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dimanche 11 novembre 2007

1708 - irrationalité collective

… en additionnant tous ceux reconnus comme Juifs ou Mischlinge au terme des Lois de Nuremberg de 1935, on arrivait à un total de quelque 600 000 personnes, soit à peine… 1 % de la population allemande.

Plus surprenant encore : bien que largement répandu, l'antisémitisme s'avérait bien moins virulent dans les grandes villes, où résidaient la quasi-totalité des Juifs allemands que dans les campagnes, où l'on n'en trouvait pour ainsi dire aucun.

Sachant cela, le lecteur d'aujourd'hui peine à comprendre comment, en plein cœur de l'Europe occidentale, au beau milieu du 20ème siècle, une population civilisée et de haute culture a pu se sentir à ce point menacée dans son existence et sa descendance pour qu'elle en vienne à cautionner, et même à réclamer, l'exclusion, l'expulsion, et finalement la mort d'une minorité aussi insignifiante.

A l'exception des plus vieux ou des plus bigots, qui continuaient à les considérer comme créatures du Malin, les citoyens allemands, dans leur majorité, adhéraient aux arguments martelés depuis des décennies par les pamphlets racistes, puis la Propagande officielle du régime : depuis toujours, les Juifs étaient, dans leur ensemble, des individus malfaisants, qui n'avaient jamais effectué un "vrai travail" mais qui, par l'usure et la spéculation, s'enrichissaient au contraire de celui des Allemands, dès lors indûment privés des fruits de leur honnête labeur.

Ils monopolisaient de plus des secteurs essentiels comme la Banque et les médias, spéculaient contre le Mark, étaient responsables de la crise économique, du chômage et de la vie chère et, en compagnie de leurs cousins bolcheviques – les deux termes étant d'ailleurs fréquemment associés sous l'étiquette de "judeo-bolcheviques" – étaient à l'origine du "coup de poignard dans le dos" qui avait conduit l'Allemagne à l'armistice de 1918, puis à "l'humiliation" du Traité de Versailles de 1919...

samedi 10 novembre 2007

1707 - et pour compliquer les choses encore plus...

.. lorsqu'il ne se reconnaissait pas dans la "race" qu'on leur attribuait, les Mischlinge, et même les Juifs, s'adressaient alors aux tribunaux, et cherchaient, pour des raisons évidentes, à se faire reclasser dans des catégories supérieures (par exemple de Juif à Mischlinge au premier degré, de Mischlinge du premier degré à Mischlinge au second degré ou même à Aryen)

Très vite, la profession de généalogiste agréé devint une des plus courues d'Allemagne, non seulement chez les Juifs et Mischlinge avides d'un "reclassement", mais aussi chez les Aryens à qui l'Administration, l'Armée, et bien entendu la SS, réclamaient un certificat d'aryanité en bonne et due forme.

Être classé dans telle ou telle catégorie raciale pouvait représenter la différence entre l'emploi et le chômage et, plus tard, entre la Vie et la Mort.

Néanmoins, ceux qui se retrouvaient dans la catégorie la plus inférieure, celle des Juifs, bénéficiaient parfois de la protection de la Loi, ou tout simplement des réticences des autorités à l'appliquer jusqu'au bout.

Ainsi, pour les mariages mixtes contractés avant 1935 : même s'ils étaient officiellement reconnus comme "Juifs", les conjoints d'Allemands faisaient rarement l'objet de mesures d'expulsion, et plus tard de déportation, car cela n'aurait pas manqué de provoquer des troubles sociaux, du fait de la réaction prévisible du conjoint allemand. Dans les faits, la plupart de ces Juifs échappèrent eux aussi aux massacres des années ultérieures.

De même, en fut-il des "Schutzjuden" (ou "Juifs protégés"), qui bénéficiaient d'une certaine protection parce qu'ayant "rendu de grands services à l'Allemagne" (comme ceux décorés de la Croix de Fer lors de la 1ère Guerre mondiale), ou encore les Juifs vivant en Allemagne en tant que nationaux ou bi-nationaux de pays neutres, comme la Suisse, la Suède ou le Portugal...

vendredi 9 novembre 2007

1706 - de la théorie à la pratique

... élaborée en 1935, la définition du "Juif" resta d'application jusqu'à la fin de la guerre,... du moins en Allemagne, étant bien entendu que dans tous les territoires occupés par l'Allemagne, ses nombreuses subtilités échappèrent souvent aux SS moyens, qui eurent alors tendance à rafler, déporter et exécuter comme "Juifs" tous ceux - y compris les musulmans ! - qui leur semblaient mériter ce qualificatif...

Mais en Allemagne-même, la définition donna lieu à d'innombrables débats et interprétations, en particulier au niveau des Mischlinge.

S'il était aisé de s'entendre sur la signification des termes "mariage" et "filiation", la détermination de la religion des grands-parents était beaucoup moins évidente.

