dimanche 1 mars 2015

4377 - "nous nous battrons jusqu'au dernier homme avec une pleine confiance en vous, mon Führer, et avec une foi inébranlable dans la victoire de l'Allemagne"

… 23h58

A maints égards, les dernières heures du Bismarck ne sont pas sans évoquer celles du Fort Alamo encerclé par les troupes du général Antonio López de Santa Anna, et dans lequel les défenseurs ne se font plus la moindre illusion sur l’issue de la bataille et le sort qui les attend.

Mais l’emporter sur le Bismarck au beau milieu de l’Atlantique n’est pas plus facile que contre l’Alamo texan un siècle auparavant : même condamné à tourner en ronds à allure réduite, le cuirassé allemand conserve en effet toute sa puissance de feu, et pourrait d’un seul obus couper en deux n’importe lequel de ses petits assaillants, de surcroît gênés par une forte houle et l’obscurité d’une nuit sans lune, et hantés par la crainte de s’aborder entre eux à pleine vitesse.

De fait, et malgré plusieurs tentatives menées jusqu’à l’aube du 27 mai, aucune des torpilles ne porte.

Les petits destroyers britanniques n’en ont pas moins fait œuvre utile, d’abord parce qu'ils ont occupé - et épuisé - les marins allemands durant toute la nuit, ensuite, et surtout, parce qu'ils sont parvenus à rester constamment en contact avec le cuirassé tout en guidant le King George V et le Rodney jusqu'à lui.

A 23h58, sentant venir la fin, l'amiral Lütjens expédie d'ailleurs un message on ne peut plus plus explicite : "Au Führer du Reich allemand Adolf Hitler : nous nous battrons jusqu'au dernier homme avec une pleine confiance en vous, mon Führer, et avec une foi inébranlable dans la victoire de l'Allemagne"

samedi 28 février 2015

4376 - "Je suis Polonais"

… 22h38

Réalisant qu'il était finalement plus proche du Bismarck que du King George VPhilip Vian a donc décidé d'affronter le premier plutôt que de s'en venir protéger le second... qu'il n'a pas non plus prévenu de son choix, afin de ne pas briser le sacro-saint silence radio.

Mais si Vian ne manque ni d'ambition ni d’agressivité, ses moyens sont pour le moins limités puisqu'il ne dispose que de cinq destroyers de seulement 2 000 tonnes, soit son propre Cossack, les Maori, Sikh et Zulu, ainsi que le polonais Piorun (1)

Si leurs ridicules canons de 120mm ne sauraient effrayer un cuirassé comme le Bismarck, il en va tout autrement de leurs torpilles de 21 pouces, lesquelles pourraient lui causer d'importants dégâts et le contraindre à ralentir sa course, le livrant ainsi au King George V et au Rodney (2)

Peu avant 22h00, la petite flottille, ballottée par les vagues, croise la route du Sheffield, qui, comme nous l'avons vu, a été forcé de battre en retraite suite au changement de cap aussi brutal qu'inattendu du Bismarck.

A 22h38, les vigies du Piorun aperçoivent enfin celui-ci dans l'obscurité, mais bien que blessé, le monstre est encore capable de mordre, et ne tarde d'ailleurs pas à le montrer, en ouvrant le feu de toutes ses pièces, irrité peut-être par la bravade, il est vrai quelque peu puérile, du commandant du Piorun, Eugeniusz Plawski qui, par Aldis, a signalé au Bismarck "JE SUIS POLONAIS" !

(1) les Cossack, Maori, Sikh et Zulu sont des bâtiments de la classe Tribal. Le Piorun est un classe N, né HMS Nerissa mais transféré à la marine polonaise, et avec un équipage polonais en exil, à l’automne 1940
(2) au moment où Vian avait pris la décision d'attaquer le Bismarck, celui-ci n'avait pas encore été endommagé par les avions du Victorious

vendredi 27 février 2015

4375 - "quel qu’en soit le prix"

… mais les Britanniques ont également leurs problèmes : même s’ils peuvent à présent ralentir, et ainsi épargner quelques précieuses tonnes de mazout, le Rodney et le King George V sont toujours confrontés au spectre de la panne sèche, et ont dû se départir de leurs destroyers qui, encore plus assoiffés qu’eux, s’en sont retournés en Angleterre.

Leurs remplaçants - la 4ème Flottille du commandant, et futur amiral, Philip Vian - sont en route mais ces derniers, détournés de l’escorte du convoi WS8B, sont eux-mêmes fort courts en mazout !

