lundi 12 janvier 2026

9148 - du pré-dreadnought...

Le Kansas, en 1907. Les mats seront remplacés par des mats "en cage" deux ans plus tard
… avant l’apparition du Dreadnought, et dans toutes les marines de guerre du monde, les cuirassés de l’époque obéissent à peu prés tous à la même formule que l’on retrouve, par exemple, sur le Kansas américain, où vient tout juste d'être affecté un jeune enseigne du nom de... William Halsey

A l’instar de plusieurs dizaines d’autres bâtiments semblables à travers le monde, le dit Kansas, mis en service en avril 1907, soit… six mois après le Dreadnought (!), est donc un bâtiment que l’on appellera bientôt, par la force des choses, et comme tous ses homologues des autres nations, un… pré-dreadnought (!), soit un navire relativement lent (18 nœuds maximum dans son cas), aux flancs aussi verticaux que fragiles, et équipé de machines à vapeur à triple expansion et au rendement médiocre.

Pour l’armement, et signe que personne ne sait vraiment de quoi les combats navals de demain seront faits, ce pré-dreadnought présente lui aussi le même et étonnant mélange de neuf et d’ancien, pour ne pas dire d’antique : si son artillerie principale apparait bel et bien moderne, avec, comme à l’accoutumée, deux tourelles (une à l’avant et une à l’arrière) abritant chacune deux canons de fort calibre (12 pouces - 305mm - dans son cas), l’artillerie secondaire, en revanche, et comme c’est encore la norme, évoque plutôt le bon vieux temps de la marine à voile, avec une multitude de canons de calibres différents, installés dans une multitude de barbettes, casemates ou de tourelles joyeusement éparpillées tout le long des flancs.

En plus de ses 2 x 2 canons de 305mm, le Kansas dispose ainsi de pas moins de 8 autres pièces de 203mm, 12 de 178mm, 20 de 76mm, 12 de 47mm et 4 de 37mm, soit une puissance de feu impressionnante sur le papier, mais surtout redondante (les 203 et 178, ou 47 et 37 offrant grosso modo les mêmes performances), peu homogène, et d’une efficacité en définitive fort limitée, particulièrement en chasse ou en fuite, où seule la tourelle avant ou arrière est réellement utilisable.

Pour ne rien arranger, ces multiples calibres différents représentent un véritable casse-tête logistique pour ceux qui doivent les réapprovisionner en poudre et en obus, tandis que leur nombre, et leur disposition tout au long de la coque, et de surcroit relativement bas - ce qui les rend inutilisables par gros temps ! - ne fait en définitive qu’affaiblir l’efficacité du blindage…

dimanche 11 janvier 2026

9147 - jouer l'apaisement

Le Brennus français, en 1896 : typique des cuirassés du tournant du siècle
... Devonport, 3 octobre 1906

Mieux aurait valu, tous comptes faits, que le gouvernement britannique ait autorisé l'amiral Fisher à détruire préventivement la Kaiserlische Marine dans ses ports avant que celle-ci ne soit en mesure de menacer sérieusement la Royal Navy.

Car, cette volonté de jouer l'apaisement face aux velléités navales de Guillaume II, que la Grande-Bretagne - on n’apprend jamais de ses erreurs ! - rééditera en 1935 face à celles d’un certain Adolf Hitler, va en effet initier une formidable course aux armements !

Et la dite course va bel et bien finir non seulement par provoquer une confrontation mondiale, mais aussi par ruiner les contribuables britanniques et allemands, ainsi que leurs alliés respectifs, tous forcés d'investir massivement dans la construction et la mise en service de gigantesques flottes de combat articulées autour d'énormes cuirassés qui, durant plusieurs décennies, demeureront les armes les plus puissantes, les plus complexes, mais également les plus coûteuses,… et les plus inutiles, jamais produites !

Dix ans avant la Bataille du Jutland, huit avant le déclenchement de la 1ère G.M., et un an avant la demande de l'amiral Fisher de "copenhaguer" la flotte allemande, ce sont toutefois les Britanniques qui, noblesse oblige, frappent fort et, sans tirer un seul coup de canon, remportent la première manche.

Le 3 octobre 1906, à Devonport, près de Plymouth, les passants ne peuvent s'empêcher d'observer un énorme bâtiment de guerre à la silhouette complètement inédite, qui quitte le port pour ses premiers essais en mer.

Et sans qu'ils le sachent, ce bâtiment est à ce point révolutionnaire qu'il va immédiatement et irrémédiablement rendre obsolètes tous les modèles de cuirassés antérieurs, dont certains sont pourtant flambant neufs, et d'autres... même pas encore terminés (!), et, ce faisant contraindre les toutes marines soucieuses de "tenir leur rang" à mettre à nouveau la main au porte-feuilles.

Le Dreadnought vient d'entrer en scène…

samedi 10 janvier 2026

9146 - copenhaguer ou pas ?

Copenhague, 1801 : les navires danois sont détruits "préventivement" par la flotte britannique
... 1907

En ce début du 20ème siècle, la Grande-Bretagne est encore maîtresse des mers, mais un rival totalement inattendu vient de faire son apparition, non pas dans le Pacifique ou même outre-Atlantique, mais tout simplement... en Mer du Nord !

