vendredi 16 janvier 2026

9152 - comment y arriver ?

Guillaume II, Tirpitz et le général Moltke, sur le cuirassé Friedrich der Grosse, en 1912

… conscients qu’ils risquent fort de se retrouver tôt ou tard en guerre contre la Grande-Bretagne, Guillaume II et le grand-amiral Tirpitz veulent tout naturellement que leur Kaiserlische Marine soit en mesure d’affronter la Royal Navy britannique.

Mais comment y arriver quand celle-ci est la 1ère Marine de Guerre du Monde et que vous partez vous-même d’une feuille blanche ?

Comment y arriver quand celle-ci met subitement en service un tout nouveau type de cuirassé qui, sans tirer un seul coup de canon, rend immédiatement désuet et inutile tout ce que vous avez réussi à construire jusque-là, et vous oblige dès lors à repartir de zéro ?

Comment y arriver quand chaque nouveau cuirassé que vous fabriquez est désormais systématiquement plus gros, plus complexe… et plus cher que le précédent ?

Comment y arriver quand il vous faut, en plus, dépenser des sommes folles pour élargir un canal inauguré il y a à peine dix ans mais déjà rendu trop petit pour ces nouveaux bâtiments ?

Comment y arriver quand l’adversaire, qui n’a décidément aucun sens du fair-play et aucune volonté de se laisser rejoindre, lance systématiquement un nouveau cuirassé à chaque fois que vous en lancez vous-même un ?

… et comment y arriver quand, deux ans à peine après la sortie du premier Dreadnought, le dit adversaire met une fois de plus en service un tout nouveau type de bâtiment "révolutionnaire" qui fait aussitôt couler beaucoup d’encre, et fera bientôt couler encore davantage de sang…

… le croiseur de bataille

jeudi 15 janvier 2026

9151 - le très cher Canal de Kiel

Le Canal de Kiel, vital pour l'Allemagne, mais vite rendu trop petit pour les dreadnought...

… le Nord-Ostsee-Kanal, autrement dit le Canal de Kiel est un canal maritime de quelque 100 km reliant le grand port de Kiel, sur la Mer Baltique, à la mer du Nord, à Brunsbüttel.

Et pour l’Allemagne, ce canal est d’une importance stratégique majeure, car, sans lui, les navires ne peuvent quitter la Baltique, qui est une mer fermée, que moyennant un immense détour par le Détroit du Danemark,... que les Britanniques surveillent et qu’ils pourraient facilement fermer.

En 1887, le Kaiser Guillaume II a donc fait entreprendre, à grands frais, le percement d’un canal traversant tout le sud de la Péninsule du Jutland. Pendant 8 ans, 9 000 hommes se sont relayés pour la réalisation de cet ouvrage, que Guillaume II a personnellement inauguré en 1895.

Mais le problème, c’est qu’à peine dix ans plus tard, le dit canal et ses indispensables écluses, qui convenaient très bien pour des pré-dreadnought de 10 000 à 15 000 tonnes, sont rendus… trop petits pour les nouveaux cuirassés que l’Allemagne est occupée à construire en réplique aux dreadnought britanniques !

Alors que ces nouveaux bâtiments donnent déjà bien des maux de tête aux comptables du Deutsches Reich, il va donc falloir se résoudre à agrandir canal et écluses à un coût exorbitant ! 

Débutés en 1907, soit un an après la mise en service du Dreanought, les travaux se termineront en 1914… juste à temps pour la 1ère G.M, et à peine deux ans avant la mise en service du nouveau Bayern qui, lui aussi victime de "l'inflation cuirassique" galopante, avouera allègrement ses 30 000 tonnes...

mercredi 14 janvier 2026

9150 - le grand remplacement

Le pré-Dreadnoght Kamsas, dans sa version de 1909, avec ses disgracieux mats "en cage" 

… bon gré mal gré, toutes les marines soucieuses de "tenir leur rang" n'ont donc à présent d'autre choix que de déclasser, voire carrément de ferrailler, tous leurs actuels pré-dreadnought,… y compris ceux qui sont pourtant flambant neufs ou même pas encore terminés !

Extraordinairement coûteux, ce "grand remplacement" n’est bien sûr pas instantané : aux États-Unis, par exemple, et bien qu'irrémédiablement démodés avant-même leur mise en service (!), les six pré-dreadnought de la classe Connecticut (1) - à laquelle appartient le Kansas - seront encore suivis des deux Mississippi, dont la construction avait débuté en 1904 (2)

Et il faudra même attendre 1910 avant que l’US Navy dispose enfin de ses deux premiers véritables dreadnought opérationnels, les South Carolina et Michigan, mis sur cale à la fin de 1906, mais dont les caractéristiques a priori impressionnantes - 18 000 tonnes et 8 canons de 305mm - ne les sauveront pourtant pas d’un ferraillage prématuré en 1924.

