samedi 31 janvier 2026

9167 - troubles au paradis

Les Scharnhorst et Gneisenau, bombardant Tahiti, 22 septembre 1914

... Papeete, 22 septembre 1914, 07h00

Nulle part ailleurs qu’à Tahiti, la guerre qui sévit en Europe ne paraitrait plus lointaine, et plus abstraite.

On y sait toutefois que cette guerre a éclaté, on y a appris l'existence d’une escadre allemande cheminant dans le Pacifique, et on s’y est même préparé, notamment en mutant à terre, et "au cas où", la plupart des canons de la Zélée, le seul navire de guerre dont on dispose, mais qui n’est rien d’autre qu’une ridicule canonnière de 600 tonnes, assurément bien incapable d’affronter quelque croiseur allemand que ce soit.

Mais dans ce paradis de la Polynésie française, que pourrait-on bien faire, avec seulement une canonnière à présent presque totalement désarmée, une poignée de canons de petit calibre, et moins de 200 marins, soldats et gendarmes ?

A Papeete, en ce matin du 22 septembre 1914, il n’y a même pas de poste de TSF qui pourrait au moins permettre de se tenir informé, voire de lancer un SOS...

Pourtant, ce sont les Français qui, vers 07h00, ouvrent le bal dès qu’ils aperçoivent les croiseurs-cuirassés allemands.

Nullement intimidés, et pavillon impérial en tête de mat, les Scharnhorst et Gneisenau se présentent majestueusement, et comme si de rien n’était devant cette ville de Papeete où Spee, toujours à la recherche de charbon pour compléter son approvisionnement, a appris l’existence d’un dépôt de quelque 5 000 tonnes qui lui serait assurément bien utile pour rejoindre Valparaiso...

vendredi 30 janvier 2026

9166 - nous étions bord à bord, à Bora-Bora

Tourelle arrière du Scharnhorst, à une date inconnue mais probablement à Tsingtao

... Eniwetok, 20 août 1914

Partie à destination des Marshall, la petite escadre allemande arrive à Eniwetok le 20 aout, et va y demeurer quelques jours, histoire d’analyser la situation... mais aussi se ravitailler en charbon.

Le 8 septembre, puisque les Américains sont neutres, et vont encore le demeurer durant trois ans, Spee expédie alors le Nürnberg à Honolulu (îles Hawaï) afin d’informer l’État-major allemand de ses intentions, mais aussi de rapporter des nouvelles de la guerre, puisqu’en 1914, et là où il se trouve, il n’a aucun moyen de transmettre ni même de recevoir des informations

Dans l'attente de son retour, il apprend tout de même la perte des Samoa allemandes, dont les Néo-Zélandais se sont emparés le 29 aout, et qu’ils conserveront jusqu’en 1962.

Spee décide toutefois de se rendre sur place avec les Scharnhorst et Gneisenau, histoire de vérifier cette information, mais aussi de voir s’il ne pourrait pas y débusquer l’un ou l’autre navire ennemi, puisqu'il est tout de même en guerre et n'a toujours pas tiré un seul coup de canon depuis le début de celle-ci.

Hélas la mer est vide et les Samoa bel et bien occupées. Et comme il n’existe de toute manière aucun moyen de les reconquérir ni de s'y ravitailler, il ordonne alors de reprendre la route en direction de l’Île de Pâques, où il a donné rendez-vous au Nürnberg ainsi qu'à d’autres bâtiments de l’Ostasiengeschwader toujours éparpillés sur l'océan.

Mais en chemin, autant s’arrêter à Bora-Bora, puis Tahiti, où l’on trouvera assurément du charbon français.

Lorsqu'il se présente devant Bora-Bora, qui est déjà paradisiaque mais pas du tout touristique, et où on ne sait rien de la présence d’une escadre allemande dans les parages, Spee joue de ruse, fait hisser un pavillon tricolore, et envoie des officiers et marins francophones sur l'île, afin de discuter avec quelques fonctionnaires et douaniers, lesquels, moyennant paiement, leur livrent alors, à défaut de charbon, de l’eau et de la nourriture, mais aussi, et sans se douter de rien, de solides renseignements sur l’état des forces françaises présentes à Papeete et l’emplacement des précieuses réserves de charbon…

jeudi 29 janvier 2026

9165 - cherche charbon, désespérément

L'épave du croiseur Emden, contraint de s'échouer aux îles Coco 

… pour l’Ostasiengeschwader, et ne serait-ce qu’afin d’éviter d’être interceptée par les escadres que les Britanniques ne manqueront pas de lancer à ses trousses, l’idéal serait bien sûr de marcher à toute vapeur vers le Cap Horn, et en se faisant la plus discrète possible, mais dans ce cas,… il faudrait brûler en encore plus grandes quantités un charbon dont on est déjà cruellement en manque !

Et même si l’on disposait de tout le charbon nécessaire, encore faudrait-il réussir à le transférer des navires charbonniers vers les navires de guerre au fur et à mesure des besoins.

