mercredi 30 juillet 2014

4163 - realpolitik

... bien sûr, Moravec et Nelson sont parfaitement conscients que l'assassinat d'un dignitaire du Troisième Reich aussi puissant que Reinhard Heydrich ne manquera pas de provoquer de sanglantes représailles au sein de la population tchèque.

Mais à la guerre comme à la guerre et, vu de Londres, les dites représailles sont même... souhaitables, attendu que, dans l'implacable logique de l'action-réaction, elles inciteront davantage de Tchèques à se ranger du côté de la Résistance et dans la lutte contre l'occupant allemand !

Mais comme le Président Benes ne souhaite évidemment pas voir son nom associé de près ou de loin à cette future boucherie, et comme les Britanniques, de leur côté, ne veulent pas davantage violer trop ouvertement ces étranges "Lois de la Guerre" qui interdisent notamment aux Nations civilisées, fussent-elles belligérantes, de se livrer à des attentats terroristes en sol étranger, Moravec et Nelson vont également s'entendre sur l'absolue nécessité de donner à cette opération - baptisée "Anthropoïd" - une couverture appropriée.

Selon l'accord prévu, les gouvernements tchèque et britannique nieront toute participation à cet assassinat, que la Propagande alliée présentera pour sa part comme une action "spontanée" et menée de bout en bout par des "patriotes tchèques" issus de la Résistance "locale", laquelle, et jusqu'à la fin, devra d'ailleurs être tenue dans la plus complète ignorance de la présence, et surtout de la véritable mission, des agents venus de Londres !

La realpolitik ne s'encombre d'aucune considération morale...

mardi 29 juillet 2014

4162 - "le second homme le plus dangereux d'Europe occupée après Hitler"

... Londres, 3 octobre 1941

Tout bien considéré, il était inévitable que la route d'Edvard Benes, de Frantisek Moravec et de l'UVOD finisse par croiser celle de Hugh Dalton, de Frank Nelson et du SOE.

Hommes et organisations partagent en effet les mêmes frustrations, sont sujets aux mêmes railleries, et ont désespérément besoin d'un succès rapide - et surtout spectaculaire ! - qui redorera leur image et justifiera enfin leur existence auprès des critiques.

Depuis le mois de septembre, Moravec et divers responsables du SOE multiplient donc les pourparlers et échafaudent des plans qui visent tous à entraîner des agents tchèques en Grande-Bretagne, puis à les parachuter en Bohème-Moravie pour y mener diverses missions de sabotage.

Hélas, aucune de ces missions ne paraît suffisamment spectaculaire pour sortir les uns et les autres de l'ornière de l'anonymat dans laquelle ils se morfondent depuis des mois...

Mais de la confrontation d'hypothèses aussitôt avortées finit quand même par jaillir LA grande idée : à Londres, le 3 octobre 1941, soit deux jours après qu'un rapport de situation du SOE ait dépeint le grand patron du RSHA et nouveau Reichsprotektor adjoint de Bohème-Moravie comme "le second homme le plus dangereux d'Europe occupée après Hitler", Moravec et Nelson tombent d'accord sur une mission véritablement appelée à entrer dans l'Histoire...

... assassiner Reinhard Heydrich

lundi 28 juillet 2014

4161 - "Je suis désespérément à la recherche d'une ou deux opérations réussies"

... réclamé par Churchill dès le début de la guerre, et formellement établi par son Ministre de l'Economie de Guerre, Hugh Dalton, le 22 juillet 1940, le Special Operation Executive (SOE) a officiellement pour but de mener des actions d'espionnage et de sabotage dans l'Europe occupée, ainsi que d'y appuyer les actions des différents groupes de résistance locaux.

Bien que largement inconnu au sein du grand public, le SOE n'en alimente pas moins la critique depuis sa création, d'abord parce que son rôle et ses missions font souvent double emploi avec celles du Spécial Intelligence Service (SIS) (1), beaucoup plus ancien (il date d'avant la 1ère G.M.) et mieux établi.

