vendredi 6 mars 2026

9201 - sortir de la léthargie

Le Derffflinger. Notez le changement dans la disposition des tourelles par rapport aux croiseurs de bataille précédents

... pour cette action, menée avec les Seydlitz, Von der Tann et Moltke, et quelques bâtiments plus petits, l’amiral Franz von Hipper a été décoré de la Croix de Fer, tout en reconnaissant ne pas avoir accompli grand-chose au niveau militaire, si ce n'est de n'avoir lui-même perdu aucun de ses bâtiments dans  cette aventure, ce qui, pour le Kaiser, était assurément l'essentiel !

De toute manière l’essentiel est ailleurs puisque ce Raid sur Yarmouth a au moins démontré que les côtes britanniques étaient bel et bien vulnérables et ouvertes aux attaques de navires de ligne rapides, ce qui, tout naturellement, a alors incité les responsables de la Kaiserliche Marine à sortir quelque peu de leur léthargie et à planifier d’autres attaques du même genre

Deux semaines plus tard, Hipper a ainsi demandé à son supérieur et commandant-en-chef de la Hochseeflotte, Friedrich von Ingenohl, qu’il sollicite auprès du Kaiser l’autorisation de mener une nouvelle attaque du même genre.

Le Kaiser ayant dit oui, l’attaque, mettant en oeuvre les croiseurs de bataille Seydlitz, Von der Tann, Moltke, et le tout récent Derfflinger ainsi qu'une dizaine de bâtiments plus petits, a finalement été fixée au 16 décembre 1914, sur une bande côtière de quelque 100 km englobant les villes portuaires de Scarborough, Whitby et Hartlepool...


jeudi 5 mars 2026

9200 - le Raid sur Yarmouth

Le Seydlitz, sans doute le plus célèbre, et le plus souvent atteint, des croiseurs de bataille allemands

… depuis que la guerre navale existe, interdire aux navires de se risquer en mer, ou du moins encadrer leurs sorties et les réduire au minimum, a toujours été la meilleure manière de les préserver - Hitler arrivera d'ailleurs exactement à la même conclusion dans 25 ans ! - mais à ce compte-là, pourquoi se doter d’une énorme marine de guerre,... et aussi, pourquoi s’entêter à l’entretenir ?

Pour l'heure, le Kaiser, donc, a réclamé de sa marine de guerre qu’elle s’abstienne "de se lancer dans des actions susceptibles d’entrainer des pertes importantes",... mais il ne lui a pas stricto sensu interdit de mener des raids de faible envergure et avec un petit nombre de navires.

Et quoi de mieux que des croiseurs de bataille, navires puissamment armés mais surtout très rapides, pour mener à bien des opérations de type hit and run, où l’on se contente de surgir par surprise à tel ou tel endroit, d’y mener quelques bombardements, puis de retraiter aussitôt vers la base à toute vapeur, sans laisser à l’ennemi le temps de réagir et de mener à bien une interception ?

Reste qu’il a tout de même fallu attendre le 3 novembre suivant avant d’assister à une action notable de croiseurs de bataille allemands qui, venus en appui d’une opération de mouillage de mines, ont brièvement canonné la ville portuaire de Yarmouth, n’y causant toutefois que des dommages mineurs, avant de se retirer vers la Baie de Jade sans être inquiétés...


mercredi 4 mars 2026

9199 - ne pas se lancer dans des actions susceptibles d'entraîner des pertes importantes...

A Heligoland, des Britanniques contemplent le croiseur Mainz en flammes et en train de sombrer

… les opérations offensives menées par des croiseurs de bataille ont du reste déjà débuté, quoique de manière quelque peu involontaire, le 28 aout 1914, lors de la Première Bataille de la Baie de Heligoland, opération extraordinairement confuse, voire même chaotique, où absolument rien ne s’est déroulé selon le plan prévu, et où on a même aperçu des sous-marins britanniques lancer des torpilles sur des croiseurs… britanniques, et se faire canonner en retour !

Le 28 aout 1914, donc, en voulant tendre un piège aux destroyers allemands opérant dans la Baie de Heligoland, à l’embouchure de l’Elbe, les croiseurs et destroyers du commodores Tyrwhitt ont en effet été surpris par l’arrivée aussi inattendue que rapide de plusieurs croiseurs légers allemands accourus en renfort de leurs petits camarades, et n’ont finalement dû leur salut qu’à l’apparition tout aussi spectaculaire, mais pas du tout prévue à l’origine, des trois croiseurs de bataille du vice-amiral David Beatty, qui ont rapidement transformé en amas de ferrailles les croiseurs légers Cöln et Ariadne,… et presque aussi vite propulsé Beatty lui-même au rang de héros national, au plus profond déplaisir de son supérieur, John Jellicoe, avec lequel il ne s’entend du reste pas du tout - nous y reviendrons.

