vendredi 10 avril 2026

9236 - quand un mystérieux navire entre en scène

Le vapeur danois N. J. Fjord : au mauvais endroit, au mauvais moment...

… 14h10

Pour l’heure, et aussi incroyable cela puisse-t-il sembler, Beatty n’a toujours pas aperçu le moindre navire allemand, et Hipper le moindre navire britannique, et l’ironie est telle que dans quelques minutes, la flotte du premier risque même de se retrouver derrière celle du second et devant celle de Scheer,... mais toujours parfaitement inconsciente de la présence de l'une et de l'autre !

A 14h10, les avant-gardes de Hipper et de Beatty sont en tout cas toujours séparées d'une soixantaine de kilomètres - donc toujours invisibles l'une de l'autre.

Mais à mi-chemin entre les deux - et donc cette fois visible par l'un et l'autre camp ! - un mystérieux navire vient d'apparaître, en l’occurrence le N. J. Fjord, un bien innocent vapeur danois, donc neutre et simplement coupable de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment.

"Peu avant 14 h 00, il fut aperçu par le croiseur léger allemand Elbing, du 2ème Groupe de Reconnaissance. Comme il se doit, deux destroyers furent alors dépêchés pour enquêter 

(…). À 14 h 10, le Galatea, navire amiral du commodore Edwyn Alexander-Sinclair de la 1ère Escadre de croiseurs légers et navire le plus à l'est de l'escorte de Beatty, aperçut également le N. J. Fjord. 

Lui aussi s’avança pour enquêter, accompagné du Phaeton. Alors que les extrémités des deux formations convergeaient vers le malheureux N. J. Fjord, le Galatea fut surpris d’apercevoir deux destroyers allemands le long de son bord, avec leurs embarcations à l'eau et leurs équipes d'arraisonnement déjà en route pour contrôler les documents de cargaison du N. J. Fjord" (1)

(1) Steel et Hart, op cit. pages 74-75

jeudi 9 avril 2026

9235 - doutes contre convictions

... 31 mai 1916, 14h00

Et alors que les services de cryptanalyse britanniques ont correctement identifié les intentions allemandes, et donc incité la flotte à appareiller, ne voilà-t-il pas qu’ils se mettent à douter d’autant plus que les relevés de la radiogoniométrie signalent toujours la présence du Friedrich der Grosse, navire-amiral de Scheer, à Wilhemshaven !

Simple ruse de guerre : en prenant la mer, le cuirassé allemand a tout simplement permuté son indicatif avec celui d’un poste côtier voisin, mais autant sur l’Iron Duke que sur le Lion, chacun commence à se dire que le fameux message "31 Gg 2490" n'est peut-être qu'un message de routine, et toute cette sortie finalement rien d'autre qu’un nouveau coup d’épée dans l’eau.

Et l'ironie veut qu'au même moment, et autant sur le Friedrich de Grosse et le Lützow, Scheer et Hipper demeurent pour leur part résolument convaincus que les navires britanniques n'ont toujours pas levé l'ancre !

Doutes d'un côté et convictions de l'autre, à 14h00, et toujours cap au nord, les cinq croiseurs de bataille de Hipper ont en tout cas dépassé le bateau-phare de Horns-Reef et sont en route vers l'entrée du Détroit du Skagerrak, suivis, à une soixantaine de kilomètres en arrière - donc hors de leur vue - par les vingt-deux dreadnought et pre-dreadnought de Scheer.

Dans le même temps, et sur deux colonnes, les six croiseurs de bataille de Beatty progressent toujours vers l'est, suivis par le Warspite et les trois autres super-dreadnought d'Evan Thomas, positionnés dans leur nord-ouest, à quelque 8 kilomètres de distance.

Plus loin au nord, et tout autant hors de leur vue, les vingt-huit cuirassés de Jellicoe et Jerram, après avoir cheminé vers l'est durant plusieurs heures, viennent de mettre cap au sud-est afin de se rapprocher des croiseurs de bataille…

mercredi 8 avril 2026

9234 - le Royaume des aveugles

Le Campania, avec son étrange pont d'envol à l'avant

… 31 mai 1916

Et Scheer n’en a pas fini avec les déceptions : au matin du 31 mai, une légère amélioration de la météo permet certes aux zeppelins de prendre enfin l’air, mais aucun de ces merveilleux cigares volants ne va réussir à repérer quoi que ce soit… et même pas les deux flottes de Jellicoe et Beatty, dont les dizaines de navires progressent pourtant vers le sud-est dans de grands nuages de fumée !

