lundi 18 juin 2018

5592 - ou coupable ?

Nimitz et Halsey, à Espiritu Santom 20 janvier 1943
... malgré les nombreux arguments - dont certains fort pertinents - avancés par Halsey, Nimitz n'en sait pas moins, de par la lecture des rapports qui lui sont parvenus, que l'intéressé a bel et bien commis de nombreuses erreurs de jugement :

* D'abord - et c'est tout de même l'essentiel - il a failli à la mission qui lui avait été assignée, à savoir protéger les navires de débarquement de la Septième Flotte contre l'arrivée éventuelle de bâtiments japonais.
* Ensuite, il s'est précipité vers le leurre qu'on lui tendait sans avertir clairement la Septième Flotte de ses intentions, et surtout sans laisser sur place un nombre de bâtiments suffisant pour parer un éventuel retour de Kurita.
* Il a décidé d'assumer lui-même le commandement tactique opérationnel qui revenait normalement à l'amiral Mitscher (lequel, au demeurant, s'est totalement effacé derrière son supérieur, et a même carrément "disparu des écrans radars" alors qu'il aurait normalement dû conseiller et mettre en garde le trop impétueux Halsey)
* Il a fait fi de toutes les informations qui accréditaient l'hypothèse d'un leurre mais aussi d'un retour de Kurita
* Il a refusé d'écouter les arguments des rares subordonnés qui tentaient de l'avertir du danger.
* Uniquement centré sur sa volonté d'en découdre avec Kurita dans un "grand combat naval", il a pris pour acquis - mais en réalité voulu prendre pour acquis - d'abord le fait que Kinkaid disposait de toute manière des moyens suffisants pour parer un éventuel retour de Kurita, et ensuite que Kinkaid avait bel et bien mis ces moyens en œuvre sitôt l'arrivée de Kurita confirmée

S'ils ne suffiraient peut-être pas pour traîner puis faire condamner Halsey devant une court martiale, ces éléments justifieraient en tout cas de le faire relever de son commandement.

Mais c'est plus facile à dire qu'à faire...

dimanche 17 juin 2018

5591 - innocent ?

Halsey, sur le pont du Missouri, à la Capitulation japonaise
... même si, en public, il ne se reconnaît aucune responsabilité pour les pertes encourues devant Samar, Halsey - et le fait est significatif - n’en ressent pas moins le besoin de se justifier en privé, en particulier dans les notes et rapports confidentiels qu’il envoie à Nimitz et que l’on peut résumer comme suit :

* La raison d’être de la Troisième Flotte était de poursuivre et de détruire l'ennemi, et en particulier ses porte-avions, si celui-ci venait à se présenter
* L'ennemi s’est présenté et cet objectif a incontestablement été rempli puisque la Flotte japonaise n’existe maintenant plus.
* Au vu des pertes qui leur avaient été infligées, un retour des bâtiments de Kurita paraissait hautement improbable
* La Septième Flotte de l’amiral Kinkaid disposait de toute manière des moyens suffisants pour parer un éventuel retour.
* Elle disposait en particulier des vieux cuirassés de l’amiral Oldendorf qui, bien que déjà occupés à barrer le Détroit de Surigao aux navires de Nishimura, était parfaitement capables de se porter également au secours de Leyte advenant l’arrivée de ceux de Kurita par le Détroit de San Bernardino
* L’amiral Kinkaid n’a pas appelé les dits cuirassés, qui relevaient de son seul commandement, au secours de Leyte
* L’amiral Kinkaid a trop tardé à rendre compte de la gravité exacte de la situation devant Samar, et en particulier du fait que les cuirassés d’Oldendorf, après leur engagement contre les navires de Nishimura, étaient à court de munitions, donc incapables de se porter au secours de qui que ce soit.
* Le fait de placer la Troisième et la Septième Flotte sous deux commandements distincts à énormément nui aux communications et à la coordination
* La TF34 a fait demi-tour et s'est précipitée vers Leyte dès que la gravité de la situation est clairement apparue.

Si nombre des arguments avancés par Halsey sont effectivement pertinents, ce dernier n’en fait pas moins l’impasse sur le fait que lui-même a bel et bien été leurré par les Japonais, et qu’il a bel et bien réagi, et même sur-réagi, exactement comme l’amiral Toyoda l’avait prévu, et ce en abandonnant sans autre forme de discours les bâtiments de la Septième Flotte qu’il était tout de même supposé protéger.