Car voilà bien l’autre problème de cette époque où l’on chauffe au charbon : le transbordement ne peut s’effectuer qu’avec des sacs, que l’on se passe d’un navire à l’autre, opération aussi pénible que fastidieuse et qui, surtout, ne peut s’effectuer que dans un port ou, au pire, dans une anse isolée, à l’arrêt, et par une mer très calme.

L’un dans l’autre, on va donc progresser à la vitesse la plus économique possible mais aussi, et puisqu’on est tout de même en guerre (!), on s’en prenant à tous les cargos, et si possible charbonniers, ennemis que l’on croisera sur son passage, en n’hésitant pas, de surcroit, à en faire de même au détriment de toutes les îles et installations coloniales ennemies où on est susceptible de trouver du charbon.

Le 13 août, Spee décide en tout  cas de rendre sa liberté de manœuvre à l’Emden, qui est le plus petit de ses croiseurs, ainsi qu’au Prinz Eitel Friedrich, qui n’est pour sa part qu’un ancien paquebot de la Norddeutscher Lloyd transformé à la hâte à Tsingtao en croiseur auxiliaire armé de quatre pièces de 105mm.

Abandonnant leurs camarades qui poursuivent leur route, ces deux bâtiments, devenus corsaires, vont ainsi pouvoir mener, dans les semaines suivantes, un fructueuse guerre de course, dont nous reparlerons sans doute un jour, au détriment de tous les cargos marchands alliés qu'ils rencontreront (1)...

(1) après avoir détruit ou capturé une vingtaine de navires britanniques ou alliés, l'Emden sera finalement mis hors de combat en novembre 1914 par le croiseur australien Sydney à proximité des îles Coco, tandis que le Prinz Eitel Friedrich, après avoir lui aussi détruit ou capturé une dizaine de navires, se laissera interner aux États-Unis en mars 1915


mercredi 28 janvier 2026

9164 - le retour vers l'Allemagne

Le Scharnhorst : une consommation effrénée de charbon... et un panache de fumée très visible
... Pagan, 11 août 1914

Mais à ce moment-là, il y a déjà belle lurette que l’Ostasiengeschwader a vidé les lieux !

Avant-même le déclenchement des hostilités, son commandant-en-chef, l’amiral Maximilian von Spee, qui a sa marque sur le Scharnhorst, a en effet sagement décidé de quitter Tsingtao, bien trop exposée, et de se replier à Pagan (îles Mariannes) avec les Scharnhorst et Gneisenau.

Mais la guerre à présent déclenchée, et vu la disproportion des forces en présence, il ne saurait être question de demeurer sur place, ni même d’espérer se maintenir dans le Pacifique !

Au lieu de cela, on va plutôt tenter de s’en retourner en Allemagne en passant par le Cap Horn, ce qui, dans un premier temps, implique tout de même de réunir le reste des navires - ou du moins ceux qui peuvent raisonnablement envisager la perspective d’une aussi longue traversée - lesquels sont pour l’heure largement dispersés à travers toutes les colonies et comptoirs allemands d’Extrême-Orient, une tâche qui, compte tenu de l’état très rudimentaire des moyens radio-télégraphiques de l’époque, n’est déjà pas une mince affaire.

Un premier rendez-vous est donc fixé à Pagan, où les Scharnhorst et Gneisenau sont bientôt rejoints par les croiseurs légers Emden et Nürnberg,... mais aussi par tous les ravitailleurs et, surtout, les charbonniers sur lesquels Spee a pu mettre la main.

Car à l’instar des Russes en route vers Tsu-Chi-Ma sept ans auparavant (1), le problème essentiel pour l’Ostasiengeschwader est bien moins l’état de la mer et la présence éventuelle de forces ennemies que le simple manque de charbon, que les navires engloutissent en quantités gigantesques, et qu’il sera très difficile, pour ne pas dire impossible, de se procurer en route...

(1) Saviez-vous que... Tsu-Chi-Ma

mardi 27 janvier 2026

9163 - l'Escadron d'Extrême-Orient

Les Scharnhorst et Gneisenau : deux "croiseurs-cuirassés" dans le Pacifique

… en 1909, la Kaiserliche Marine avait décidé d’expédier un de ses plus récents bâtiments dans le Pacifique afin d’y défendre les intérêts allemands, et l'avait stationné à Tsingtao (aujourd’hui Qingdao), ville portuaire chinoise que le gouvernement Qing avait été contrainte de concéder à l’Allemagne une décennie auparavant.

Avec ses 12 000 tonnes, ses 8 canons de 210mm (mais aussi 6 de 150 et 18 de 88), et son léger blindage, le Scharnhorst correspond alors à l’idée que l’on se fait d’un "croiseur-cuirassé", soit un bâtiment capable d’opérer seul à grande distance, de servir d’éclaireur à la flotte, de surclasser facilement, grâce à son blindage et son puissant armement, tous les destroyers et torpilleurs contemporains, et même, avec une vitesse de pointe d’environ 23 nœuds, d’échapper à un éventuel cuirassé.

Son jumeau Gneisenau l’a rejoint l'année suivante, formant avec lui l’ossature de l’Ostasiengeschwader, ou "Escadron d’Extrême-Orient", qui, au déclenchement de la Première Guerre mondiale, comprend également quatre croiseurs (très) légers d’environ 3 000 tonnes et armés de modestes pièces de 105mm, ainsi qu'une poignées de petites canonnières.