Jusqu'en 1875, c'étaient d'ailleurs les églises allemandes qui enregistraient les naissances et les baptêmes. Si celles-ci ne virent aucune objection à livrer leurs registres - l'église luthérienne de Berlin allant même, de sa propre initiative, et sans que personne ne lui demande rien, jusqu'à dresser une liste alphabétique de toutes les conversions de Juifs entre 1800 et 1874 - il pouvait néanmoins arriver que les dits registres aient disparu du fait d'une guerre ou d'un incendie, que ces documents soient inaccessibles (par exemple si la paroisse était située dans une zone devenue russe ou polonaise après 1918), que des enfants juifs aient été adoptés par des aryens (et inversement), que des enfants soient nés de père inconnu, que les grands-parents aient changé de nom, ou encore que les enfants ou petits-enfants allèguent que les parents ou grands-parents que leur attribuaient les documents officiels ne soient pas les bons...

jeudi 8 novembre 2007

1705 - la troisième race

... à l'origine, le parti nazi avait souhaité considérer comme "Juifs" tous les métis issus d'une union entre Juifs et Aryens, ce qui risquait de soulever d'innombrables protestations dans la population, en plus de priver les entreprises et l'armée d'une grande quantité d'employés et de soldats.

Stuckart et Lösener imposèrent donc la création d'une sorte de "troisième race", celle des Mischlinge, ou individus métissés de Juifs à des degrés divers.

Étaient donc considérés comme "Mischlinge au premier degré" a) tout individu ayant deux grands-parents juifs mais qui n'était pas lui-même de confession israélite ni marié à un Juif ou une Juive, et b) "Mischlinge au second degré" tout individu n'ayant qu'un seul grand-parent juif.

Même si les individus ainsi qualifiés de Mischlinge étaient considérés comme "non-aryens", ce qui les privait de nombreuses opportunités d'emploi et de toute chance de promotion en raison de leur "tare" raciale plus ou moins importante, ils échappaient du moins au sort commun des "Juifs" ce qui, en pratique, permit à la plupart d'entre eux d'échapper aux déportations et massacres ultérieurs...

mercredi 7 novembre 2007

1704 - qu'est-ce qu'un Juif ?

... souvent perçues comme une étape-clé des persécutions nazies envers les Juifs, les Lois de Nuremberg de 1935 ne visaient en réalité qu'à imposer un cadre légal, et un peu d'ordre, dans la multitude d'initiatives individuelles et de règlements collectifs déjà pris, d'un bout à l'autre de l'Allemagne, à l'encontre des Juifs.

Le 13 septembre 1935, lors du Congrès de Nuremberg, Hitler ordonna de réaliser en deux jours une "Loi pour la protection du sang et de l'honneur allemands", que des juristes, exténués et bientôt à cours de papier, finirent par rédiger... sur des cartons de menus (!)

Quinze jours plus tard, il fallut bien se résoudre à définir une fois pour toutes qui était ou pas un "Juif"

Une définition basée sur la simple pratique religieuse aurait par trop limité le champ d'action et n'aurait correspondu en rien à la volonté de définir les Juifs comme une "race" différente de la "race allemande".

Le 01 novembre 1935, deux juristes éminents, les docteurs Stuckart et Lösener rédigèrent donc une autre définition qui, se voulant la plus simple possible, finit malgré tout par poser plus de problèmes qu'elle n'en résolut.

Quelle quoi soit la religion pratiquée (ou non) par l'intéressé, était à présent considéré comme "Juif" a) tout individu ayant au moins trois grands-parents juifs ou b) tout individu ayant deux grands-parents juifs et étant lui-même soit de confession israélite, soit marié à un Juif ou une Juive, soit issu d'un mariage où l'un des époux était juif si le mariage avait été contracté après la promulgation de la Loi, soit enfant illégitime d'un parent juif si la naissance avait eu lieu après le 31 juillet 1936.

Pour rendre les choses encore plus compliquées, ces deux juristes créèrent une sorte de "troisième race", celle des "Mischlinge", ou individus métissés de Juifs, c-à-d ceux qui, bien que n'étant pas officiellement reconnus comme "Juifs" possédaient néanmoins une certaine quantité de sang juif.

mardi 6 novembre 2007

1703 - exclure du corps social

... pour préserver la pureté de la "race allemande" de l'influence délétère et pernicieuse de la "race juive", les Nazis estimaient nécessaire de limiter autant que possible les contacts entre les premiers et les seconds.

On pouvait y arriver de diverses manières, et notamment par l'exclusion.

Sous le régime nazi, les Juifs ne purent bientôt plus s'inscrire à l'Université, ou pratiquer des professions comme médecins, avocats, magistrats, fonctionnaires ou enseignants. Ils furent déchus de leur nationalité allemande. Il leur fut interdit de fréquenter des lieux publics comme les parcs ou les bibliothèques, d'emprunter les transports en commun si les autobus ou les compartiments de train étaient déjà occupés par des Aryens, et, bien entendu, de se marier ou même d'avoir des relations sexuelles avec un membre de la race aryenne.