Ensuite, et surtout, parce qu'à l'instar de ceux de la Résistance tchèque, les résultats concrets obtenus jusqu'ici par le SOE sont si pitoyables qu'en août 1941, le SIS rival a réclamé que les missions de sabotage en territoire occupé soient à nouveau placées sous sa seule responsabilité.

Churchill, qui rêve encore de voir le SOE "mettre toute l'Europe en flammes" a refusé mais, quatre mois plus tard, Hugh Dalton n'a toujours d'autre choix que de reconnaître piteusement que "nos derniers bilans ont été quasiment vides. Je suis désespérément à la recherche d'une ou deux opérations réussies" (1)

(1) aujourd'hui beaucoup plus connu sous le nom de... MI-6 !
(2) Gerwarth, op. cit. page 3

dimanche 27 juillet 2014

4160 - actions... et réactions

... dans les premiers jours, l'appel du Président tchèque semble entendu à Prague, où actions de sabotage et de ralentissement des cadences entraînent une diminution notable de la production de guerre au profit du Reich..

Mais le 24 septembre, et comme nous l'avons vu, Hitler réagit avec force, en nommant Reichsprotektor "adjoint" de Bohème-Moravie un certain... Reinhard Heydrich dont la politique et les méthodes tranchent dramatiquement avec celles, plutôt nonchalantes, de Konstantin von Neurath !

Bientôt, sous l'influence d'Heydrich et de ses séides, le Protectorat de Bohème-Moravie devient en quelque sorte la vitrine européenne de la Terreur, ce qui, entre autres conséquences, permet à la production industrielle de redémarrer à la plus grande satisfaction du Führer... et au plus profond désarroi d'Edvar Benes et de son responsable du Renseignement, Frantisek Moravec, à nouveau en proie aux railleries et aux reproches de Londres, de Moscou et de tous les autres gouvernements européens en exil !

C'est alors que la route des deux hommes, et de leurs frustrations, croise celle d'un troisième personnage, Frank Nelson, et de son Spécial Opérations Exécutive (SOE) tout autant qu'eux en quête de légitimité et de reconnaissance...

samedi 26 juillet 2014

4159 - "Il est essentiel de passer des plans et préparations théoriques à l'action"

... du point de vue britannique, chaque gouvernement en exil doit faire l'impossible pour inciter ses citoyens à résister à l'Occupation et à participer ainsi à la Libération de l'Europe.

Et à cet égard le gouvernement Benes fait plutôt figure de mauvais élève !

"Comme Frantisek Moravec, chef du Renseignement (1) de Benes, le reconnut après la guerre, en terme de résistance dans les pays occupés, "la Tchécoslovaquie se situait toujours en queue de peloton. Le Président Benes en était devenu fort embarrassé. Il m'apprit que lors de ses entretiens avec les représentants des pays alliés, le sujet d'une résistance significative à l'ennemi revenait avec une régularité humiliante. Les Anglais et les Russes, qui avaient fort à faire sur leurs propres champs de bataille, ne cessaient de rappeler à Benes l'urgent besoin d'un effort maximal de chaque pays, en ce compris la Tchécoslovaquie" 

(...) le 5 septembre 1941, un Benes de plus en plus impatient envoya un message radio au commandement central de la résistance (UVOD) (2) à Prague. "Il est essentiel de passer des plans et préparations théoriques à l'action. 

(...) A Londres comme à Moscou, nous avons été informés que la destruction ou du moins une considérable réduction de la production de guerre aurait en ce moment un profond impact sur les Alllemands. 

(...) Notre situation toute entière apparaîtra en permanence sous un jour défavorable si nous ne parvenons pas au moins à garder le rythme des autres [alliés]"" (3)

(1) après la prise du Pouvoir par les communistes, en 1948, Moravec s'exila aux États-Unis et travailla pour le Département de la Défense jusqu'à sa mort, en 1966
(2) l'Ústřední vedení odboje domácího ou commandement central de la résistance nationale (UVOD) était le principal mouvement de résistance non communiste tchèque
(3) Gerwarth, op cit, page 3

vendredi 25 juillet 2014

4158 - un "Second Front" intérieur

... faute d'une Infanterie capable de reconquérir le Continent, ou d'une Aviation en mesure de remporter la guerre à elle seule, la meilleure solution - qui est aussi la plus économe en vies... britanniques ! - est encore d'inciter les peuples d'Europe occupée à se libérer eux-même !

