dimanche 21 décembre 2014

4307 - "le succès ou la mort"

… à la tête de Rheinübung, Johann Günther Lütjens, 51 ans.

Entré dans la Kaiserlische Marine à l’âge de 18 ans, il a servi sur un torpilleur durant la Grande Guerre mais a dû, comme tant d’autres, attendre l’arrivée d’Hitler au Pouvoir, en 1933, avant de voir sa carrière enfin décoller.

Promu contre-amiral en 1937, puis vice-amiral en 1940, il a dirigé le volet naval de Weserübung - l’invasion de la Norvège - au printemps, puis commandé, non sans succès, les Scharnhorst et Gneisenau lors de l’Opération Berlin, début 1941, raison pour laquelle Raeder, qui le tient en haute estime, lui a confié le commandement de Rheinübung, et le sort du cuirassé Bismarck.

Lütjens n’est pas un nazi, mais, comme l’immense majorité des officiers de carrière, marins ou non, il sait gré à Hitler, et aux Nazis, d’avoir rétabli la conscription, restauré la grandeur de l’Allemagne… et son propre statut social.

Pour ses subordonnés, et pour Ernst Lindemann, commandant du Bismarck, Lütjens est un officier hautain et totalement dénué d’empathie, mais en fait, il est d’abord, et surtout, un fataliste qui, depuis sa rencontre avec les canons du Renown, en avril 1940 (1), n’a cessé de jouer au chat et à la souris avec la Royal Navy.

A l’équipage du Bismarck, il n’a d’ailleurs pas fait mystère de sa philosophie : ce sera, leur a-t-il dit, "le succès ou la mort"

(1) Saviez-vous que… 3581

samedi 20 décembre 2014

4306 - ruses de guerre

... 20 mai 1941, 13h00

Car tirant leçon de ses précédentes incursions dans l'Atlantique, et en particulier des problèmes rencontrés par les Scharnhorst et Gneisenau avec les convois HX-106 puis SL-67, la Kriegsmarine a assigné un rôle bien précis - bien que fort théorique - à chacun des deux navires.

Si le convoi n'est pas escorté, le Bismarck et le Prinz Eugen pourront tous deux s'en prendre aux malheureux cargos, mais s'il se trouve protégé par un cuirassé ou un croiseur de bataille anglais, le Bismarck aura alors pour mission d'occuper celui-ci afin de permettre au Prinz Eugen de mener sa tâche destructrice en toute quiétude.

Voilà pour la théorie et, toujours en théorie, il est également prévu que l'ennemi n'apprenne l'appareillage des deux bâtiments qu'une fois ces derniers rendus dans l'Atlantique, raison pour laquelle le Tirpitz - qui n'est pas encore opérationnel - s'en vient prendre aussitôt la place de son aîné au même quai de Gotenhafen.

A la guerre, toute ruse est bien sûr bonne à prendre, mais celle-ci est quelque peu puérile : avant de rallier l'Atlantique, il faut d'abord quitter la Baltique, puis la Mer du Nord en longeant les côtes norvégiennes sur plusieurs centaines de kilomètres.

Et la présence de deux navires de guerre de cette taille a peu de chances d'y demeurer longtemps inaperçue : de fait, dans l'après-midi du 20 mai, les Bismarck et Prinz Eugen sont repérés, et identifiés, par le petit croiseur suédois Gotland.

La Suède est neutre mais fait affaire avec les deux camps, qui ont chacun leurs représentants à Stockholm, en sorte que l'information est bientôt connue de l'attaché naval britannique, puis de toute la Royal Navy...

vendredi 19 décembre 2014

4305 - "nous sommes un navire heureux, et nous sommes un navire chanceux, mais à la longue la chance sourit seulement à ceux qui la méritent".

... Gotenhafen, 19 mai 1941, 02h00.

Dans la nuit dans 18 mai, le croiseur Prinz Eugen appareille pour ce qui sera sa première - mais dans son cas pas sa dernière - mission de la guerre.

En prenant possession de son bâtiment à sa mise en service, en août 1940, le commandant Helmuth Brinkman a déclaré à l'équipage, "nous sommes un navire heureux, et nous sommes un navire chanceux, mais à la longue la chance sourit seulement à ceux qui la méritent".

