samedi 30 juillet 2016

4904 - "En tout cas, ce serait plus plaisant que de les laisser mourir de faim"

"En tout cas, ce serait plus plaisant que de les laisser mourir de faim"
... et puisque rien n'a été prévu pour pallier le manque de logements, ou augmenter les rations alimentaires chichement livrées, la mortalité au sein des dits ghettos est vite devenue effrayante, ce qui, quelque part, offre au moins un avantage : celui de... diminuer quelque peu la surpopulation, et de répondre ainsi au désir des autorités du Reich de se débarrasser des Juifs par tous les moyens possibles !

Reste que les conditions, en particulier sanitaires, sont telles dans les ghettos qu'elles inquiètent jusqu'aux nazis les plus convaincus qui, par crainte d'émeutes, d'épidémies - en particulier de typhus - voire même pour des raisons humanitaires (!), ne cessent de réclamer une "solution" plus rapide à cette surpopulation  !

Dans une lettre adressée à nul autre que l'inévitable Adolf Eichmann, et datée du 16 juillet, le SS-Sturmbannführer [major] Rolf-Heinz Höppner (1) écrit ainsi que "Le danger existe, cet hiver, qu'on ne puisse plus nourrir tous les Juifs". "Il y a lieu de considérer sérieusement", ajoute-t-il, "si la solution la plus humaine ne serait pas de liquider les juifs inaptes au travail au moyen de quelque système rapide. En tout cas, ce serait plus plaisant que de les laisser mourir de faim" (2)

Au même moment, et sans davantage d'états d'âme, l'économiste Helmut Meinhold, en arrive quant à lui à la conclusion que six millions de Polonais sont également "en excédant par rapport aux besoins" [de travail futur] et constituent par là-même des "fardeaux" (Ballastexistenzen) pour le Reich...

(1) condamné à la prison à vie en 1949, Höppner fut libéré en 1957
(2) Goldhagen, op. cit.

vendredi 29 juillet 2016

4903 - "Je ne sais plus que faire"

"Ils sont encore arrivés par centaines. Je n'ai ni toit ni vivre ni rien"
… mais en attendant de mettre la main sur ce territoire de cocagne suffisamment éloigné et surtout suffisamment vaste pour y expédier tous les Juifs d’Europe, que faire de ces hommes, de ces femmes, de ces enfants dont l'Allemagne mais aussi les pays qu'elle occupe ne veulent plus,... si ce n'est continuer à les entasser dans des ghettos ?

Or les dits ghettos, conçus comme de simples et très provisoires "camps de transit", ne sont ni équipés ni dimensionnés pour héberger et nourrir pareille multitude durant plusieurs semaines ni, a fortiori, pendant plusieurs années !

"(...) les trains déversaient les gens sur les marchés, à la gare, n'importe où", déclarera ainsi Fritz Artl, chef du Service de la Population auprès du Gouvernement général de Pologne. "Tout le monde s'en fichait. Nous avons reçu un coup de fil du responsable de district qui se plaignait : "Je ne sais plus que faire [des Juifs]. Ils sont encore arrivés par centaines. Je n'ai ni toit ni vivre ni rien"" (1).

De fait, depuis l'automne de 1939, et en application de la gigantesque politique de "reingénierie ethnique" menée par Himmler, des centaines de milliers de Juifs ont déjà été "réinstallés" dans ces ghettos polonais surpeuplés, où ils ont dû se trouver une place - et un toit - au milieu des Juifs locaux qui, on s'en doute, n'ont nullement apprécié l'irruption de ces nouveaux venus dans les pièces minuscules où ils logeaient déjà à huit ou neuf, et survivaient avec presque rien,..

(1) Goldhagen, op. cit.

jeudi 28 juillet 2016

4902 - une option plus morale

Enfant mourant de faim sur un trottoir du ghetto de Varsovie, septembre 1941
… Berlin, 24 janvier 1941

Mais bien que premier intéressé par l'épouvantable situation des ghettos, Reinhard Heydrich ne parle pas encore "extermination" lorsque, le 24 janvier 1941, il s’en vient présenter à Hermann Goering la première ébauche de sa "Solution finale à la question juive", une "solution" où les Juifs seront à terme tous déportés à l’Est, dans "un territoire encore à déterminer" mais forcément situé quelque part en URSS vu l’échec de toutes les autres options, et aussi la volonté à présent affichée par Hitler d’envahir le Pays des Soviets à brève échéance suite à l’échec de la Bataille d’Angleterre (1)

Bien sûr - et de cela personne n’est dupe - les conditions de déportation, puis de survie, des Juifs ainsi "relocalisés" seront telles qu'il est inévitable qu'une bonne partie, et probablement la plus grande partie, d'entre eux mourra dans l’aventure.

