mardi 22 octobre 2019

6183 - s'asseoir par terre

Sherman du 46th Royal Tank Regiment débarquant à Anzio, 22 janvier 1944
… [vu l’échec sur la Gari] "il était à présent clair que la situation avait changé bien au-delà de tout ce qui avait été envisagé dans le plan initial et qu’Alexander et Clark devaient se mettre d’accord sur une révision radicale de celui-ci, et donner des ordres clairs à Lucas"

(…) "Alexander émit la suggestion ridicule de pousser le VIème Corps à constituer des groupes de bataille mobiles, alors que Lucas ne disposait que de simples divisions d’Infanterie de marche, nullement équipées ou entrainées à de telles manœuvres.

Clark, bien que réalisant le danger maintenant que son attaque principale avait échoué et que Lucas se retrouvait livré à lui-même, était bien trop prudent pour lui dicter à présent des instructions fermes et qui s’éloigneraient par trop du concept original, et vaguement offensif, de Shingle : les chefs d’État-majors combinés seraient en effet rien moins que ravis d’apprendre que les ressources qu’ils avaient allouées
[à cette opération] n’avaient entraîné qu’une impasse défensive. Il décida donc de demeurer imprécis.

Tout le contraire d’un téméraire, Lucas, un homme profondément pessimiste mais fondamentalement lucide, voyait bien que les Allemands étant maintenant en mesure de concentrer toute leur attention sur son Corps d’Armée, il serait suicidaire de marcher sous le grand ciel bleu (1) en direction des Monts Albains tout en laissant ses arrières sans protection.

En conséquence, quand Clark lui conseilla "de ne pas risquer sa tête sur le billot" comme il l’avait fait à Salerne, et "de ne pas se mettre dans les ennuis", Lucas y vit le souhait exprimé par Clark et l’interpréta comme un ordre à traduire en action : il décida de s’asseoir par terre et d’ériger un solide périmètre défensif" (2)

(1) Off we go into the wild blue yonder est l’hymne officiel de l’US Air Force
(2) Shelfold, op cit

lundi 21 octobre 2019

6182 - ne pas risquer sa tête sur le billot

Débarquement de soldats Américains à Anzio : où est l'ennemi ?
… à Suvla, rappelons-le, le général Hamilton avait mis fort longtemps - en fait près de 48 heures - avant de s’enquérir personnellement de la réelle avancée des troupes débarquées sur les arrières des lignes ottomanes, un délai naturellement mis à profit par le commandement ennemi pour acheminer sur place tous les renforts nécessaires pour leur tenir tête.

A Anzio, Clark se garde-t-il du moins de commettre la même erreur puisque, en compagnie d’Alexander, il ne tarde pas à se présenter à son tour sur ce rivage où règne là aussi un calme étonnant, mais où les opérations de débarquement des soldats et de leur matériel vont en revanche bon train.

Pourtant, loin d’inciter son subordonné à quitter la plage et à se lancer immédiatement à la conquête des Monts Albains, le commandant-en-chef de la 5ème Armée se contente de lui rappeler verbalement les ordres qu’il lui avaient déjà communiqué par écrit et qui, rappelons-le, visent, dans un premier temps, à "se rendre maître et à sécuriser une tête-de-pont près d'Anzio", puis, dans un second temps, à "marcher vers les Monts Albains", et enfin, dans un troisième temps, à "se préparer à marcher sur Rome"

[Ni Clark ni Alexander] "ne firent la moindre référence au désastre [la Bataille de la Rapido] qui venait de se produire sur le Front principal, pas plus qu’ils ne lui suggérèrent de rattraper le coup par une action agressive : que du contraire !

Le conseil de Clark selon lequel Lucas "ne devait pas risquer sa tête sur le billot", comme lui-même l’avait fait à Salerne, furent ses dernières paroles alors qu’il rembarquait pour Naples. Elles ne firent que renforcer Lucas dans sa prudence et le convainquirent que cette grande entreprise était en fait appelée à devenir un grand siège"
(1)

(1) Shefold, op cit

dimanche 20 octobre 2019

6181 - comnme un souvenir de Suvla

Soldats débarquant à Anzio, Touché par une bombe, un LCI est en flammes
... Anzio, 22 janvier 1944

En ce 22 janvier 1944, et comme à Suvla, vingt-neuf ans auparavant, les officiers et soldats qui se préparent maintenant à débarquer à Anzio et de Nettuno s'attendent donc, tout naturellement, à tomber sur une forte résistance ennemie dès qu'ils poseront le pied sur le sable

Mais comme à Suvla, après le traditionnel et fort spectaculaire pilonnage de l'artillerie navale, et le tout aussi inévitable chaos des premières minutes, tout se passe étonnamment bien et même en l'absence quasi-totale de tout soldat allemand !