Et il faut croire que cet équipage est particulièrement méritant puisque, de toutes les grosses unités de la Kriegsmarine, le Prinz Eugen sera la seule encore à flots - et même en service ! - à la Capitulation allemande...

Aux premières heures du lendemain, le Bismarck lève l'ancre à son tour pour l'Atlantique, ou plus exactement, et dans un premier temps, pour l'île de Rugen, où les deux bâtiments se sont donnés rendez-vous.

Même s'il s'agit pour lui aussi de sa première mission de guerre, son équipage est confiant : depuis des mois, on n'a cessé de lui répéter que ce cuirassé était "le plus puissant navire de guerre au monde". Et de fait, de l'interminable et massive silhouette jusqu'aux énormes canons et aux non moins massives tourelles, tout dans le Bismarck inspire la puissance et force le respect, sinon l'adoration.

De toute manière, l'objectif de Rheinübung, et le rôle du Bismarck, n'est pas de rechercher l'affrontement avec la Royal Navy... 

jeudi 18 décembre 2014

4304 - une opération de relations publiques

… dans quelques jours, plusieurs milliers d’hommes des deux camps vont mourir pour rien, dans une mission qui, en principe militaire, relève en fait du politique, ou plus exactement d’une "opération de relations publiques" adressée à un homme - Adolf Hitler - qui, parce qu’il ne croit pas au "produit" - la flotte de surface - que la Kriegsmarine cherche à lui vendre, et parce qu’il ne s’y intéresse d’ailleurs nullement, est donc tenu dans l’ignorance des "détails".

S'il connaissait ces "détails", si son esprit n'était pas tout entier accaparé par d'autres considérations bien plus "terrestres", le Führer s'objecterait sans doute à cette sortie telle qu'elle a été conçue et décidée par le Haut-commandement naval, ou y mettrait de telles restrictions qu'elle en deviendrait virtuellement impossible - et c'est d'ailleurs ce qui arrivera dans quelques mois avec le Tirpitz (1)

Le Bismarck et le Prinz Eugen sont certes des navires neufs et puissants, avec des équipages correctement entrainés et prêts à se battre, mais la flotte de surface à laquelle ils appartiennent est déjà au bout du rouleau, ses autres bâtiments en carénage ou en réparations ou, comme le Graf Spee et le Blücher, carrément au fond de l’eau.

La Kriegsmarine dispose bien, ici et là, de quelques croiseurs légers, mais ceux-ci sont vieux, sous-armés, et dépourvus de l’endurance nécessaire à une telle mission en sorte que, contrairement à ce qui avait été prévu au départ, il n'y a personne pour les accompagner dans ce qui relève tout de même d’une mission à très haut risque face à une Royal Navy qui, en dépit de ses propres difficultés, demeure aux aguets et très supérieure en nombre.

S'il n'en tenait qu'à lui, Hitler désarmerait sans doute croiseurs et cuirassés, récupérerait leur acier pour en faire des tanks, et muteraient leurs équipages comme fantassins sur le Front de l'Est. 

A plusieurs reprises, dans les mois et les années à venir, il menacera d'ailleurs de le faire, mais reculera toujours devant ce qui aurait constitué à la fois un aveu d'échec pour son régime ainsi qu'une victoire facile pour la Grande-Bretagne.

Rétrospectivement, on ne peut s'empêcher d'observer que ce fut une erreur...

(1) Saviez-vous que... Coulez le Tirpitz

mercredi 17 décembre 2014

4303 - le silence stratégique

… Gotenhafen, 5 mai 1941

Bien conscients des réticences du chef suprême du Troisième Reich, Raeder et les hauts responsables de la Kriegsmarine se gardent donc bien de lui révéler les détails - et les risques ! - d’une opération qu’ils sont toujours aussi résolus à lancer bien qu’elle ne repose plus à présent que sur les seuls Bismarck et Prinz Eugen (1)

De toute manière, Hitler, de son côté, écoute peu de gens en dehors de lui-même, et certainement pas les marins !

En fantassin dans l’âme, et son esprit tout entier absorbé par la future Opération Barbarossa, il ne prête donc qu’une oreille fort distraite aux propos de l’amiral Lütjens et du commandant Lindemann, avec lesquels il dine le 5 mai, lors de sa visite d’inspection au Bismarck et au Tirpitz à Gotenhafen. 