Mais qu'importe : considérée du seul point de vue de l'esprit, la "relocalisation", même entachée d'innombrables cadavres, constitue une option bien plus "morale", et certainement plus digne d'une nation "civilisée" comme l'Allemagne, que le génocide pur et simple de millions d'hommes, de femmes et d'enfants !

Remaniée à plusieurs reprises dans les semaines et les mois suivants, l'"Endlösung der Judenfrage", sera formellement approuvée par Goering le 31 juillet suivant, soit un mois après le début de l'Invasion de l'URSS, conférant ainsi à Heydrich le blanc-seing qu'il réclame depuis 1939...

(1) dans l’esprit d’Hitler, une victoire contre l’URSS était à présent impérative pour convaincre les Anglais de signer une paix de compromis, et pour dissuader les Américains de se ranger à leurs côtés et contre l’Allemagne

mercredi 27 juillet 2016

4901 - quand s'évanouissent les espoirs de relocalisation

Ce n'était pas prévu au départ, mais tous les chemin pris depuis 1933 finiraient ici...
... la Shoah, le génocide de millions de Juifs, n'est donc pas une décision mûrement réfléchie, élaborée en petit comité, et en un instant bien précis : c'est au contraire le résultat chaotique d'une infernale et interminable succession d'initiatives maladroites, prises sur le terrain par quantités de gens, mais ayant toutes fini par déboucher, et même par provoquer, des d'impasses de plus en plus inextricables.

En parfait nazi, Himmler voulait lui aussi "que les Juifs fichent le camp d'Allemagne", mais il n'avait jamais pensé les expédier tous, femmes et enfants compris, dans des chambres à gaz.

Pendant des années, le Reichsführer n'avait en effet rien envisagé d'autre qu'une simple "relocalisation" des Juifs le plus loin possible des frontières du Reich, une "relocalisation" certes forcée et, à mesure que se fermaient les opportunités offertes par les pays limitrophes, de plus en plus brutale, donc coûteuse en vies humaines, mais une "relocalisation" qui excluait en tout cas le génocide au sens strict.

Mais à chaque nouvelle conquête, le Reich ne s'est hélas pas contenté d'agrandir son "espace vital" : il a également considérablement accru le nombre de Juifs à "relocaliser" et, en conséquence, rendu cette "relocalisation" de plus en plus illusoire, ne laissant plus au final que l'option de l'extermination pure et dure.

Et cette extermination des Juifs, impossible à concevoir en 1920, et même en 1933, est à présent d'autant plus envisageable que déjà pratiquée à grande échelle sur les handicapés et malades mentaux allemands. 

Bientôt, quand la situation dans les ghettos sera devenue intenable, et que s'évanouira le dernier espoir de trouver un "espace" où "relocaliser" les Juifs, elle s'imposera d'elle-même comme une évidence...

mardi 26 juillet 2016

4900 - l'inexorable marche au génocide

L'autorisation d'Hitler pour l'Aktion T4 ; une simple page qui tua plus de 70 000 personnes...
... dans l’impitoyable logique nazie, et plus encore que les Juifs sains de corps et d’esprit, les malades et handicapés mentaux allemands menacent non seulement la "pureté" et la "vigueur" du "sang allemand", mais mobilisent également - et c'est bien là le problème - un nombre appréciable de médecins, d'infirmières, de lits d'hôpitaux et de ressources diverses, lesquelles trouveraient assurément une application bien plus utile ailleurs, et en particulier en temps de guerre… 

Exit donc la stérilisation forcée, et place à l'euthanasie non moins forcée !

Mais même dans ce régime dictatorial qu'est le Troisième Reich, on ne peut se contenter d'une vague autorisation orale du Führer pour mettre sur pied une organisation appelée à bouleverser l'ordre social traditionnel en se chargeant de mettre à mort des dizaines de milliers d'Allemands désormais reconnus comme "inutiles" : même si la Loi ne veut plus dire grand-chose, elle continue néanmoins de primer, ce pourquoi Hitler, tel un moderne Louis XVI, signe donc, en octobre 1939, une simple autorisation écrite, prudemment antidatée au 1er septembre, soit au jour-même de la déclaration de guerre à la Pologne,... qui en justifie donc la finalité !