Après cette action, qui a valu aux Allemands la perte de trois croiseurs légers et de plus de 700 hommes, mais aussi au propre fils du grand-amiral Tirpitz de se retrouver prisonnier des Britanniques qui l’avaient secouru après le naufrage du croiseur Mainz sur lequel il servait (!), le Kaiser lui-même s’est ému et a exigé de la Kaiserliche Marine qu’elle fasse désormais preuve de prudence et s’abstienne en particulier "de se lancer dans des actions susceptibles d’entrainer des pertes importantes", formulation extraordinairement vague mais qui n'encourage certainement pas l'initiative.

Tout comme un jour un certain… Adolf Hitler, l’Empereur Guillaume II n’entend rien aux choses de la mer, mais il sait en revanche fort bien ce que coûtent les navires de guerre, et est parfaitement conscient du fait que l’Allemagne, qui dans ce domaine accuse déjà un gros retard sur la Grande-Bretagne, aura bien plus de difficultés qu’elle à remplacer les navires perdus au combat, ce qui accroitra encore son handicap...


mardi 3 mars 2026

9198 - en attendant mieux...

Le croiseur de bataille Australia, en 1914

… si l’Opération des Dardanelles et la tentative d’ouvrir un "3ème Front" se soldent donc par un catastrophique échec naval, et dans quelques mois terrestre, cet échec a au moins l’avantage de ne pas coûter trop cher à la Royal Navy qui, à l’exception de nombreux dommages au croiseur de bataille Inflexible et à divers autres bâtiments, n’a finalement perdu que deux pré-dreadnought "coule-tout-seul"  à la valeur militaire à peu près nulle, et qui auraient de toute manière bientôt succombé aux chalumeaux des démolisseurs.

Et cet échec va d’autre part permettre à Jellicoe de récupérer l’Inflexible en juin 1915, après ses réparations, et, surtout, le Queen Elizabeth, le premier des nouveaux Super-dreadnought de 33 000 tonnes, qui sont alors les plus puissants cuirassés au monde.

Et comme les chantier navals continuent de livrer de nouveaux bâtiments, les effectifs de la Grand Fleet continuent de croître, et d’autant plus qu’en janvier, celle-ci a également accueilli dans ses rangs le croiseur de bataille Australia, acquis par le gouvernement australien avant la guerre pour parer la menace allemande dans Pacifique et qui, cette menace maintenant complètement disparue, est devenu disponible et a été mis à disposition des Britanniques.

Mais si les effectifs de la Grand Fleet s’étoffent mois après mois, c’est aussi le cas de ceux de la Hochseeflotte allemande, sans pour autant que celle-ci soit en mesure de rattraper son infériorité numérique, ce qui l’oblige donc, plus que jamais, à demeurer dans ses ports, par crainte d’être complètement anéantie si elle se hasarde à tenter une sortie en force.

Et comme les Britanniques, de leur côté, craignent tout autant de donner dans un barrage de sous-marins ou un champ de mines allemands s’ils se décident à en faire de même, la situation est plus que jamais bloquée, en sorte qu’en pratique, dans ce confit mondial qui est devenu celui des tranchées et de l’immobilisme, les plus puissantes machines de guerre jamais conçues par l’Homme ne servent strictement à rien !

Pour sortir de cette impasse, et tout de même justifier aux yeux de l’opinion publique le coût extravagant de leur construction et celui de leur maintien, Britanniques et Allemands ont toutefois commencé à utiliser quelques-uns de leurs croiseurs de bataille pour mener de rapides opérations de type hit and run à proximité des côtes ennemies

En attendant mieux… 

lundi 2 mars 2026

9197 - expendables

Les Dardanelles, ou le dramatique échec d'un "3ème Front"

… 23 mars 1915

Pour l'heure, le principal intéressé, John Michael de Robeck, ne semble en tout cas nullement décidé à baisser les bras

Dans son esprit, il s'agit juste de reprendre son souffle, de panser les plaies, et aussi, comme il l'écrit à Churchill le 20 mars,... de profiter du fait que de nombreux marins, rescapés du naufrage des trois pré-dreadnought, se retrouvent à présent disponibles pour remplacer les équipages civils des dragueurs de mines, dont chacun a pu mesurer, depuis le début de cette affaire, à quel point ils manquaient d'enthousiasme à l'idée de risquer leur vie sous la mitraille !

Et Churchill est bien de son avis : dans cette guerre où les hommes ne comptent pas, et où les navires perdus, à l'exception de l'Inflexible - qui n'est d'ailleurs qu'endommagé - étaient de toute manière obsolètes, donc expendables, il importe de reprendre l’attaque au plus vite, ce pourquoi informe-t-il De Robeck de sa décision d'envoyer quatre autres pré-dreadnought en remplacement !

Reste que de Robeck, comme Carden avant lui, commence maintenant à douter : les champs de mines dont on connait l’existence et dont on avait voulu se débarrasser le 18 mars, demeurent largement intacts, et la perte des trois pré-dreadnought, à présent bel et bien attribuées à des mines, prouve qu’il en existe d’autres, et peut-être aussi d’autres canons et d’autres torpilles, dissimulés en d’autres endroits de cet infernal goulet de plus de 60 km de long

Rien ne garantit donc qu’une nouvelle attaque connaitrait cette fois un meilleur sort, ce pourquoi, le 23 mars, se résout-il à jeter l’éponge et à reconnaître la défaite de la Marine, en soulignant, dans un télégramme à l’Amirauté, que "des forces terrestres seront nécessaires"...