En début de soirée, ce manque criant d’escorteurs a d’ailleurs failli causer la perte du Victorious, qui s’est retrouvé sur le chemin du U-556.

Mais n’ayant plus aucune torpille à son bord (1), le sous-marin allemand n’a eu d’autre choix que d’observer et de transmettre la position du porte-avions, à la grande fureur de son commandant, Herbert Wohlfarth, trépignant de rage et d'impuissance à côté de son périscope…

Sur la passerelle du Cossack (2), Vian a pour sa part pris une décision qui, si elle va dans le sens réclamé par un Churchill pour qui le Bismarck doit être coulé "quel qu’en soit le prix", risque tout aussi bien de lui valoir la cour martiale : plutôt que de se porter immédiatement à la rencontre du King George V et du Rodney, comme le lui enjoignent ses ordres, il a en effet choisi d’affronter directement le cuirassé allemand à la torpille, au cours d’un combat de nuit…

(1) les dernières torpilles du U-556 avaient été tirées quelques jours auparavant sur le convoi HX-126
(2) le destroyer Cossack, et Philip Vian, s’étaient déjà fait connaître en février 1940, lorsqu'au beau milieu des eaux territoriales norvégiennes, donc en violation des lois internationales, ils avaient intercepté le pétrolier allemand Altmark, lequel s'en revenait tranquillement vers le Reich avec à son bord plusieurs dizaines de marins britanniques capturés lors de la campagne du Panzerschiff Admiral Graf Spee - Saviez-vous que… 3579

jeudi 26 février 2015

4374 - "Nous nous battrons jusqu’au dernier obus ! Longue vie au Führer !"

"Nous nous battrons jusqu’au dernier obus ! Longue vie au Führer !" souligne Lütjens dans un message radio expédié à l’Amirauté dans la soirée.

Et c’est bien là tout le drame de la guerre sur mer contemporaine !

Naguère, du temps de Ruyter, de Tourville ou encore de Nelson, il était de coutume, entre nations civilisées, et face à un ennemi supérieur, de baisser ses couleurs et de livrer bâtiments et équipages après s'être honorablement battu.

Mais depuis la reddition complète de la petite escadre du contre-amiral Nikolai Nebogatov au lendemain de la Bataille de Tsushima (1), en mai 1905, on ne livre plus les navires de guerre : on les saborde ou, pire encore, on coule avec eux jusqu'au dernier homme, comme les Allemands l’ont d’ailleurs fait avec les Scharnhorst et Gneisenau lors de la guerre précédente,… et comme ils vont le faire avec le Bismarck, et le deuxième Scharnhorst (2), lors de celle-ci

Ni Lütjens, ni Lindemann, ni aucun des marins du Bismarck, ne sont des Nazis convaincus, mais si personne parmi eux n’espère sortir vainqueur du combat du lendemain, personne n’envisage pour autant de hisser un quelconque drapeau blanc et de se rendre aux Britanniques qui, tapis quelque part dans l’ombre, sont actuellement occupés à rassembler leurs forces en vue de l’hallali…

(1) le 28 mai 1905, Nebogatov, qui ne commandait plus qu’une poignée de bâtiments périmés ou trop éprouvés par les combats de la veille, livra sans combattre ce qui restait de la flotte impériale russe à l’amiral japonais Tōgō Heihachirō, ce qui lui valut d’être condamné à mort dès son retour en Russie. Ayant vu sa peine commuée à dix années d’emprisonnement, il fut libéré pour raisons de santé en 1909.
(2) Saviez-vous que… Auf einem seemannsgrab da blühen keine rosen

mercredi 25 février 2015

4373 - "le bâtiment n'est plus manoeuvrable"

... Bismarck, 21h15

Mais que s'est-il donc passé ? 

Jusqu'ici, les rares torpilles qui, lors des attaques du 24 puis du 26 mai, avaient réussi à se frayer un chemin jusqu'au Bismarck n'avaient frappé que les flancs lourdement blindés et protégés du monstre, ne lui occasionnant donc que des dégâts minimes, se limitant pour l'essentiel à quelques voies d'eau.

Mais celle qui l'a touché sur son extrême arrière a en revanche explosé dans un compartiment vital bien que non blindé - celui du gouvernail - occasionnant des dommages considérables, et bloquant le gouvernail qui, au moment de l'impact, était calé à 12 degrés sur bâbord.

Sur la passerelle, où l'on a à peine ressenti l'impact, le barreur s'est vite rendu compte du problème, sans pouvoir pour autant en mesurer la cause ni, surtout, l'ampleur.