"Après avoir mangé son repas végétarien en silence, il se lança dans un monologue sur la nécessité d’envahir la Roumanie afin d’y protéger les « minorités allemandes » (…) Sa visite de quatre heures prit fin après un autre discours de Lütjens, où ce dernier réitéra le succès qui pourrait être atteint avec le Bismarck. Lütjens déclara avec emphase que l’objectif serait de détruire les Anglais où qu’ils se trouveraient (…) du côté du Führer, il n’y eut à nouveau aucune réaction.

Le Haut-commandement naval avait décidé de tenir Hitler dans l’ignorance jusqu’à ce que le Bismarck et le Prinz Eugen aient appareillé. Ils craignaient autrement de ne pas obtenir son autorisation"
(2)

(1) rentrés de l’Atlantique en février et mars 1941, l’Admiral Hipper et l’Admira Scheer se trouvaient alors en Allemagne pour carénage et remise à niveau, de même que le Lützow, qui sortait à peine de réparations suite à ses dommages contractés en Norvège l’année précédente.
(2) Ballantyne, op cit

mardi 16 décembre 2014

4302 - la menace

… au final, et bien que prévue comme une deuxième Opération Berlin largement majorée, Rheinübung ne va donc elle aussi mettre en œuvre que deux bâtiments, dont l’un est certes le plus puissant cuirassé d’Europe, mais dont l’autre n’est en définitive rien de plus qu’un grand croiseur lourd !

Et il faut sans conteste beaucoup d’optimisme, pour ne pas dire d’aveuglement, pour s’imaginer que ces deux navires pourront à eux seuls se jouer de tous ceux que la Royal Navy parviendra à rassembler et à lancer contre eux !

Dit autrement, le risque de fiasco, et même de désastre, est considérable, et difficilement compréhensible venant d’une Kriegsmarine qui, comme nous l’avons vu, est déjà cruellement à court de moyens.

A l’évidence, le but premier de Rheinübung est donc bien plus politique que militaire : à l’aube de l’invasion de l’URSS, il s’agit de convaincre Hitler de maintenir son soutien à une flotte de surface à laquelle il croit moins que jamais.

A l’amiral Lütjens qui, au retour de l’Opération Berlin, lui en vantait les résultats ainsi que sa profonde conviction de faire encore mieux avec le Bismarck "qu’aucun cuirassé anglais ne pouvait espérer vaincre" (sic), le Führer, nullement impressionné, s’est au contraire empressé de lui faire remarquer le danger représenté par les porte-avions britanniques et leurs avions-torpilleurs qui, quelques mois plus tôt, à Tarente, ont réussi à mettre le corps de bataille italien hors de combat.

Et Lütjens n’a hélas eu d’autre choix que d’admettre que ceux-ci constituaient effectivement une "menace"…

lundi 15 décembre 2014

4301 - une opération déjà maudite

… Brest, 9 avril 1941

Car à peine arrivé à Brest le 22 mars 1941, le Scharnhorst a aussitôt été mis en cale sèche, histoire d’analyser l’étrange maladie dont ses machines étaient victimes depuis plusieurs semaines.

Et la dite maladie s’est avérée bien plus grave qu’initialement prévu  puisque les chaudières vont devoir faire l’objet de soins intensifs, lesquels dureront jusqu’en juillet, privant ainsi le Scharnhorst de toute participation à Rheinübung !

Et comme il est dit que le Scharnhorst ne va jamais sans le Gneisenau, celui-ci se voit pour sa part constamment pris pour cible par les bombardiers britanniques : le 6 avril - nous en sommes déjà à la troisième attaque en deux semaines ! - le croiseur de bataille essuie une torpille d’avion par l’arrière, laquelle lui fait embarquer 3 000 tonnes d’eau, met ses machines hors-service et l’expédie lui aussi illico en cale sèche pour plusieurs semaines !

Et comme la cale sèche ne protège nullement des bombes,  les avions britanniques remettent le couvert dans la nuit du 9 avril 1941, en larguant une trentaine de tonnes de bombes, dont quatre au moins frappent le Gneisenau par tribord !

Si les dégâts n'ont rien de décisif, ils n'en vont pas moins contraindre la Kriegsmarine à maintenir le croiseur de bataille en réparations bien plus longtemps que prévu, le privant également d’une Opération Rheinübung déjà maudite…