La partie proprement navale - la seule qui nous intéresse ici - de l’Opération des Dardanelles (1) s’achève donc sur un complet échec pour les Britanniques, et en particulier pour Churchill qui, emporté par ce désastre, n’a d’autre choix que de démissionner le 25 mai suivant…

(1) après avoir pris pied sur la Péninsule de Gallipoli le 25 avril, le contingent franco-britannique, incapable de l’emporter, sera finalement contraint à un humiliant rembarquement le 9 janvier 1916 - Saviez-vous que… Gallipoli


dimanche 1 mars 2026

9196 - avec des si et des peut-être...

Les Dardanelles : avec des si et des peut-être...
... sur le Queen Elizabeth, cette succession de catastrophes a naturellement été accueillie avec consternation. mais le feu ottoman étant à présent réduit à presque rien, la plupart des officiers présents estiment qu’il faut poursuivre la lutte et envoyer immédiatement les dragueurs de mines

Toute fois, l’amiral John Michael De Robeck, qui a remplacé Carden, hésite : il compte des centaines de morts et de blessés dans ses rangs; il a déjà perdu trois cuirassés - et avec l’Inflexible peut-être même un quatrième (!), - et il n'en connait toujours pas la raison; les bâtiments survivants ont tous subi de nombreux et parfois importants dommages; le soir tombe et, surtout, rien ne garantit que cette soudaine accalmie ne dissimule pas une ruse des Ottomans visant à attirer leurs adversaires plus prêt des rives avant de recommencer à les canonner.

L’un dans l'autre, De Robeck ordonne plutôt de retraiter vers la sortie du Détroit. A-t-il raison ? A-t-il tort ? Un siècle plus tard, il est toujours impossible de trancher, mais ce qui est sûr, en revanche, c’est que cette retraite offre bel et bien la victoire aux Ottomans !

Nonobstant, la dite victoire est-elle... définitive ?

C’est en tout cas ce que pense le commandant-en-chef de la Mediterranean Expeditionary Force, le général Hamilton, qui, dès le lendemain de la bataille, écrit au généra Kitchener qu’il est à présent "contraint d’admettre que le rôle de l’armée ne sera nullement subsidiaire comme on l’avait pensé. Ce sera elle qui devra rendre possible le passage de la flotte" 

A contrario, les Ottomans, eux, auraient plutôt tendance à penser le contraire, s’il faut en croire du moins l’ambassadeur des États-Unis à Constantinople, et futur Secrétaire d’État au Trésor, Henry Morgenthau, qui, dans un message à son gouvernement, souligne que chacun dans la la capitale de l'Empire s’attend à une nouvelle attaque, et estime ne pouvoir y résister que quelques heures…

samedi 28 février 2026

9195 - l'Irresistible et l'Ocean ensuite...

L'Irrésistible, en train de sombrer, 18 mars 1815

… mais alors que la manœuvre s’effectue comme de coutume sur tribord, et vers la Baie d’Eren Köy, voilà que l’Inflexible se retrouve à son tout victime d’une énorme explosion, qui lui fait embarquer plus 1 500 tonnes d’eau !

Heureusement pour lui, le croiseur de bataille est moderne et raisonnablement bien conçu, ce qui lui permet donc de sortir du Détroit par ses propres moyens et d’aller s’échouer sur une plage de l’ile de Tenedos, où la pose d’un batardeau provisoire lui permettra d’aller se faire réparer à Malte début avril.

Mais à 16h15, un nouveau coup de tonnerre s’abat sur la flotte : l’Irrésistible, qui dérive en panne de machines, est à son tour ravagé par une explosion !

Désemparé, et gîtant maintenant de près de dix degrés sur tribord, le pré-dreadnought devient aussitôt une cible de choix pour l’artillerie ottomane, ce qui incite les Britanniques à lui envoyer l’Ocean avec pour mission de le prendre en remorque…

Et en cherchant à se rapprocher de l’Irresistible, voilà maintenant l’Ocean qui s'échoue sur un haut-fonds ! Le temps de se dégager de cette fâcheuse position et l’Irresistible, profondément enfoncé par l’avant et qui gîte de plus en plus sur tribord, se révèle maintenant impossible à remorquer !

On se contente donc de recueillir les membres d'équipage encore à bord avant de mettre le cap sur la sortie de détroit, en abandonnant l'épave du pré-Dreadnought à son sort

Et à 19h00, comme il est dit que rien ne sera décidément épargné à la Coalition en cette triste journée du 18 mars 1915, c'est l'Ocean qui se retrouve à son tour ravagé par une déflagration !

Gîtant de près de 15 degrés sur tribord, ses chaufferies envahies par l’eau, et bien entendu canonné depuis la rive par les Ottomans trop heureux de l'Aubaine, l’Ocean n’est rapidement plus qu’une cause perdue, que son équipage évacue vers 19h30 et qui, à l’instar de l’Irresistible, sombrera durant la nuit !