On pouvait aussi recourir au bon vieux principe du ghetto, c-à-d les forcer à quitter leur domicile et à aller s'établir, entre eux, dans un quartier déterminé, d'où ils ne sortiraient quasiment plus,... ce qui n'allait pas forcément de soi en Allemagne, où les quartiers et les rues "juives" n'existaient guère au départ, et où aucun maire ni aucun habitant ne souhaitait véritablement les voir apparaître.

On pouvait enfin (1), en multipliant les exclusions, brimades et vexations de toutes sortes, leur rendre l'existence à ce point impossible qu'ils ne verraient plus d'autre solution que de quitter l'Allemagne et d'émigrer en quelque pays qui voudrait bien d'eux, ce qui posait néanmoins deux problèmes importants : trouver des pays qui accepteraient de les recevoir, et surtout empêcher l'exode des biens et richesses que ces Juifs décidément bien ingrats ne manqueraient de vouloir emmener avec eux...

(1) pour une analyse complète des différentes mesures prises à l'encontre des Juifs : Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, chapitres V et VI

lundi 5 novembre 2007

1702 - un problème de définition

… eut-elle été fondée sur la religion, c-à-d si l'on s'était contenté de définir comme "Juif" tout "pratiquant du culte israélite", la distinction entre "Juif" et "non-Juif" n'aurait pas présenté de grandes difficultés.

Fondée sur la "race", elle posait en revanche des difficultés considérables. A la différence des Juifs polonais et russes, les Juifs allemands s'étaient en effet largement fondus parmi la population. Ils habitaient généralement dans les mêmes quartiers et s'habillaient de la même manière que les Allemands non-juifs.

Au fil des décennies, beaucoup avaient "germanisé" leurs noms et prénoms. Certains s'étaient convertis au catholicisme ou, comme le père de Karl Marx, au protestantisme. D'autres, bien que n'ayant pas officiellement abjuré, ne fréquentaient plus la synagogue, ne pratiquaient plus la religion juive, ou ne se reconnaissaient tout simplement plus comme "Juifs"

En dépit des affirmations d'antisémites rabiques comme Julius Streicher - propriétaire et éditorialiste du "Stürmer", et des caricatures régulièrement publiées dans la Presse ou reproduites sur des pamphlets ou des affiches, l'examen des "traits raciaux" censés distinguer les Juifs des Aryens, cet examen était rarement probant, fort peu scientifique, et risquait toujours de déboucher sur de regrettables méprises, c-à-d de classer un "Juif" comme "Aryen" ou, pire encore, de déclasser un "Aryen" en "Juif".

A cela s'ajoutaient les problèmes liés aux mariages mixtes, et surtout à leur descendance : un métis était-il d'abord Juif ou d'abord Allemand ? A partir de combien de générations cessait-on d'être l'un ou l'autre ?

On ne pouvait pas laisser aux simples citoyens, ou même à la police ou la SS, la liberté de s'en prendre librement à tous ceux qui "semblaient Juifs", ou "dont les voisins affirmaient qu'ils étaient Juifs", avec, là encore, tous les risques de méprises éventuelles.

Il fallait à l'évidence une définition plus précise, que pourraient accepter les cours et tribunaux mais qui resterait malgré tout compréhensible pour le SS ordinaire ou le commun des mortels.

Les Lois de Nuremberg allaient s'en charger...

dimanche 4 novembre 2007

1701 - racialement différents

… pour comprendre le rôle que joua la SS dans l'expulsion, puis ensuite la déportation et finalement l'élimination des Juifs, il faut remonter aux sources-mêmes du "problème juif".

Fondé sur la religion, l'ancien antisémitisme médiéval considérait le
Juif comme un individu certes maléfique - et d'ailleurs souvent associé à Satan - mais qui demeurait néanmoins réformable, puisque simplement égaré sur la voie d'une mauvaise religion, d'une mauvaise interprétation du message divin.

Fondé sur la "race", l'antisémitisme laïc et moderne de l'État-nation ne pouvait au contraire que le condamner à l'expulsion ou l'extermination.

Parce qu'il était désormais "racialement différent", le Juif était et resterait à jamais différent des Allemands. Là où un prêtre et le talent d'un bourreau pouvaient autrefois suffire à transformer en Chrétien jusqu'au Juif le plus convaincu, il aurait à présent fallu des quantités véritablement astronomiques de "sang allemand" pour extirper jusqu'à la moindre trace de "judéité" du Juif le plus banal.

A contrario, il suffisait de quelques gouttes de "sang juif" pour contaminer le peuple allemand, ce que les théoriciens de l'antisémitisme n'allaient pas manquer d'exploiter à leur avantage...

Dès février 1920, l'article 4 du programme politique du NSDAP proclamait fièrement que "seuls les membres de la Nation peuvent être citoyens de l'État. Seuls ceux qui sont de sang allemand, quelle que soit leur confession, peuvent être membres de la Nation. En conséquence, aucun Juif ne peut être membre de la Nation".

Toute la question était de savoir comment distinguer le "Juif" des "Allemands"