Car, malheureusement, la fièvre du dreadnought qui s’est emparée des marines du monde entier s’accompagne inévitablement d’une surenchère : quitte à devoir construire comme les Britanniques, autant construire… plus gros, plus puissant et, évidemment, plus cher que les Britanniques (!), ce qui, dans l’éternelle logique de l’action-réaction, pousse tout aussi inévitablement ces derniers à construire à leur tour plus gros, plus puissant et plus cher !

Avec ses 18 000 tonnes et ses 10 canons de 305mm, le Dreadnought de 1906 paraît certes gigantesque par rapport aux pré-dreadnought antérieurs, mais il fait déjà figure de nain huit ans plus tard, à l'entrée en service de l'Iron Duke, qui avoue 7 000 tonnes de plus, et 10 pièces de 340mm !

Engagée dans la même course, l’Allemagne de Guillaume II n’a bien sûr d’autre choix que d’emboiter le pas à la Grande-Bretagne, ce qui, pour elle, pose toutefois un autre problème que le simple coût des navires…

... celui du Canal de Kiel

(1) utilisés essentiellement pour l'entraînement à partir de 1910, les six Connecticut seront brièvement employés comme escorteurs de convois en 1917, puis ferraillés en 1924, en application du Trait de Washington sur la réduction des armements navals

(2) versions réduites, et supposément moins coûteuses des Connecticut, les Mississipi et Idaho, mis en service au début de 1908, seront vendus au rabais à peine six ans plus tard à la marine grecque. Coulés dans le port de Salamine par l'aviation allemande en avril 1941, ils seront ferraillés en 1950


mardi 13 janvier 2026

9149 - ... au Dreadnought

Le Dreadnought, ou le début d'une nouvelle course aux armements navals...

… par contraste, le Dreadnought est, pour l’époque un chef d’oeuvre de modernité et de techniques avancées

Au niveau de la propulsion déjà, et par rapport aux derniers pré-dreadnought britanniques de la classe Lord Nelson (1), les machines à triple expansion avec leurs cylindres, leurs pistons et leurs bielles, qui offraient à peine 17 000 CV et une vitesse de 18 nœuds, ont été remplacées par des turbines autrement plus efficaces, offrant 23 000 CV et 21 nœuds

Surtout, la diminution drastique du nombre de casemates a permis de sauver du poids et de le convertir en blindage supplémentaire, tandis que l’armement a été non seulement simplifié, mais aussi considérablement renforcé, puisqu’on est passé de 4 x 305mm (deux tourelles double), 10 x 234mm, 24 x 76mm et 12 x 47mm sur les Lord Nelson à… 10 x 305mm (cinq tourelles double) et 27 x 76mm.

Tout n’est certes pas encore parfait : par exemple, seules quatre des cinq tourelles peuvent tirer du même bord - défaut qui sera supprimé sur les dreadnought ultérieurs - mais par rapport aux pré-dreadnought, le progrès est considérable !

Malheureusement, le Dreadnought est aussi beaucoup plus gros, plus complexe et plus coûteux à construire et à entretenir que tous les navires de la génération précédente et, surtout, l’écart de performances entre lui-même (et ses futurs successeurs) et les cuirassés antérieurs est tel que toute cohabitation est pour ainsi dire impossible ce qui, en pratique, implique donc de mettre à la ferraille des bâtiments qui, comme le Kansas américain, viennent à peine d'être mis en service ou sont encore en construction !

La course au dreadnought est lancée, et elle ne va pas s’arrêter de sitôt…

(1) ces Lord Nelson (Lord Nelson et Agamemnon) ne doivent pas être confondus avec les futurs Nelson (Nelson et Rodney) du début des années 1920)


lundi 12 janvier 2026

9148 - du pré-dreadnought...

Le Kansas, en 1907. Les mats seront remplacés par des mats "en cage" deux ans plus tard
… avant l’apparition de ce Dreadnought, et dans toutes les marines de guerre du monde, les cuirassés de l’époque obéissent à peu prés tous à la même formule que l’on retrouve, par exemple, sur le Kansas américain, où vient tout juste d'être affecté un jeune enseigne du nom de... William Halsey

A l’instar de plusieurs dizaines d’autres bâtiments semblables à travers le monde, le dit Kansas, mis en service en avril 1907, soit… six mois après le Dreadnought (!), est donc un bâtiment que l’on appellera bientôt, par la force des choses, et comme tous ses homologues des autres nations, un… pré-dreadnought (!), soit un navire relativement lent (18 nœuds maximum dans son cas), aux flancs aussi verticaux que fragiles, et équipé de machines à vapeur à triple expansion et au rendement médiocre.

Pour l’armement, et signe que personne ne sait vraiment de quoi les combats navals de demain seront faits, ce pré-dreadnought présente lui aussi le même et étonnant mélange de neuf et d’ancien, pour ne pas dire d’antique : si son artillerie principale apparait bel et bien moderne, avec, comme à l’accoutumée, deux tourelles (une à l’avant et une à l’arrière) abritant chacune deux canons de fort calibre (12 pouces - 305mm - dans son cas), l’artillerie secondaire, en revanche, et comme c’est encore la norme, évoque plutôt le bon vieux temps de la marine à voile, avec une multitude de canons de calibres différents, installés dans une multitude de barbettes, casemates ou tourelles joyeusement éparpillées tout le long des flancs.

