lundi 13 avril 2026

9239 - de quelle menace s’agit-il au juste ?

L'étrange silhouette du porte-hydravions Engadine, en 1915

 … 14h45

"Les conséquences de cette méprise apparemment mineure dans la transmission des signaux allaient s’avérer graves. 

L'écart initial de 8 kilomètres qui séparait déjà Beatty d'Evan-Thomas était trop important pour [autoriser au second] un appui rapproché efficace. 

Cet écart s'était désormais creusé à environ 16 kilomètres. À 14 h 35, le Galatea fit un nouveau rapport : "Urgent. Importante fumée aperçue, comme provenant d'une flotte se dirigeant vers l'est-nord-est.

Quelle que soit la nature de cette menace à l'horizon, les croiseurs de bataille allaient désormais devoir l'affronter seuls. (1)

Mais de quelle menace s’agit-il au juste ?

Pour le savoir, Beatty décide alors, à 14h45, d’utiliser un des appareils de son propre porte-hydravions, l’Engadine. Le temps de monter au vent, le dit appareil ne peut toutefois décoller que 20 minutes plus tard, et s’il parvient de fait à repérer peu après l’escadre de Hipper, et à en évaluer plus ou moins correctement la route, la vitesse et la composition, il s’avère en revanche parfaitement incapable de transmettre ces informations vitales à qui que ce soit, et en particulier à Beatty sur le Lion !

Que ce soit du côté allemand, avec des zeppelins, ou britannique, avec un hydravion, les reconnaissances aériennes sur lesquelles chacun avait fondé tant d’espoirs n’auront finalement débouché sur rien, et c’est donc dans l’ignorance totale de ce à quoi ils ont affaire, et surtout de ce qui se trouve derrière (!), que Beatty et Hipper sont donc condamnés à s’affronter dans les minutes suivantes...

(1) ibid, page 79

dimanche 12 avril 2026

9238 - double confusion

Le cuirassé Barham, après la Bataille du Jutland. Notez les fanions au mat

... non contente de n’avoir été ni conçue, ni même voulue, par aucun des protagonistes, la plus grande bataille de cuirassés de l'Histoire est en effet destinée à se dérouler du début à la fin sous le signe de la plus extrême confusion.

Confusion au niveau de l'identification de l'ennemi tout d'abord, puisque ni l'Elbing ni le Galatea, qui se sont tous deux repliés vers leurs chefs de file peu après les premiers échanges de tirs, n'ont pas été en mesure d'identifier clairement ce à quoi ils s’étaient heurtés.

Confusion dans les transmissions ensuite, qui, nous l’avons dit, s'opèrent encore au moyen de fanions et de lampes Aldis,… fort peu visibles dans l'excitation de la bataille et au vu des exécrables conditions de visibilité causées par un plafond nuageux à moins de 300 mètres... et aussi par les monstrueux torrents de fumée noire crachés en permanence par ces dizaines de navires qui, dans leur écrasante majorité, chauffent encore au charbon.

Dans l'immédiat, la conséquence la plus importante - et comme nous allons le voir la plus dommageable pour les Britanniques - est que les quatre super-dreadnought d'Evan Thomas, dans l'ignorance totale des événements, vont poursuivre leur route comme si de rien n'était pendant une dizaine de minutes alors que les six croiseurs de bataille de Beatty viennent quant à eux d'infléchir leur cap en direction de l'escadre allemande.

"En résumé, le Barham, navire amiral de la 5ème Escadre de Combat, était trop éloigné pour lire le signal émis par le Lion. Les super-dreadnought zigzaguaient, guidés depuis le Lion par des pavillons de signalisation relayés par les faisceaux lumineux du Tiger. Si les pavillons étaient grands, ils étaient néanmoins difficilement lisibles à huit kilomètres. 

Il est également crucial de comprendre qu'ils n'étaient hissés que brièvement avant d'être abaissés, signal d'exécution de l'ordre. L'épaisse fumée qui s'échappait des croiseurs de bataille tandis qu'ils augmentaient simultanément leur pression de vapeur pour compenser l'accroissement de leur vitesse, rendait la lecture des signaux à longue distance encore plus difficile. Malheureusement, le Tiger compliqua encore la situation en omettant de relayer le signal par ses projecteurs" (1)

(1) ibid, pages 77-78 

samedi 11 avril 2026

9237 - Der Tag

Le croiseur léger Elbing eut l'honneur de mettre le premier coup au but de la Bataille du Jutland
... 14h28

"Der Tag [Le Grand Jour], était enfin arrivé. 