A la fin de la journée, pas moins de 36 000 hommes de troupe, et plus de 3 000 véhicules de tout type, auront même été déposés sur le rivage,... sans susciter d'autre réaction visible que le passage de l'un ou l'autre appareil de la Luftwaffe venu en mission de reconnaissance ou de mitraillage !

Et c’est bien là le problème, car, comme à Suvla, et loin de rassurer les combattants, ce calme ô combien inattendu ne dit rien qui vaille à personne !

Hantés - et comment leur en vouloir - par le souvenir des dramatiques, et le plus souvent infructueuses, attaques des semaines précédentes, personne parmi eux ne manifeste en vérité la moindre envie de quitter les plages et de partir à l'aventure vers ces Monts Albains où, tapis dans des tranchées ou des redoutes invisibles, les attendent sûrement des bataillons entiers de farouches soldats germaniques, le doigt déjà rivé sur la détente de leurs mitrailleuses !

Avec un commandement décidé, peut-être pourrait-on sortir les troupes de leur léthargie et leur faire accomplir ce qu’en attendent Clark, Alexander et Winston Churchill

Mais, comme à Suvla, encore faudrait-il que ce commandement existe…

samedi 19 octobre 2019

6180 - "l'oeil du tigre"

Artilleurs et canons antit-tanks américains, près de la Rapido
… à la veille de débarquer à Anzio, la tragédie du Rapido ne peut évidemment que renforcer encore un peu plus les préventions de Lucas à l’égard de son chef et de ses plans de bataille, et l’inciter à n’agir qu’avec la plus extrême prudence !

Car si les 5ème ou 8ème Armée ne parviennent pas à percer, ou du moins à entamer sérieusement, les défenses allemandes de la Ligne Gustave, et ainsi à contraindre Kesselring à dégarnir d’autre secteurs du Front afin de renforcer celles-ci, il y a toutes les chances que ce soit lui, Lucas, ainsi que tous les hommes placés sous son commandement, qui finissent par faire les frais de l’opération,… à supposer bien sûr qu’ils ne se soient pas déjà fait tailler en pièces dès l’instant où ils auront mis le pied sur la plage !

Comme état d’esprit avant une bataille décisive, on a évidemment déjà vu mieux (!), et de Lucas, un scénariste d'Hollywood dirait sans doute qu'il a en ce moment tout sauf "l’œil du tigre"...

Mais pourtant, et ironiquement, Lucas a bien tort de s’en faire car Kesselring, de son côté, ne s’attend pas du tout à devoir bientôt affronter un débarquement à Anzio ou, plus exactement, a accepté la conclusion unanime des services de renseignement, et de son propre État-major, selon laquelle une telle opération n'était pour l'heure pas du tout dans l'intention des Alliés, par trop occupés à rassembler tous leurs moyens, en particulier navals, en prévision du futur débarquement sur les côtes de France !

vendredi 18 octobre 2019

6179 - il était parfaitement évident, même pour un soldat inexpérimenté qu’une attaque telle que celle ordonnée n’avait pratiquement aucune chance de succès"

Ajouter une légende
… mais à cinq reprises, Clark avait néanmoins refusé de s’écarter du plan déjà établi par son État-major,... et donc contraint Walker à envoyer deux de ses trois régiments d’Infanterie (1) au massacre.

Appelé à témoigner, en 1946, devant le Congrès des États-Unis, le colonel William Martin, qui avait commandé le 143ème, déclarera d’ailleurs qu’il avait immédiatement réalisé la totale futilité de la tâche qui lui avait été assignée.

Toutes les batailles sanglantes menées depuis Salerne, expliquera-t-il, avaient au moins permis aux commandants de terrain de bien connaître les pires conditions possibles pour une attaque, et toutes ces informations avaient bien entendu été communiqués aux échelons supérieurs.