Ce rival, c'est l'Allemagne de l'Empereur Guillaume II et de l'amiral Tirpitz, cette Allemagne nouvelle qui, de manière pour le moins surprenante s'agissant d'une puissance jusque-là purement continentale, a décidé que son avenir se dessinerait à présent sur l'eau.

Et cette Allemagne-là est manifestement décidée à y mettre les moyens puisqu'en l'espace de quelques années, sa marine de guerre, la Kaiserlische Marine, est en effet devenue la deuxième du monde, ne le cédant plus désormais qu'à la Royal Navy elle-même !

Et cette Kaiserlische Marine sans passé ni tradition, et pour ainsi dire surgie de nulle part,  paraît désormais à ce point inquiétante qu'au début de 1907, l'amiral John Arbuthnot Fisher s'en vient solliciter de son gouvernement, et du Roi Edward VII d’Angleterre, rien moins que la permission de la "copenhaguer", c-à-d de la détruire préventivement dans ses ports,… comme le célèbre amiral Nelson l'avait fait de la flotte danoise ancrée devant Copenhague, le 2 avril 1801 !

Mais si le 20ème siècle se caractérisera bientôt par l'industrialisation du meurtre en série, il semble déjà bien trop moderne pour une pareille fantaisie, en sorte que la demande de Fisher demeure lettre morte...

... au grand dam, en définitive, des contribuables des deux camps…

vendredi 9 janvier 2026

9145 - et pour quelques miettes de plus...

Troupes allemandes à Tsingtao : une architecture allemande en plein coeur de la Chine...

… 15 juin 1888

Et après tout, si les petits Pays-Bas possèdent, et depuis des siècles, des colonies un peu partout dans le monde, et en particulier en Indonésie, et si l’insignifiante Belgique de seulement 30 000 km2 - ou plus exactement son Roi (1) - dispose, au beau milieu de l’Afrique, et depuis 1885, d’une propriété privée, appelée "État Indépendant du Congo"… 70 fois plus grande que son propre royaume (!), pourquoi diable la Grande Allemagne du nouveau Kaiser Guillaume II, qui monte sur le trône le 15 juin 1888, ne pourrait-elle pas devenir elle aussi un empire colonial ?

Reste que cette volonté se heurte à de douloureux détails pratiques, à commencer tout bonnement… par le manque de territoires encore disponibles pour une telle ambition !

Car l’Allemagne arrive trop tard : les "meilleurs morceaux", c-à-d ceux jugés à tort (le plus souvent), ou à raison (parfois) comme les plus "intéressants" sont déjà pris par la France, la Grande-Bretagne, les États-Unis, le Japon, l’Espagne ou encore le Portugal, en sorte qu’à moins de leur déclarer la guerre, l'Allemagne - mais aussi l’Italie, qui est exactement dans le même cas, ne peut plus s’approprier que des miettes difficilement voire pas du tout exploitables, comme les Îles Salomon et le Cameroun (1884), Nauru (1888), Tsingtao (1898), les Samoa (1899), le Togo ou le Burundi (1890), ou encore la Nouvelle-Guinée allemande, constituée à partir de 1884 d’un chapelet de petites îles et archipels du Pacifique, comme les Marshall ou les Carolines,… qu’aucun Allemand ne serait capable de situer sur une carte !

L’autre difficulté est tout bonnement matérielle : pour exploiter ces lointains territoires d’outre-mer, et pour les protéger contre les appétits des puissances rivales, il faut une Marine de Guerre,… dont l’Allemagne est complètement dépourvue, ce qui implique donc de la développer à grand frais et surtout à partir de rien.

Et dans ce domaine, l’ambition du Kaiser et du grand-amiral Tirpitz s’avère rapidement démesurée, puisqu’ils considèrent tout deux que le seul modèle à imiter, car le seul adversaire à craindre, n’est autre… que la Royal Navy britannique, autrement dit celle qui est - et de très loin - la plus puissante du monde…

(1) ce n’est qu’en 1908, suite aux pressions internationales, et particulièrement à celles de la Grande-Bretagne, le Roi Léopold II fut contraint de revendre l’État Indépendant du Congo (EIC) - qui était en fait sa propriété privée - à l’État belge.

jeudi 8 janvier 2026

9144 - si les autres le font, pourquoi pas nous ?

L'Amérique sauvant Cuba des Espagnols, affiche de propagande américaine
Jutland ou Skagerracht, pour comprendre cette bataille, il nous faut, comme de coutume, remonter plusieurs années en arrière et plus précisément à la fin du 19ème siècle, lorsque l’Allemagne enfin unifiée sous Otto von Bismarck se met soudain à voir son avenir… sur l’eau !

A priori, cette ambition est complètement contre-intuitive, pour ne pas dire totalement absurde, puisque l’Allemagne, puissance continentale par excellence et "rejetée par la géographie dans un coin de la Mer du Nord" (1), ne possède ni expérience ni moyens maritimes !

