... soixante ans après les faits, la proposition "Juifs contre camions" continue de susciter l'incrédulité et de diviser les historiens.Comme Hitler se plaisait à le rappeler, "on ne négocie jamais en position de faiblesse". Dès lors, on peut légitimement se demander si Heinrich Himmler - dont Eichmann n'était en vérité que l'émissaire - espérait réellement voir les Occidentaux, qui se savaient sur le point de gagner la guerre, accepter un pareil échange que les Russes, de leur côté, considéreraient assurément comme un casus belli. Dans cet univers d'illusions et d'erreurs de jugements que fut la 2ème Guerre mondiale, la réponse apparaît pour le moins complexe.
On a coutume d'affirmer que les démocraties ne cessèrent de se méprendre sur la véritable nature de la dictature nazie, mais l'inverse est tout aussi vrai. Alors même que tout s'écroulait autour d'eux, la plupart des Allemands - et Hitler n'y faisait certes pas exception - restaient pour leur part convaincus que la Grande-Bretagne, et surtout les États-Unis, s'étaient trompés d'alliance et qu'il ne faudrait finalement pas grand-chose - et pourquoi pas un million de Juifs ? - pour les pousser à se retourner avec eux contre les Russes. Tout aussi dictatorial, le régime de Joseph Staline vivait d'ailleurs dans la hantise d'un tel retournement.
D'un autre côté, l'hypothèse de la manipulation dans l'offre "Juifs contre camions" ne saurait davantage être exclue. En homme prudent, Himmler menait évidemment double-jeu : que les Occidentaux manifestent le moindre intérêt pour sa proposition, qu'ils entreprennent le moindre début de négociation formelle, et il se retrouverait en mesure de les faire chanter ou même - qui sait - d'inciter les Russes à se retourner contre eux.
Pour autant, même après son refus définitif par les Alliés, l'offre de Himmler ne resta pas un cas isolé. Par la suite, le Reichsführer continua en effet de multiplier les contacts avec les représentants de pays neutres et des organisations juives, et ce en vue de conclure une paix séparée, allant même, à plusieurs reprises, jusqu'à libérer plusieurs centaines de détenus juifs, en témoignage de sa bonne volonté.
Plus lucide que Hitler, Himmler avait depuis longtemps compris que la guerre était perdue, mais n'en continuait pas moins à entretenir l'illusion selon laquelle, lui, Himmler, pourrait conserver un poste de premier plan dans l'Allemagne à venir. Quinze jours avant la capitulation de l'Allemagne, le Reichsführer SS et principal organisateur de la "Solution finale" et de la mort de millions de Juifs européens en était encore à se demander si, lorsqu'il rencontrerait Eisenhower pour discuter de Paix, il devrait effectuer le salut hitlérien ou, au contraire, lui serrer la main (!)
Pour les Juifs hongrois, depuis longtemps transformés en cendres à Auschwitz, la question n'avait hélas plus la moindre pertinence...
Aucun commentaire:
Publier un commentaire