Avec des moyens aussi limités, inutile toutefois d’espérer l’emporter face à une coalition navale regroupant les Britanniques, les Français, les Australiens et même les Japonais qui, après avoir adressé un ultimatum à l’Allemagne le 14 août 1914, lui ont officiellement déclaré la guerre le 23.

A Tokyo, on brigue en effet toutes les colonies allemandes de la région à savoir les îles Marianne, Caroline et Marshall et, bien entendu, les possessions allemandes en Chine, et en particulier… Tsingtao, où l’on se prépare fiévreusement à un siège dont l’issue est toutefois jouée d’avance et qui, débuté le 31 octobre 1914 se terminera le 7 novembre par la totale victoire des troupes japonaises et britanniques acheminées sur place…

lundi 26 janvier 2026

9162 - ne surtout pas perdre la guerre en un après-midi...

John Jellicoe, ou comment ne surtout PAS perdre de cuirassés, et la guerre, en un après-midi...
… la perte de l’Audacious, cuirassé presque flambant neuf, du fait d’une simple mine, ne fait rien - on s’en doute - pour encourager les Britanniques à exposer leur Grand Fleet en mer !

Et le moins enthousiaste de tous est assurément le propre chef celle-ci, John Jellicoe, 54 ans, sur les épaules duquel pèse il est vrai une responsabilité écrasante : préserver le seul et véritable avantage militaire de la Grande-Bretagne sur l’Allemagne.

En cet automne de 1914, en nombre de cuirassés comme de croiseurs de bataille, la Grand Fleet dispose certes, rappelons-le, d’une confortable avance sur la Hochseeflotte, allemande, mais il suffirait d’un rien, et en particulier d’un décision malheureuse de l’intéressé, pour que cette avance soit réduite à néant,... avec des conséquences potentiellement catastrophiques sur le déroulement de la guerre en Europe, ce pourquoi Churchill lui-même n'a pas hésité, avec son humour toujours si particulier, à dire de Jellicoe qu’il était bien "le seul homme capable de perdre la guerre en un après-midi", une boutade que J,ellicoe, on s’en doute, n’a que fort modérément apprécié, et qu’il est bien décidé à démentir.

Et la meilleure manière d’y arriver est évidemment… de ne prendre aucun risque, et surtout de ne disperser à aucun prix les moyens dont il dispose, et ce afin de toujours être en mesure de se présenter face à l’ennemi avec davantage de navires que lui,... et ce quel que soit le moment où le dit ennemi se décidera enfin à apparaître !

En attendant ce jour, le dit ennemi n’en finit pas de faire des siennes... sans pour autant exposer lui non plus ses précieux cuirassés et croiseurs de bataille : après les sous-marins en septembre, et une simple mine (!) en octobre, les Allemands sont actuellement occupés à faire régner la terreur dans tout le Pacifique, avec deux simples et fort modestes croiseurs-cuirassés…

… les Scharnhorst et Gneisenau

dimanche 25 janvier 2026

9161 - quand l'Histoire bascule

Le cuirassé Audacious, victime d'une simple mine un an après sa mise en service

… Île de Toraigh (Irlande), 27 octobre 1914, 20h45

Dans cette 1ère G.M. qui n’en est qu’à ses tout débuts, et pour une Marine de Guerre aussi puissante que la Royal Navy, la perte des vieux croiseurs-cuirassés Aboukir, Cressy et Hogue, et, avant cela, celle du petit Pathfinder de moins de 3 000 tonnes, n’est cependant pas une tragédie en soi, et peut encore passer pour un regrettable mais simple incident de parcours.

Mais au matin 27 octobre, l’Histoire bascule soudainement d’un seul coup !

Alors qu’il se trouve en exercice de tirs au large de la petite île de Toraigh, au Nord de l’Irlande, le Dreadnought Audacious, un 25 000 tonnes de la classe King George V, mis en service à peine un an plus tôt, frappe en effet une mine à la hauteur de la salle des machines, et s’incline presque immédiatement sur bâbord.

Le coup ne parait pas décisif, et de fait, durant plusieurs heures, d’abord par ses propres moyens, et ensuite à la remorque, le cuirassé s’efforce de rallier Lough Swilly, qui n’est qu’à quelques dizaines de km, afin de s’échouer sur le rivage.

Mais le remorquage se passe mal, l’eau ne cesse de monter sans que rien ni personne soit en mesure de l’empêcher, et à 20h45, le cuirassé chavire, puis, ravagé par une énorme explosion interne, s’engloutit un quart d’heure plus tard.

L’intégralité de l’équipage a réussi à évacuer sain et sauf, mais chez les Britanniques, le choc est néanmoins brutal, et la crainte d’une réaction de l’opinion publique tel que le commandant-en-chef de la Grand Fleet, John Jellicoe, impose aussitôt un secret absolu sur toute cette affaire,… qui ne sera rendue publique en Grande-Bretagne que trois jours après l’Armistice de 1918 !