Dans les deux ans qui suivent, la plupart des malades et handicapés sélectionnés, soit plus de soixante-dix mille personnes, sont secrètement convoyés vers des asiles spécialisés, et exterminés au monoxyde de carbone.

En Poméranie, le gauleiter Franz Schwede-Coburg préfère pourtant recourir aux bonnes vieilles méthodes,... et fait tout simplement fusiller les siens par la SS, tandis qu'en Prusse orientale, Erich Koch se montre plus imaginatif encore, et fait tester pour la première fois des unités de gazage mobiles - autrement dit des camions à gaz - qui vont bientôt resservir au plus grand "bénéfice" des Juifs...

lundi 25 juillet 2016

4899 - une solution "non bureaucratique"

Les malades mentaux coûtaient trop cher : on décida de les éliminer...
… tout commence au début 1939 par cette lettre d'un père de Leipzig suppliant son Führer bien-aimé d'autoriser les médecins à euthanasier son fils né aveugle, sans avant-bras gauche, et avec une jambe difforme.

Et Hitler, déjà fort bien disposé à l'égard de l'"idée", de réclamer aussitôt de son médecin personnel - le docteur Karl Brandt (1) - qu'il accède au désir de ce père éploré puis, par extension, à toutes les demandes similaires.

Mais tout Führer soit-il, Hitler craint malgré tout la réaction - prévisible - de ses compatriotes et des églises allemandes à l'égard d'un tel programme, ce pourquoi il insiste sur l'absolue nécessité d'une "solution totalement non bureaucratique de ce problème" (sic), laquelle aboutit bientôt à la création d'une fort secrète "Commission du Reich pour l'enregistrement scientifique des souffrances héréditaires et congénitales graves" qui, dans un premier temps, assassine par injection de barbituriques de cinq à huit mille enfants handicapés.

En août, la machine de mort est rodée et peut désormais passer à la vitesse supérieure... avec le plein assentiment des médecins qui, contrairement à ce que l'on aimerait imaginer aujourd'hui, ne se font nullement prier pour appliquer les directives de l'État

"Un nombre appréciable de médecins fut convoqué à la Chancellerie du Reich afin de solliciter leurs points de vue sur un tel programme. Dans leur écrasante majorité, ils se dirent favorables et prêts à coopérer. Ils laissèrent entendre que le nombre "d'éligibles" pourrait se situer autour de soixante mille patients" (2)

(1) condamné à mort après guerre, Karl Brandt fut exécuté à la prison de Landsberg, le 2 juin 1948
(2) Kershaw, op cit

dimanche 24 juillet 2016

4898 - de la "gêne" à "l'élimination"

"60 000 RM : le coût d'une maladie héréditaire", affiche 1938
... pour Himmler, et pour les Nazis en général, le "sang juif" est "naturellement inférieur" au "sang allemand.

Mais lorsque ce "sang allemand" en principe si "supérieur" connaît des ratés, et engendre malgré tout des malades mentaux ou des enfants handicapés, ceux-ci ne sont qu'odieuses insultes à la théorie, en même temps que des vies "non-productives", donc "gênantes".

De la "gêne" à "l'élimination" , c-à-d à l’euthanasie forcée, il n’y a qu’une simple étape qui, et pour ne parler que de l'Allemagne, a d'ailleurs été théorisée dès les années 1920 par des gens comme le juriste Karl Binding ou le psychiatre Alfred Hoche.

Mais à cette époque du moins, Hitler ne se prononce pas ouvertement en sa faveur et prône plutôt la stérilisation forcée de tous ceux et celles qui sont susceptibles "d'affaiblir le sang allemand" : entre 1933 et 1939, près de 400 000 Allemands, diagnostiqués - à tort ou à raison - comme schizophrènes, épileptiques ou même simplement alcooliques chroniques, seront ainsi stérilisés contre leur gré.

Reste que même rendus incapable de procréer, ces malheureux continuent de coûter fort cher au "si généreux" système de Santé du Reich !

L'euthanasie mettrait certes un terme définitif à tout cela, mais les réticences de la population et des églises à l'égard de cette "Vernichtung lebensunwerten Lebens"  - de cette "destruction de la vie qui ne mérite pas de vivre" - sont telles que "l'action d'euthanasie", qu’on appellera un jour "Aktion T4" (1), reste essentiellement dans le domaine de "l'idée" et doit attendre le début de l'année 1939 pour enfin voir le jour et se développer dans un cadre officiel...

(1) dite "T4", en raison de l'implantation de son quartier général au 4 de la Tiergarten Strasse, à Berlin