Mais il se fait qu’à l’instar de tant d’autres avant elle, cette Allemagne-là est à présent victime d'une redoutable maladie connue sous le nom de fièvre coloniale : à tort ou à raison - quoi que le plus souvent à tort comme l’Histoire coloniale finira par le démontrer - les économistes, financiers et politiciens de l’époque sont en effet convaincus qu’il ne peut exister de développement durable sans colonies et comptoirs commerciaux en Afrique ou en Asie, lesquels, soutiennent-ils, absorberont inévitablement les surplus industriels de la métropole tout en fournissant à celle-ci les matières premières bon marché - et si possible gratuites ! - dont elle a besoin.

A cette brillante théorie s’ajoute le vieux principe du "si l’autre en a une, il m’en faut une aussi et même plus grosse !" : la Grande-Bretagne n’est-elle pas la puissance coloniale par excellence ? la France n’a-t-elle pas elle aussi des colonies un peu partout dans le monde ? L’Italie ne s’est-elle pas emparée, en 1882 et 1889, de l’Érythrée et de la Somalie ? Les États-Unis ne viennent-ils pas, en 1898, d’arracher à l'Espagne ses colonies de Cuba, de Porto Rico, de Guam et, surtout, des Philippines ?

Alors, Gott im Himmel, si les autres le font, pourquoi pas nous ?

(1) Mordal, 25 siècles de guerre sur Mer, tome 2, page 80


mercredi 7 janvier 2026

9143 - Le Choc des Titans

La Bataille du Jutland de 1916, ou Le Choc des Titans
… ce fut une mêlée dantesque, où s’affrontèrent la quasi-totalité des plus puissants navires des deux plus puissantes marines de guerre de leur époque.

Ce fut une combat que chacun attendait, et redoutait, depuis deux ans, et dont certains affirmaient même qu’il déterminerait rien moins que "le sort de la Guerre"

Ce fut pourtant une bataille qui ne détermina finalement pas grand-chose, et qui se solda même par un curieux match nul, où chacun revendiqua la victoire à bon droit,... quoi que pour des raisons radicalement différentes.

Ce fut une bataille sans véritable lendemain, où les flottes des deux camps furent simplement renvoyées sur leurs positions de départ, mais non sans avoir perdu de nombreux navires et des milliers d’hommes dans l’aventure.

Ce fut aussi, et surtout, un engagement extraordinairement confus, et même franchement chaotique, où les chefs, pourtant expérimentés, des deux camps, ne cessèrent d’errer et d’aligner les mauvaises décisions.

En Angleterre, on la connait sous le nom de nom de "Battle of Jutland" et en Allemagne sous celui de "Skagerrakschlacht"

Mais du Jutland ou du Skagerracht, cette bataille fut d’abord et avant tout…

le Choc des Titans

mardi 6 janvier 2026

9142 - la Fin de l'Empire

Colon britannique dans son rickshaw, à Singapour : le colonialisme britannique à son apogée...

… car lorsque Churchill avait décidé d’envoyer une "puissante flotte britannique" dans le Pacifique, et de la mettre au service des Américains, il ne voulait pas seulement qu’elle serve à vaincre le Japon - objectif qui, à cette date, était déjà quasiment rempli et aurait pu l'être totalement sans elle - il voulait aussi, et peut-être surtout, qu’elle participe au rétablissement des colonies britanniques d’avant-guerre.

Mais de cela, les USA - et ils ne s’en étaient du reste jamais cachés - n’en voulaient pas; l’URSS, devenue véritable puissance mondiale après la Capitulation allemande, n’en voulait pas; les populations locales, qui avaient vu les colonisateurs occidentaux, jusque-là considérés comme tout-puissants, vaincus et même carrément humiliés par les Japonais en 1941-42, et à qui on avait au demeurant promis bien des choses si elles aidaient à la victoire contre le Japon, n’en voulaient pas; et les contribuables britanniques, ruinés par la guerre, contemplant leurs villes dévastées par les bombardements allemands, et toujours soumis à d’innombrables rationnements, n’en voulaient pas non plus !

Utiliser la flotte pour débarquer dans les anciennes colonies après la Capitulation japonaise, y instaurer un semblant d'ordre, faire prisonniers des soldats nippons qui, après avoir écouté le discours de leur Empereur, ne demandaient finalement qu’à se rendre, puis, au bout du compte, rapatrier les soldats occidentaux libérés des camps japonais, c’était une chose...

... mais se servir de cette même flotte pour imposer ensuite le retour de colons et d’une administration coloniale britanniques dont plus personne ne voulait, pas même en Grande-Bretagne, c’était tout autre chose !

Churchill, du reste, battu en même temps que son parti aux élections générales de juillet 1945, avait lui-même vidé les lieux depuis plusieurs semaines lorsque les premiers navires de guerre britanniques se remirent à accoster dans les ports des anciennes colonies, et, lui disparu, plus personne, et certainement pas son successeur, le Travailliste Clement Attlee, n’était là pour tenter d’imposer un simple retour aux pratiques d’avant-guerre.

La Grande-Bretagne avait tourné la page et, bon gré mal gré, s'apprêtait déjà à faire ses adieux à l’Empire.

Mais ceci est une autre Histoire...