Aussitôt, le Galatea se lança à la poursuite des destroyers. Le commodore Alexander-Sinclair, qui les avait d'abord pris pour des croiseurs légers, fit hisser le signal "Ennemi en vue" à 14 h 18 et transmit un rapport radio : "Urgent. Deux croiseurs probablement hostiles en vue, cap est-sud-est, route inconnue" (1)

"Messieurs les Anglais, tirez les premiers", et de fait c'est le Galatea britannique qui, à 14h28, donne le coup d'envoi,… mais, comme souvent depuis le début de la guerre, c'est l'Elbing allemand qui, huit minutes plus tard, s'offre le premier coup au but : un 150mm qui touche le Galatea... sans exploser.

Comme le souligna un matelot du Galatea, "L’obus traversa la coque, notre infirmerie, une autre cloison et finit par faire une petite bosse de l'autre côté du navire, mais, heureusement pour nous, il n’explosa pas car il se trouvait juste au-dessus du magasin de munitions des pièces de 4 pouces, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de préciser ici ce qui se serait passé dans ce cas" (2)

Un marin du croiseur anglais se précipite aussitôt pour le jeter à la mer.

"Nom de Dieu qu'il est chaud, le salaud !", s'exclame-t-il en retirant sa main encore plus vite qu'il ne l'avait avancée.

La Bataille du Jutland vient donc de commencer sous le signe de la confusion,... et cette confusion n'est aucunement décidée à tirer sa révérence...

(1) et (2) ibid, pages 75-76

vendredi 10 avril 2026

9236 - quand un mystérieux navire entre en scène

Le vapeur danois N. J. Fjord : au mauvais endroit, au mauvais moment...

… 14h10

Pour l’heure, et aussi incroyable cela puisse-t-il sembler, Beatty n’a toujours pas aperçu le moindre navire allemand, et Hipper le moindre navire britannique, et l’ironie est telle que dans quelques minutes, la flotte du premier risque même de se retrouver derrière celle du second et devant celle de Scheer,... mais toujours parfaitement inconsciente de la présence de l'une et de l'autre !

A 14h10, les avant-gardes de Hipper et de Beatty sont en tout cas toujours séparées d'une soixantaine de kilomètres - donc toujours invisibles l'une de l'autre.

Mais à mi-chemin entre les deux - et donc cette fois visible par l'un et l'autre camp ! - un mystérieux navire vient d'apparaître, en l’occurrence le N. J. Fjord, un bien innocent vapeur danois, donc neutre et simplement coupable de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment.

"Peu avant 14 h 00, il fut aperçu par le croiseur léger allemand Elbing, du 2ème Groupe de Reconnaissance. Comme il se doit, deux destroyers furent alors dépêchés pour enquêter 

(…). À 14 h 10, le Galatea, navire amiral du commodore Edwyn Alexander-Sinclair de la 1ère Escadre de croiseurs légers et navire le plus à l'est de l'escorte de Beatty, aperçut également le N. J. Fjord. 

Lui aussi s’avança pour enquêter, accompagné du Phaeton. Alors que les extrémités des deux formations convergeaient vers le malheureux N. J. Fjord, le Galatea fut surpris d’apercevoir deux destroyers allemands le long de son bord, avec leurs embarcations à l'eau et leurs équipes d'arraisonnement déjà en route pour contrôler les documents de cargaison du N. J. Fjord" (1)

(1) Steel et Hart, op cit. pages 74-75

jeudi 9 avril 2026

9235 - doutes contre convictions

... 31 mai 1916, 14h00

Et alors que les services de cryptanalyse britanniques ont correctement identifié les intentions allemandes, et donc incité la flotte à appareiller, ne voilà-t-il pas qu’ils se mettent à douter d’autant plus que les relevés de la radiogoniométrie signalent toujours la présence du Friedrich der Grosse, navire-amiral de Scheer, à Wilhemshaven !

Simple ruse de guerre : en prenant la mer, le cuirassé allemand a tout simplement permuté son indicatif avec celui d’un poste côtier voisin, mais autant sur l’Iron Duke que sur le Lion, chacun commence à se dire que le fameux message "31 Gg 2490" n'est peut-être qu'un message de routine, et toute cette sortie finalement rien d'autre qu’un nouveau coup d’épée dans l’eau.

Et l'ironie veut qu'au même moment, et autant sur le Friedrich de Grosse et le Lützow, Scheer et Hipper demeurent pour leur part résolument convaincus que les navires britanniques n'ont toujours pas levé l'ancre !

Doutes d'un côté et convictions de l'autre, à 14h00, et toujours cap au nord, les cinq croiseurs de bataille de Hipper ont en tout cas dépassé le bateau-phare de Horns-Reef et sont en route vers l'entrée du Détroit du Skagerrak, suivis, à une soixantaine de kilomètres en arrière - donc hors de leur vue - par les vingt-deux dreadnought et pre-dreadnought de Scheer.