Mais après avoir ainsi favorisé les Britanniques, le Dieu des Batailles semble à présent se raviser, puisque Jellicoe apprend qu’il ne pourra pour sa part pas compter sur les appareils de reconnaissance du porte-hydravions Campania (1)

"Le porte-hydravions Campania se trouvait ancré à environ 8 kilomètres du mouillage de la flotte principale et, bien qu'ayant accusé réception des signaux lui ordonnant de se préparer à quitter le port, ne reçut pas le signal général indiquant l'heure de départ prévue. 

Chose à peine croyable, son équipage ne remarqua pas non plus la complète disparition sous ses yeux de la plus grande flotte du monde ! 

Il y eut sans doute une grande consternation à son bord lorsque l'absence de la Grand Fleet fut finalement constatée, à 23h45. En plein désarroi, le Campania leva alors l'ancre immédiatement, mais Jellicoe lui ordonna bientôt de rentrer au port, craignant en effet que le porte-hydravions, ainsi privé de toute escorte, ne devienne une proie facile pour les sous-marins dont il connaissait la présence dans la zone. 

Ce coup dur le priva en tout cas d'un seul coup du principal moyen de reconnaissance aérienne de la Grand Fleet" (2)

(1) vieux paquebot converti en porte-hydravions au début de la guerre, et n’ayant jamais donné satisfaction dans ce rôle, le Campania sera détruit par une tempête en novembre 1918.
(2) ibid, page 62

mardi 7 avril 2026

9233 - quand les sous-marins font pschitt...

Le Lützow, devenu navire-amiral de Hipper pour la Bataille du Jutland.

… et les Britanniques ont d’autant plus de raisons de pavoiser après cette première manche que les sous-marins sur lesquels Scheer comptait pour rétablir quelque peu l’équilibre des forces en sa faveur ont lamentablement fait pschitt !

"Scheer connut une première déception lorsque l'embuscade sous-marine qu'il avait tendue autour des bases britanniques se révéla un échec. Les dix-huit sous-marins allemands étaient censés entamer un processus d'attrition qui finirait par réduire la taille de la Grand Fleet. Mais ses espoirs furent anéantis.

Les nouveaux champs de mines posés par des sous-marins mouilleurs de mines s’avérèrent inefficaces, et l'un de ceux-ci connut même l'humiliation de se voir capturé et détruit par un simple chalutier armé. 

Une fois la flotte de croiseurs de bataille et la Grand Fleet sorties du port, ces dernières disparurent tout simplement dans l'immensité marine. Seul l'U-32 parvint à tirer des torpilles sur le [croiseur léger] Galatea de la 1ère Escadre de croiseurs légers alors qu'il se trouvait à environ 70 milles de Rosyth. 

Les torpilles manquèrent leur cible. 

Les rares rapports de renseignement radio que les sous-marins envoyèrent à Scheer s’avérèrent carrément trompeurs" (1)

Alors que leurs propres cuirassés et croiseurs de bataille viennent à peine d'appareiller vers le nord-ouest, Scheer, sur le Friedrich der Grosse, et Hipper, sur le Lützow (2), ne savent toujours pas que ceux de Jellicoe et Beatty ont déjà pris la mer il y a plusieurs heures, et sont même occupés à converger dans leur direction...

(1) ibid, page 66
(2) au début du mois de mai 1916, Hipper avait troqué son habituel Seydlitz au profit du plus récent Lützow  

lundi 6 avril 2026

9232 - "Messieurs les Anglais, sortez les premiers"

L'Iron Duke, navire-amiral de Jellicoe

… 30 mai 1916, 21h30

"Messieurs les Anglais, sortez les premiers", et de fait à 21h30, Jellicoe est le premier à quitter la rade de Scapa Flow avec l'Iron Duke, quinze autres cuirassés et les trois croiseurs de bataille "ex-Beatty" de la 3ème Escadre.

Huit autres cuirassés, partis d’Invergordon sous le commandement du vice-amiral Thomas Martyn Jerram les rejoindront en mer le lendemain matin.

Peu après 22h00, c’est au tour de Beatty d’appareiller de Rosyth avec le Lion, cinq autres croiseurs de bataille, et les quatre super-dreadnought "ex-Jellicoe" de la 5ème Escadre, confiés au contre-amiral Hugh Evan-Thomas.

Sur le Warspite, sur le point de passer sous le Pont de Forth (1) dans la nuit noire, un jeune cadet ne peut s’empêcher d’observer que "À marée haute, nous passions en réalité à près de douze pieds [quatre mètres] sous le pont, mais à l'approche de celui-ci, il nous semblait toujours, quasi jusqu'au dernier moment, que nous allions inévitablement le heurter. 

Sur le pont supérieur, on voyait des marins pourtant aguerris relever leur col ou même se mettre à couvert pour échapper à la chute du mât de hune ! Puis, au dernier moment, le dit mât semblait s'exécuter en s'abaissant. En regardant vers l'arrière, on le voyait soudainement réapparaître, aussi haut qu'auparavant. Ce phénomène n'a jamais cessé de me fasciner" (2)

A 23h00, la Grand Fleet toute entière a levé l’ancre alors que la flotte allemande, elle, n’a toujours pas quitté ses ports, le Friedrich der Gross de Scheer n’appareillant finalement qu’à 02h30 le lendemain matin !