Reste maintenant à savoir ce que compte faire Nimitz

samedi 16 juin 2018

5590 - faire "davantage" ou "autrement"

Le Belleau Wood et le Franklin (au fond de l'image), en flammes, 30 octobre 1944
... pour les Américains, en revanche, la Bataille navale de Leyte est une incontestable victoire, mais une victoire qui est pourtant loin de combler les attentes de l'État-major, et encore moins celles de l'opinion publique.

Traumatisée par la résistance jusqu’au-boutiste des soldats japonais, et par les attaques kamikazes qui ne cessent de se déchaîner contre la Flotte, l’Amérique se demande plus que jamais quand cette maudite guerre va se terminer et combien d'époux, de frères ou de fiancés devront encore verser leur sang avant de voir la bannière étoilée flotter sur Tokyo.

Si plus personne au pays ne doute à présent de la victoire finale, des voix commencent néanmoins à s'élever pour dénoncer la lenteur des opérations mais aussi tous ces chefs qui, même victorieux, auraient pu, auraient dû, "faire davantage", et en tout cas "faire autrement"

Même s'il demeure extrêmement populaire, Halsey fait évidemment partie de ceux-là : si sa Troisième Flotte, à la différence de celle Spruance, a incontestablement réussi à balayer les Japonais de la surface de l'Océan, sa trop grande impétuosité a, dit-on, inutilement et stupidement coûté la vie à de nombreux marins américains, ce que Spruance, poursuit-on, a pour sa part toujours réussi à éviter, grâce à sa non moins grande prudence  !

Et certains de se précipiter à présent chez Nimitz pour réclamer la tête de cet amiral pour lequel ils n’avaient pourtant pas de mots assez élogieux au début de la guerre…

vendredi 15 juin 2018

5589 - la culture du déni

La coque inachevée du Kasagi, à Sasebo, après la guerre
... mais pour l’heure, et pour le Japon, la disparition des porte-avions Zuikaku, Zuiho, Chitose et Chihoda au large du Cap Engano, le 25 octobre 1944, marque en tout cas la fin officieuse d'une aéronavale embarquée qui, à peine trois ans plus tôt, était pourtant la première du monde !

Jusqu’au printemps 1945, les autorités nippones vont pourtant se réfugier dans la culture du déni, et continuer à agir comme si de rien n'était.

Mais à quoi bon continuer à mettre ou remettre en service des porte-avions déjà construits – comme le Shinano ou l’Amagi – quand le manque d’essence interdit dès à présent aux pilotes de s’entraîner à décoller ou atterrir depuis leur pont d’envol ?

Et à quoi bon continuer de construire de nouveaux porte-avions – comme le Kasagi ou l'Aso – lorsqu’on sait déjà qu’au moment prévu pour leur lancement, on n’aura de toute manière plus assez de mazout pour simplement les faire naviguer ?

De fait, et jusqu’à la Capitulation japonaise, c’est aux seuls avions basés à terre – ceux de l’Armée mais aussi de la Marine – que va revenir le privilège - si tant est qu’on puisse l’appeler ainsi - d’en découdre avec les innombrables flottilles d’invasion américaines, sur lesquelles, faute de tout autre moyen encore disponible, on se précipitera en masse pour s'y faire exploser…

jeudi 14 juin 2018

5588 - des statistiques décourageantes

Le Bunker Hill, victime d'une attaque-suicide, 11 mai 1945
… piloter un avion-suicide pour un vol unique et sans retour n'exige sans doute pas de compétences particulières ni, surtout, des centaines d'heures d'entraînement préalable.

Mais réussir à trouver puis à frapper, en pleine mer, un navire de (relativement) petites dimensions, et à le frapper alors qu'il zigzague lui-même à pleine vitesse et projette un feu d'enfer afin de se soustraire à l'attaque, tout cela constitue un exercice autrement plus difficile, auquel les jeunes pilotes japonais ont d'autant plus de mal à satisfaire qu'ils doivent de surcroît composer avec les chasseurs mais aussi avec la DCA des autres navires américains.

