne une puissance navale: la reconstitution d’une flotte de surface semblable à celle de 1914 prendrait en effet des années, et engloutirait l’essentiel des capitaux - et de l’acier ! - prévus pour l’Armée de Terre et l’Aviation.

Et puis, surtout, Hitler est un fantassin dans l’âme…

(1) ce qui poussera d’ailleurs la Kriegsmarine à les reclassifier comme tels
(2) littéralement « navires blindés »

samedi 25 octobre 2014

4250 - l'ersatz Preussen

… 01 avril 1933

Selon les termes du Traité de Versailles de 1919, la Reichsmarine a pu conserver une douzaine de pre-dreadnought obsolètes, juste bons à assurer un semblant de défense côtière.

Le remplacement de ces navires est autorisé, mais pas avant qu'ils n'aient atteint 20 ans d'âge, seulement unité pour unité, et dans la limite de 10 000 tonnes chacun, soit dans l’enveloppe d’un bâtiment qui, au sein de toutes les marines du monde, correspond à celle d’un croiseur dépourvu de tout blindage et doté de canons de 152 à 203mm seulement.

Or, à 10 000 tonnes, le Deutschland qui entre en service le 01 avril 1933 en remplacement du pre-dreadnought Preussen, dispose à la fois d’un (léger) blindage, mais aussi, et surtout, de six canons de 280mm installés à l’intérieur de deux tourelles à l’évidence fort lourdes !

Interrogés sur la manière dont ils ont réussi pareil exploit, les ingénieurs et architectes navals allemands haussent les épaules et se contentent de souligner qu’ils ont remplacé les traditionnelles turbines à vapeur et leurs imposantes chaudières par de simples moteurs diesel, et qu’ils ont utilisé la soudure partout où leurs homologues du monde entier utilisent encore des rivets.

Reste que si tout cela est est exact, le Deutschland n’en avoue pas moins près de 12 000 tonnes en réalité, soit 20% de plus qu'annoncé !

Dit autrement, les Allemands ont menti, et ce mensonge n’est que le premier d’une longue série puisque, bien que toujours donnés pour "10 000 tonnes", les Admiral Scheer et Admiral Graf Spee, déjà commandés et mis sur cales sur des plans légèrement modifiés, en avoueront en réalité 14 000 et 15 000 au moment de leur entrée en service, en novembre 1934 et janvier 1936…