Britannia vient de remporter la première manche...

(1) d’une longueur de plus de deux kilomètres, le Pont ferroviaire de Forth, qui enjambe le fleuve du même nom, avait été achevé en 1890
(2) Steel et Hart, op cit, page 58

dimanche 5 avril 2026

9231 - vivre d'espoirs

L'U-24 : un des 14 sous-marins positionnés à la sortie des ports écossais

… et le déficit allemand en navires de ligne se retrouve également au niveau des bâtiments plus petits.

Pour accompagner leurs cuirassés et croiseurs de bataille, Scheer et Hipper disposent en effet de onze croiseurs légers et de soixante-et-un torpilleurs alors que Jellicoe et Beatty en alignent respectivement vingt-six et soixante-dix-neuf.

Il n’y a finalement que dans le domaine des sous-marins, et à quatorze contre… zéro (!), que les Allemands battent les Britanniques à plate couture !

Mais trop vulnérables en surface, et trop lents en plongée, ces petits bâtiments d’environ 700 tonnes ne sauraient toutefois évoluer en compagnie du reste de la flotte allemande et, en conséquence, ont tous été positionnés aux abords des ports écossais d’où doivent déboucher les navires de la Grand Fleet.

Avec eux, Scheer espère à la fois semer la confusion dans les rangs britanniques, mais aussi et surtout les éclaircir quelque peu. Et sur le papier, l’affaire se tient… à la seule condition - et on en revient aux considérations météorologiques et techniques déjà évoquées - que les dits sous-marins réussissent réellement à apercevoir les navires anglais lorsqu’ils lèveront l’ancre, et soient ensuite en mesure de les attaquer !

Enfin, et toujours en matière d’espoir, Scheer n’a pas totalement renoncé à celui de bénéficier, pour la reconnaissance, du soutien des fameux zeppelins, dont plusieurs exemplaires vont d’ailleurs prendre l’air le 31 mai, puis le 1 juin.

Le décor planté, place maintenant à l’action…

samedi 4 avril 2026

9230 - un rapport de force défavorable

Le pré-dreadnought Pommern, ou la version allemande du coule-tout-seul

… s’ils veulent échapper à la catastrophe, les Allemands auront en tout cas bien besoin de leur plus grande habileté au tir tant le rapport des forces en présence joue en leur défaveur !

Numériquement déjà, les vingt-deux cuirassés de Scheer et les cinq croiseurs de bataille de Hipper font en effet pâle figure en regard des vingt-huit cuirassés et neuf croiseurs de bataille dont disposent Jellicoe et Beatty en ce 30 mai 1916.

Et en terme de puissance de feu, le déséquilibre est pire encore puisque les Allemands n’alignent en effet que des pièces de 280mm et 305mm (1) alors que les Britanniques peuvent répliquer avec un nombre supérieur de canons de 305, 343, 356 et même 381mm !

Encore le terme "cuirassés" est-il lui-même très relatif, puisque six des vingt-deux cuirassés de Scheer ne sont en réalité que de pauvres pré-dreadnought dotés de quatre malheureuses pièces de 305, et dont on peut se demander ce qu’ils font encore là !

Pour Scheer, qui il est vrai n’envisage pas une seule seconde d’avoir à affronter la Grand Fleet au complet (!), c’était évidemment le seul moyen d’étoffer quelque peu ses effectifs, et aussi, et peut-être surtout, d’enfin offrir un semblant d’utilité à ces bâtiments irrémédiablement obsolètes ainsi qu’aux malheureux équipages qui servent à leur bord depuis le début de la guerre, mais il est toutefois difficile de prétendre que cet ajout de véritables coule-tout-seul (selon la célèbre expression de Churchill) apporte une véritable plus-value à la Hochseeflotte !

Les Britanniques, il est vrai, alignent pour leur part huit croiseurs-cuirassés dotés d'un armement encore inférieur puisque constitué de pièces de seulement 190 et 234mm, mais avec une vitesse maximale de 22 à 23 noeuds, ces croiseurs-là sont du moins en mesure de tenir le rythme des cuirassés et croiseurs de bataille de Jellicoe et Beatty, alors que les pré-dreadnought allemands, confiés au contre-amiral Franz Mauve, ne dépassent pas les 18 noeuds, et ne peuvent donc que ralentir sérieusement ceux de Scheer et Hipper…

(1) ultimes cuirassés allemands, les Bayern et Baden, dotés de pièces de 380mm, n’entreront en service qu’après la Bataille du Jutland