mardi 16 novembre 2004

618 - la grande traversée

... Initialement prévu en juillet, l'appareillage de l'escadre russe qui doit briser le blocus japonais autour de Port Arthur n'a pu avoir lieu que trois mois plus tard, le 14 octobre 1904. Et encore a-t-il fallu se passer de plusieurs bâtiments qui n'étaient pas prêts - dont un cuirassé flambant neuf - ce qui laisse tout de même une escadre forte de cinq cuirassés et d'une quarantaine de navires plus petits.

Pour Rojesvensky, le principal adversaire n'est pourtant pas le marin japonais, le manque d'entraînement des hommes, l'ennui ou la longueur de la traversée : le véritable ennemi, c'est le charbon, que sa flotte engloutit quotidiennement par dizaines de tonnes. Ce charbon qui va rapidement poser d'insurmontables problèmes et devenir une véritable obsession pour les équipages.

Du golfe de Finlande jusqu'à Port Arthur en passant par le Cap de Bonne Espérance, il y a en effet plus de 30 000 kilomètres... sans une seule base russe. Sur le papier, des accord ont bien été conclus avec le gouvernement allemand, et des navires charbonniers de la Hamburg America Linie doivent en principe s'échelonner tout au long du trajet suivi par l'escadre afin de la ravitailler. Mais il est manifeste que personne, dans les salons feutrés de Saint Petersbourg, n'a réalisé que pareil périple n'avait jamais été tenté auparavant.

Pire encore : alors qu'il traverse de nuit la Mer du Nord, un des bâtiments de l'escadre russe signale être attaqué par des torpilleurs japonais... qui n'existent que dans l'imagination de guetteurs trop nerveux. Du coup, sans même en avoir reçu l'ordre, quelques canonniers se mettent à se tirer les uns sur les autres, à l'aveuglette, causant des dommages ici et là... mais réussissant surtout à couler un innocent chalutier britannique, régulièrement éclairé, et qui passait là par hasard...

En Grande-Bretagne, c'est évidemment le tollé immédiat, surtout lorsqu'on apprend que les Russes, après s'être rendus compte de leur méprise, ne se sont même pas donnés la peine de repêcher les survivants. Déjà alliés des Japonais, les Britanniques sont à deux doigts de déclarer la guerre.

L'affaire finit heureusement par se conclure à l'amiable - la Russie acceptant de verser de s indemnités aux familles des victimes britanniques - mais le 26 octobre 1904, alors que l'escadre pénètre dans la rade de Vigo, où l'attendent les charbonniers allemands, ce sont maintenant les douaniers espagnols qui surgissent, et lui interdisent de transborder le précieux combustible à l'intérieur de leurs eaux territoriales. C'est le début d'une interminable série d'incidents du même type.

Il faut en effet continuellement transborder le charbon à la main, par sacs entiers, et par dizaines de tonnes. Déjà exténuante en soi, l'opération ne peut s'exécuter qu'au mouillage, dans un port, ou, à l'extrême limite, machines stoppées, sur une mer parfaitement étale. C'est un travail extrêmement pénible, qui dure des heures, sous un soleil de plomb, dans une chaleur infernale, au milieu d'une poussière qui colle à la peau et prend à la gorge.

Et compte tenu du faible rendement énergétique du charbon, et de la qualité très relative des chaudières de l'époque, c'est de surcroît une manoeuvre qu'il faut répéter avec une régularité décourageante, qui épuise les équipages et annihile un moral qui leur manquera cruellement lorsque viendra le moment de combattre...

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