Avec seulement 15% de coups au but, le pourcentage de réussite des avions-suicide est finalement très faible, ce qui signifie que l'immense majorité des jeunes kamikazes est tout simplement condamnée à mourir sans même avoir réussi à blesser ne serait-ce qu'un seul marin américain !

Et même couronnées de succès, ces attaques sont loin de provoquer des dégâts irréversibles : moins de 10% des navires frappés - une soixantaine au total, par ailleurs tous de petit tonnage et sans le moindre blindage - seront en effet envoyés par le fond !

A l'instar d'Onishi, on pourra toujours dire - et le fait ne saurait être contesté - que ces résultats auraient encore été bien plus faibles si les attaques avaient été menées de manière conventionnelle, donc en laissant un certain espoir de survie aux pilotes et à leurs avions, mais du point de vue strictement militaire, et en particulier du point de vue des porte-avions, c-à-d des seuls bâtiments véritablement vitaux pour l'effort de guerre allié, l’échec est en revanche sans appel, puisque seuls trois petits porte-avions d'escorte seront finalement coulés par les attaques suicide qui, à la Capitulation, auront également coûté à l'Aviation japonaise près de 4 000 avions, et autant de pilotes...

mercredi 13 juin 2018

5587 - mesures de sauvegarde

Le St-Lo, ravagé par les explosions. Il va bientôt couler
... mais même si elles frappent l'imagination, ces attaques n'occasionnent pas assez de dégâts pour changer radicalement le cours des événements car, en cet automne 1944, l'industrie de guerre américaine est tout bonnement capable de remplacer les navires plus rapidement que les Japonais ne sont en mesure de les couler !

Au fil des semaines, diverses mesures de prévention vont d'ailleurs singulièrement compliquer la tâche des kamikazes et, par voie de conséquence, en réduire l'efficacité.

Loin en avant de la flotte, des destroyers vont jouer le rôle de piquet-radar, et ainsi donner l'alerte longtemps à l'avance, sans craindre d'être eux-mêmes attaqués par les rares navires de surface japonais survivants, tous cloués dans leurs ports par le manque de mazout.

Avec des Task Force qui regrouperont jusqu'à une demi-douzaine de porte-avions lourds, la Navy - qui elle n'a aucun souci de carburant à se faire - sera également en mesure de lancer des patrouilles de plusieurs dizaines de chasseurs, qui se relaieront dans le ciel en permanence, afin de tailler en pièces tout assaillant éventuel.

Et comme les porte-avions demeureront les cibles privilégiées, ceux-ci se verront protégés  par un nombre de plus en plus important de destroyers, de croiseurs et même de cuirassés qui, grâce à leur épais blindage, seront toujours bien moins susceptibles d'encourir de gros dégâts et qui, en raison de leurs dimensions, se prêteront parfaitement à l'installation de dizaines et de dizaines de canons anti-aériens supplémentaires et donc à même de projeter de véritables murailles d'acier contre lesquelles viendront se fracasser les avions-suicide...

mardi 12 juin 2018

5586 - soustraire de l'équation

Le St Lo, frappé et bientôt détruit par un kamikaze, 25 octobre 1944
… et les pertes ne se sont pas arrêtées là : outre la destruction du St-Lo, les pilotes-suicide du vice-amiral Onishi ont également gravement endommagé les porte-avions Kitkun Bay et White Plains

Et le 26 octobre, soit le jour-même où Halsey a ordonné à ses équipages de ne repêcher que les naufragés japonais jugés suffisamment "coopératifs", et de veiller à ce que les autres ne puissent rejoindre le rivage pour reprendre le combat, les Sangamon, Suwannee, Santee et Kalinin Bay ont à leur tour été frappés par des kamikazes qui, en deux jours, ont donc coulé un porte-avions d’escorte et en ont endommagé six autres en même temps qu’une trentaine d’autres bâtiments !

Et ce n’est pas fini : au large des Philippines, dans les semaines qui vont suivre, ces derniers vont également frapper des dizaines d’autres navires, en ce compris des porte-avions lourds, comme le Franklin (30 octobre), le Lexington (5 novembre) ou encore l’Essex et l’Intrepid (25 novembre)

Onishi avait raison : en termes de pure efficacité militaire, les résultats sont bien meilleurs une fois la survivabilité de l’avion et de son pilote soustraite de l’équation.

Quant à dire qu'ils sont suffisants...