Or, "il était parfaitement évident, même pour un soldat inexpérimenté qu’une attaque telle que celle ordonnée [par Clark] n’avait pratiquement aucune chance de succès" et "qu’une telle attaque violait tous les enseignements des bonnes tactiques militaires"

Pourtant, et comme c’est hélas la norme pour les officiers supérieurs, aucun blâme, ni a fortiori aucune sanction, ne fut ordonnée après cette affaire, illustrant en cela les propos, et l’amertume, de ce soldat australien capturé en Crète, qui souligna "le sentiment que les officiers supérieurs avaient une valeur toute particulière, qu'ils avaient l'obligation de se sauver entre eux, qu'ils n'étaient en définitive pas personnellement concernés par le résultat des opérations qu'ils dirigeaient, qu'ils devaient simplement faire de leur mieux mais qu'ils auraient toujours la possibilité de recommencer une autre fois"… 

(1) devant l'ampleur des pertes, Walker avait finalement décidé de passer outre aux ordres de Clark, et refusé d'engager son régiment de réserve, le 142ème, dans cette bataille qu'il jugeait impossible à remporter

jeudi 17 octobre 2019

6178 - le "cauchemar du fantassin"

La Gari, au point de passage - trop profond pour être franchi à gué - de la 36ème
… car dans cette Bataille du Rapido, livrée contre des Panzergrenadiers solidement retranchés et disposant de nombreux véhicules blindés, l’Infanterie américaine a perdu plus de 2 000 hommes (tués, blessés, disparus ou faits prisonniers) contre seulement… 200 à son adversaire allemande !

Routinier sur le Front de l’Est, ce ratio de dix contre un constitue en revanche sinon une première - il avait été largement dépassé à Kasserine un an auparavant (1) - du moins un véritable traumatisme pour une armée nullement habituée à pareilles pertes, a fortiori pour de si maigres résultats.

Il faut dire que, comme à Salerne, Clark n’a pas non plus aidé sa cause : sans être fondamentalement mauvais, son plan pour franchir la rivière n’en était pas moins affligé du même entêtement, mais aussi du même et regrettable manque de planification et d’imagination, puisqu’il a bel et bien contraint la 36ème D.I. de Walker d’attaquer à ce qui était sans nul doute le pire endroit imaginable… c-à-d  celui que les Allemands avaient estimé le plus probable et donc renforcé   jusqu’à en faire, selon les propos du général von Senger und Etterlin, commandant du XIVème Panzer Korps, un véritable "cauchemar du fantassin"

Il existait pourtant, à quelque deux kilomètres en amont, un autre point de passage possible, qui, non content d’offrir aux fantassins une meilleur protection contre les tirs ennemis, aurait de surcroit permis  une traversée à gué plutôt que par canots.

Ce point avait clairement été identifié par Walker (2) qui, à pas moins de cinq (!) reprises avait d'ailleurs réclamé de son supérieur la permission d’attaquer à cet endroit qu’il jugeait plus à même d’assurer le succès..

(1) lors d’une série de batailles livrées en février 1943 autour de la Passe de Kasserine (Tunisie), le IIème Corps américain de Lloyd Fredendall avait perdu près de 10 000 hommes, soit le tiers de ses effectifs contre à peine 600 côté allemand !
(2) contrairement à Clark, et de neuf ans son aîné, Walker avait brillamment servi dans les tranchées de la 1ère G.M. en particulier lors de la Seconde Bataille de la Marne

mercredi 16 octobre 2019

6177 - Rapido ma non troppo

Soldats américains transportant des blessés lors de la Bataille du "du Rapido"
… 20 janvier 1944

Mais à l’instar de celui de Suvla vingt-huit ans plus tôt, ce futur débarquement à Anzio n’a de sens que si, dans le même temps, les 5ème et/ou 8ème Armée lancent également une offensive déterminée, et au bout du compte couronnée de succès, contre les positions ennemies !

Et malheureusement pour Lucas, et ce qui va suivre, c’est loin d’être le cas !

Car si, le 17 janvier, le Xème Corps britannique de McCreery a bel et bien réussi à traverser le Garigliano inférieur, et même à établir une modeste tête de pont de l’autre côté de cette rivière qui prend sa source au Monte Cassino avant de se jeter dans la Mer Tyrrhénienne, quelque 40 kms plus loin, l’affaire tourne en revanche à la débâcle trois jours plus tard, lorsque le IIème Corps américain de Geoffrey Keyes, en tentant de traverser la rivière Gari, est brutalement repoussé par la 15ème Division de Panzergrenadiers 

En seulement deux jours de combats, la 36ème D.I. américaine du général Fred Walker perd du reste quelque 2 000 hommes, le tout sans obtenir le moindre gain territorial notable !

Et pour ne rien arranger, cette Bataille du Rapido... en réalité livrée sur la rivière Gari (!), va bientôt donner lieu à une nouvelle, et fort bruyante, querelle de clocher entre Clark et Walker, le premier accusant le second d'avoir très mal exécuté ses ordres,... et le second soutenant que les ordres susdits, contre lesquels il s'était d'ailleurs objecté dès le début, étaient aussi malavisés que mal planifiés...