En plus de ses 2 x 2 canons de 305mm, le Kansas dispose ainsi de pas moins de 8 autres pièces de 203mm, 12 de 178mm, 20 de 76mm, 12 de 47mm et 4 de 37mm, soit une puissance de feu impressionnante sur le papier, mais surtout redondante (les 203 et 178, ou 47 et 37 offrant grosso modo les mêmes performances), peu homogène, et d’une efficacité en définitive fort limitée, particulièrement en chasse ou en fuite, où seule la tourelle avant ou arrière est réellement utilisable.

Pour ne rien arranger, ces multiples calibres différents représentent un véritable casse-tête logistique pour ceux qui doivent les réapprovisionner en poudre et en obus, tandis que leur nombre, et leur disposition tout au long de la coque, et de surcroit relativement bas - ce qui les rend inutilisables par gros temps ! - ne fait en définitive qu’affaiblir l’efficacité du blindage…

dimanche 11 janvier 2026

9147 - jouer l'apaisement

Le Brennus français, en 1896 : typique des cuirassés du tournant du siècle
... Devonport, 3 octobre 1906

Mieux aurait valu, tous comptes faits, que le gouvernement britannique ait autorisé l'amiral Fisher à détruire préventivement la Kaiserlische Marine dans ses ports avant que celle-ci ne soit en mesure de menacer sérieusement la Royal Navy.

Car, cette volonté de jouer l'apaisement face aux velléités navales de Guillaume II, que la Grande-Bretagne - on n’apprend jamais de ses erreurs ! - rééditera en 1935 face à celles d’un certain Adolf Hitler, va en effet initier une formidable course aux armements !

Et la dite course va bel et bien finir non seulement par provoquer une confrontation mondiale, mais aussi par ruiner les contribuables britanniques et allemands, ainsi que leurs alliés respectifs, tous forcés d'investir massivement dans la construction et la mise en service de gigantesques flottes de combat articulées autour d'énormes cuirassés qui, durant plusieurs décennies, demeureront les armes les plus puissantes, les plus complexes, mais également les plus coûteuses,… et les plus inutiles, jamais produites !

Dix ans avant la Bataille du Jutland, huit avant le déclenchement de la 1ère G.M., et un an avant la demande de l'amiral Fisher de "copenhaguer" la flotte allemande, ce sont toutefois les Britanniques qui, noblesse oblige, frappent fort et, sans tirer un seul coup de canon, remportent la première manche.

Le 3 octobre 1906, à Devonport, près de Plymouth, les passants ne peuvent s'empêcher d'observer un énorme bâtiment de guerre à la silhouette complètement inédite, qui quitte le port pour ses premiers essais en mer.

Et sans qu'ils le sachent, ce bâtiment est à ce point révolutionnaire qu'il va immédiatement et irrémédiablement rendre obsolètes tous les modèles de cuirassés antérieurs, dont certains sont pourtant flambant neufs, et d'autres... même pas encore terminés (!), et, ce faisant contraindre les toutes marines soucieuses de "tenir leur rang" à mettre à nouveau la main au porte-feuilles.

Le Dreadnought vient d'entrer en scène…

samedi 10 janvier 2026

9146 - copenhaguer ou pas ?

Copenhague, 1801 : les navires danois sont détruits "préventivement" par la flotte britannique
... 1907

En ce début du 20ème siècle, la Grande-Bretagne est encore maîtresse des mers, mais un rival totalement inattendu vient de faire son apparition, non pas dans le Pacifique ou même outre-Atlantique, mais tout simplement... en Mer du Nord !

Ce rival, c'est l'Allemagne de l'Empereur Guillaume II et de l'amiral Tirpitz, cette Allemagne nouvelle qui, de manière pour le moins surprenante s'agissant d'une puissance jusque-là purement continentale, a décidé que son avenir se dessinerait à présent sur l'eau.

Et cette Allemagne-là est manifestement décidée à y mettre les moyens puisqu'en l'espace de quelques années, sa marine de guerre, la Kaiserlische Marine, est en effet devenue la deuxième du monde, ne le cédant plus désormais qu'à la Royal Navy elle-même !

Et cette Kaiserlische Marine sans passé ni tradition, et pour ainsi dire surgie de nulle part,  paraît désormais à ce point inquiétante qu'au début de 1907, l'amiral John Arbuthnot Fisher s'en vient solliciter de son gouvernement, et du Roi Edward VII d’Angleterre, rien moins que la permission de la "copenhaguer", c-à-d de la détruire préventivement dans ses ports,… comme le célèbre amiral Nelson l'avait fait de la flotte danoise ancrée devant Copenhague, le 2 avril 1801 !

Mais si le 20ème siècle se caractérisera bientôt par l'industrialisation du meurtre en série, il semble déjà bien trop moderne pour une pareille fantaisie, en sorte que la demande de Fisher demeure lettre morte...

... au grand dam, en définitive, des contribuables des deux camps…