Dans son premier message expédié à l'Amirauté à 20h54, le commandant Lindemann a simplement indiqué avoir été attaqué par des avions-torpilleurs, mais dans son second, envoyé à 21h15, il n'a eu d'autre choix que de reconnaître que son cuirassé n'était en fait plus manœuvrable.

Lors des essais en Baltique, on s’était déjà rendu compte qu'avec ses seules hélices, la manœuvrabilité du Bismarck devenait purement marginale. Mais dans la houle de l'Atlantique, et avec un gouvernail irrémédiablement bloqué à 12 degrés, elle est tout bonnement inexistante, quel que soit le régime et le sens de rotation qu'on imprime aux hélices. Dit autrement, le Bismarck est maintenant condamné a tourner en ronds jusqu’à épuisement de son carburant !

Et les équipes d'urgence ne peuvent rien y faire : le compartiment du gouvernail est en effet inondé et inaccessible, même à des plongeurs, et pas question de faire sauter les gouvernails au moyen d'explosifs, vu les dégâts que ceux-ci ne manqueraient pas de provoquer aux hélices !

Un autre bâtiment pourrait - peut-être - sauver le Bismarck, en le remorquant jusqu'à Brest, mais le seul bâtiment disponible, le croiseur lourd Prinz Eugen, s'est depuis longtemps évanoui dans l'Atlantique...

mardi 24 février 2015

4372 - friendly fire

… informé de ce revirement pour le moins inattendu, Tovey ordonne immédiatement au King George V et au Rodney de réduire la vitesse à moins de 20 nœuds, histoire d’économiser les quelques tonnes de mazout qui pourraient s’avérer décisives dans le combat du lendemain, attendu qu’il est désormais clair que le Bismarck a bel et bien été endommagé par les avions-torpilleurs, suffisamment en tout cas pour qu’il ne soit plus en mesure de manœuvrer.

L’amiral Sommerville ne demanderait pas mieux que de participer lui aussi à la lutte avec son vieux Renown, mais sa proposition est poliment rejetée : après ce qui est arrivé au Hood deux jours auparavant, Tovey n’a en effet aucune envie de jeter un autre croiseur de bataille sur la trajectoire du monstre allemand,… et d’autant moins que dans l’obscurité, le Renown risquerait d’être confondu avec le Bismarck !

Soucieux d’éviter tout "friendly fire", Tovey refuse d'ailleurs d’attaquer immédiatement ce dernier : contrairement au King George V, le Rodney ne dispose en effet d’aucun radar de tir, et ne peut donc compter que sur ses télémètres optiques, notoirement inférieurs à ceux de l’allemand.

Mais en privilégiant un engagement à l’aube, qui favorisera les pointeurs anglais, le commandant-en-chef de la Home Fleet court évidemment le risque de voir le Bismarck surmonter ses difficultés du moment, et remettre le cap vers les côtes françaises, ce pourquoi il importe de maintenir à tout prix le contact avec ce dernier, et même de le harceler toute la nuit, en lançant dans la mélée les quelques destroyers qu’on possède…

lundi 23 février 2015

4371 - "l'attaque a échoué"

… Ark Royal, 23h30

Si l’on n’a guère ressenti, sur la passerelle du Bismarck, les effets de la torpille qui a frappé le cuirassé sur son arrière, les dits effets ont été encore moins perçus par les aviateurs britanniques qui, en vidant les lieux, ont d’ailleurs expédié un message radio à l’Ark Royal indiquant qu’ils pensaient n’avoir obtenu aucun coup au but.

Et à leur retour sur le porte-avions, aux environs de 23h30, leur rapport est à ce point décourageant que, dans son adresse à l’équipage du Rodney, le commandant Darlymple-Hamilton présente cette nouvelle attaque comme un échec de plus.

Pourtant, quelques instants plus tard, une lampe Aldis clignote furieusement sur le King George V, et la nouvelle qu’elle apporte est proprement stupéfiante : selon les informations que vient en effet de transmettre le Sheffield, le monstre a considérablement ralenti sa course et, plus incroyable encore, est actuellement occupé à remonter vers le nord,… autrement dit dans la direction des deux cuirassés britanniques !

De fait, à 21h45, le Sheffield, qui depuis des heures suivait un Bismarck immuablement rivé au cap 120, a eu la surprise de voir celui-ci revenir dans sa direction, et ouvrir le feu sur lui à moins de 17 000 mètres !

Encadré à plusieurs reprises par les salves de l’allemand, le malheureux croiseur britannique n’a eu d’autre choix que de s’enfuir à toute vitesse, sous le couvert d’un écran de fumée, sa plage arrière criblée d’éclats d’obus…