Dans le même temps, et sur deux colonnes, les six croiseurs de bataille de Beatty progressent toujours vers l'est, suivis par le Warspite et les trois autres super-dreadnought d'Evan Thomas, positionnés dans leur nord-ouest, à quelque 8 kilomètres de distance.

Plus loin au nord, et tout autant hors de leur vue, les vingt-huit cuirassés de Jellicoe et Jerram, après avoir cheminé vers l'est durant plusieurs heures, viennent de mettre cap au sud-est afin de se rapprocher des croiseurs de bataille…

mercredi 8 avril 2026

9234 - le Royaume des aveugles

Le Campania, avec son étrange pont d'envol à l'avant

… 31 mai 1916

Et Scheer n’en a pas fini avec les déceptions : au matin du 31 mai, une légère amélioration de la météo permet certes aux zeppelins de prendre enfin l’air, mais aucun de ces merveilleux cigares volants ne va réussir à repérer quoi que ce soit… et même pas les deux flottes de Jellicoe et Beatty, dont les dizaines de navires progressent pourtant vers le sud-est dans de grands nuages de fumée !

Mais après avoir ainsi favorisé les Britanniques, le Dieu des Batailles semble à présent se raviser, puisque Jellicoe apprend qu’il ne pourra pour sa part pas compter sur les appareils de reconnaissance du porte-hydravions Campania (1)

"Le porte-hydravions Campania se trouvait ancré à environ 8 kilomètres du mouillage de la flotte principale et, bien qu'ayant accusé réception des signaux lui ordonnant de se préparer à quitter le port, ne reçut pas le signal général indiquant l'heure de départ prévue. 

Chose à peine croyable, son équipage ne remarqua pas non plus la complète disparition sous ses yeux de la plus grande flotte du monde ! 

Il y eut sans doute une grande consternation à son bord lorsque l'absence de la Grand Fleet fut finalement constatée, à 23h45. En plein désarroi, le Campania leva alors l'ancre immédiatement, mais Jellicoe lui ordonna bientôt de rentrer au port, craignant en effet que le porte-hydravions, ainsi privé de toute escorte, ne devienne une proie facile pour les sous-marins dont il connaissait la présence dans la zone. 

Ce coup dur le priva en tout cas d'un seul coup du principal moyen de reconnaissance aérienne de la Grand Fleet" (2)

(1) vieux paquebot converti en porte-hydravions au début de la guerre, et n’ayant jamais donné satisfaction dans ce rôle, le Campania sera détruit par une tempête en novembre 1918.
(2) ibid, page 62

mardi 7 avril 2026

9233 - quand les sous-marins font pschitt...

Le Lützow, devenu navire-amiral de Hipper pour la Bataille du Jutland.

… et les Britanniques ont d’autant plus de raisons de pavoiser après cette première manche que les sous-marins sur lesquels Scheer comptait pour rétablir quelque peu l’équilibre des forces en sa faveur ont lamentablement fait pschitt !

"Scheer connut une première déception lorsque l'embuscade sous-marine qu'il avait tendue autour des bases britanniques se révéla un échec. Les dix-huit sous-marins allemands étaient censés entamer un processus d'attrition qui finirait par réduire la taille de la Grand Fleet. Mais ses espoirs furent anéantis.

Les nouveaux champs de mines posés par des sous-marins mouilleurs de mines s’avérèrent inefficaces, et l'un de ceux-ci connut même l'humiliation de se voir capturé et détruit par un simple chalutier armé. 

Une fois la flotte de croiseurs de bataille et la Grand Fleet sorties du port, ces dernières disparurent tout simplement dans l'immensité marine. Seul l'U-32 parvint à tirer des torpilles sur le [croiseur léger] Galatea de la 1ère Escadre de croiseurs légers alors qu'il se trouvait à environ 70 milles de Rosyth. 

Les torpilles manquèrent leur cible. 

Les rares rapports de renseignement radio que les sous-marins envoyèrent à Scheer s’avérèrent carrément trompeurs" (1)

Alors que leurs propres cuirassés et croiseurs de bataille viennent à peine d'appareiller vers le nord-ouest, Scheer, sur le Friedrich der Grosse, et Hipper, sur le Lützow (2), ne savent toujours pas que ceux de Jellicoe et Beatty ont déjà pris la mer il y a plusieurs heures, et sont même occupés à converger dans leur direction...

(1) ibid, page 66
(2) au début du mois de mai 1916, Hipper avait troqué son habituel Seydlitz au profit du plus récent Lützow