En parachutant, ou en déposant au sol, un petit soutien logistique (essentiellement des armes légères et des moyens de communication radio), on peut ainsi, et à fort bon compte, créer un "Second Front intérieur", et offrir aux mouvements de résistance locaux les moyens qui leur permettent non pas de provoquer de gros dégâts mais du moins de représenter un considérable potentiel de nuisance, lequel force dès lors le Reich à mobiliser en permanence d'importants moyens pour y faire face.

Dans cette guerre clandestine, la Grande-Bretagne dispose par ailleurs d'un sérieux atout puisque, depuis 1938, Londres est en quelque sorte devenue le second chez-soi de tous les gouvernements européens fuyant l'invasion allemande.

Reste que la légitimité de ces derniers fait parfois débat (1) tandis que leur pouvoir d'influence réel - en particulier sur les mouvements de résistance communistes - est de toute manière fort réduit.

Les dits gouvernements sont d'autre part constamment tiraillés entre le désir sincère d'être utiles à la Grande-Bretagne et à son effort de guerre, et la crainte - ô combien fondée - de provoquer de sanglantes représailles parmi leurs concitoyens demeurés au pays

Et ce dilemme n'est probablement nulle part aussi vif qu'au sein du Gouvernement provisoire tchécoslovaque d'Edvard Benes...

(1) c'est le cas notamment en Belgique, où le Roi a refusé de s'exiler à Londres avec son gouvernement, et en France, où le gouvernement de Vichy a beau jeu d'affirmer que celui de De Gaulle ne représente que lui-même puisque n'ayant jamais été élu par personne...

jeudi 24 juillet 2014

4157 - "faire quelque chose"... mais quoi ?

... Londres, septembre 1941

Depuis le rembarquement de son corps expéditionnaire à Dunkerque, il y a plus d'un an, la Grande-Bretagne s'efforce désespérément, mais toujours en vain, de reprendre l'initiative en Europe.

La Bataille d'Angleterre s'est certes terminée par une victoire britannique, mais celle-ci, menée exclusivement dans le Ciel, n'a rien changé à la situation sur le Continent, où Hitler continue de régner en maître absolu.

Si chacun à Londres convient de l'absolue nécessité de "faire quelque chose" en Europe - ne serait-ce que pour encourager l'URSS et la dissuader de signer une paix séparée avec l'Allemagne ! - reste à savoir quoi et surtout avec quels moyens...

Puissance maritime-par-excellence, la Grande-Bretagne ne dispose pas d'une Infanterie capable de rivaliser, numériquement comme qualitativement, avec la Wehrmacht (1),... et d'autant moins que, lors de sa retraite de 1940, celle-ci a dû abandonner en France la plus grande partie de ses blindés, de son artillerie et de son charroi (2)

La nouvelle arme aérienne promet certes beaucoup mais elle n'a jusqu'ici brillé que dans un rôle défensif et limité au seul territoire national, toutes les tentatives de bombardement sur l'Allemagne s'étant en effet soldées par de coûteux et sanglants échecs.

L'entrée en service des nouveaux bombardiers quadrimoteurs devrait - en principe - améliorer la situation mais, en dépit de toutes les belles assurances des responsables du Bomber Command, beaucoup doutent cependant - et à raison comme l'Histoire va le démontrer - que l'Aviation soit vraiment en mesure de gagner la guerre...

(1) A l'été 1940, et à ses généraux qui, désespérés, lui demandaient avec quoi ils pourraient bien repousser les armées d'Hitler si celles-ci venaient à débarquer, Winston Churchill avait d'ailleurs parlé de "bouteilles de bière", une boutade qui trahissait autant la détermination de son auteur que l'impuissance de la Grande-Bretagne face à une telle perspective
(2) les débarquements sur les côtes d'Italie (en 1943), puis de France (en 1944) ne furent d'ailleurs possibles que grâce à l'aide matérielle massive des États-Unis