vendredi 23 janvier 2026

9159 - Hochseeflotte d'un côté...

La Hochseeflotte à l'entraînement... avec un Zeppelin d'observation

… 4 aout 1914

Lorsque la Grande-Bretagne déclare finalement la guerre, le 4 aout 1914, la Kaiserlische Marine de Guillaume II, partie de rien et au prix d'un effort véritablement kolossal, est devenue la seconde puissance navale au monde.

Mouillée à Wilhemshaven, sa composante principale, la Hochseeflotte, ou "Flotte de Haute Mer" comprend alors pas moins de vingt-deux pré-dreadnought, quatorze dreadnought et quatre croiseurs de bataille, tandis que cinq autres cuirassés, et trois croiseurs de bataille, dont la construction a déjà commencé, rejoindront encore ses rangs avant l'Armistice de novembre 1918.

C'est beaucoup… mais néanmoins encore très insuffisant pour espérer l'emporter sur les Britanniques à la régulière et en bataille rangée, surtout si l'on considère le peu de valeur militaire des pré-dreadnought, ainsi que l'infériorité qualitative des navires allemands qui, sur le papier du moins, et autant en blindage qu'en puissance de feu, sont presque toujours surclassés par leurs adversaires de la Grand Fleet, par ailleurs moitié plus nombreux !

Craignant, à juste titre, de finir décimée si elle recherche le combat singulier, la Hochseeflotte va maintenant passer le plus clair de son temps à attendre sagement dans l'Estuaire de la Jade que se présente enfin une occasion favorable.

De son côté, et parce qu'elle craint au moins autant, sinon davantage, de tomber dans un piège de mines et de sous-marins tendu par son adversaire, piège qui lui ferait alors perdre son précieux avantage numérique, la Grand Fleet se contente également de patienter à l'ancre, en ses mouillages de Rosyth et, surtout, de Scapa Flow (Orcades)…

jeudi 22 janvier 2026

9158 - un avantage renforcé

Le Canada, ex Almirante Latorre, lors de la 1ère G.M.

… mais si cette décision semble justifiée, et par ailleurs conforme au Droit international et aux clauses des contrats d’achat des navires, elle n’en provoque pas moins - on s’en doute - la consternation et la colère chez les Ottomans !

Et c’est particulièrement vrai des centaines de marins ottomans déjà présents en Grande-Bretagne pour y réceptionner les navires et les convoyer jusque Constantinople, et qui se déclarent prêts à les prendre d’assaut pour y hisser leur pavillon national, menace à laquelle Churchill, nullement impressionné, réplique du tac-au-tac en donnant l’ordre de s’opposer à pareille tentative "par la force si nécessaire"

On est à deux doigts d’une entrée en guerre prématurée de l’Empire ottoman aux côtés de l’Allemagne !

Heureusement, et pour cette fois du moins, l’affaire se termine dans le calme, et par le retour des marins ottomans, aussi dépités que furieux, dans leur pays natal

Mais, comme il fallait s’y attendre, cette malheureuse histoire va laisser des traces profondes et durables dans les relations entre l’Empire et la Grande-Bretagne,… surtout si l’on se rappelle que les dits dreadnought ont été largement financés par une souscription volontaire auprès du public, et que de tels navires incarnent alors, et partout dans le monde, le summum de la fierté nationale et de la virilité triomphante 

Dans l’immédiat, la Royal Navy y gagne en tout cas deux dreadnought de plus, qui accroissent encore son avantage numérique sur la Kaiserlische Marine allemande, et qui, avec des équipages néanmoins fort improvisés, rejoignent la flotte dès le début du mois d’aout, et y serviront jusqu’à la fin de la guerre.

Et ce n’est pas fini puisque, dans la foulée, Churchill décide également de mettre la main, mais cette fois par la négociation et le rachat, sur l’Almirante Latorre, soit un des deux dreadnought alors en construction pour la marine chilienne (1), lequel va devenir le HMS Canada (2) et entrer en service en octobre 1915…

(1) inachevé en 1914, et laissé à l’abandon pendant près de quatre ans, le deuxième Dreadnought chilien sera finalement racheté par la Royal Navy en 1918 et terminé en porte-avions sous le nom de HMS Eagle

(2) après la guerre, le Canada sera revendu, sous son nom d’origine à ses premiers acheteurs chiliens, qui le garderont en service jusqu’au début des années 1950

mercredi 21 janvier 2026

9157 - la réquisition

L'Agincourt - et ses incroyables SEPT tourelles - derrière l'Erin, en 1918

… 29 juillet 1914

Et c’est alors qu’intervient un jeune et déjà célèbre Britannique de 31 ans qui, en octobre 1911, a accepté avec enthousiasme le poste de Premier Lord de l’Amirauté, soit l’équivalent d’un Secrétaire d’État à la Marine…

Winston Churchill

A ce poste, Churchill n’a pas tardé lui non plus à être atteint de la "fièvre du dreadnought"… dont il avait pourtant dénoncé les coûts exorbitants trois ans plus tôt, lorsqu’il était Ministre du Commerce !

Et puisque les Allemands se sont eux mis eux aussi à construire des dreadnought,  la Grande-Bretagne,  a-t-il déclaré, doit se mettre à fabriquer des… super-dreadnought de 33 000 tonnes et 8 canons de 381mm - les futurs Queen Elizabeth - qui seront bien sûr encore plus gros, encore plus puissants… et encore plus chers que tous leurs prédécesseurs !

Mais le 29 juillet 1914, alors que les perspectives de guerre se renforcent, et que ces cinq nouveaux "super-cuirassés" sont encore loin d’être achevés, Churchill prend une décision qui va certes plaire à la Royal Navy, mais en revanche fortement... déplaire à l’Empire ottoman : réquisitionner, et faire verser à cette même Royal Navy, sous les noms d’Agincourt et Erin (1), les dreadnought Sultân Osmân-ı (ex Rio de Janeiro brésilien) et Reşadiye, qui terminent tous deux leurs essais en mer, ultime étape avant livraison à l’Empire ottoman !

Avec l’entrée en guerre de la Grande-Bretagne contre l’Allemagne qui apparait de plus en plus imminente, et le rapprochement de plus en plus évident de l’Allemagne avec le dit Empire ottoman, la décision de Churchill est on ne peut plus logique : à quoi bon en effet livrer à autrui des armes alors considérées comme la clé de toute victoire sur Mer, des armes dont on risque d’avoir urgemment besoin pour soi-même,… et des armes qui risquent fort d’être utilisées contre soi dans les jours ou les semaines à venir…

(1) intacts, et en relativement bon état, à la fin de la guerre, les Agincourt et Erin seront néanmoins ferraillés en 1922, en application des clauses du Traité de Washington sur la réduction des armements navals.

mardi 20 janvier 2026

9156 - j'en veux un moi aussi !

Le Sultân Osmân-ı, ex Rio de Janeiro, en construction en Grande-Bretagne

dreadnought ou croiseurs de bataille, toutes les grandes marines du monde réclament ces mastodontes.

Il faut dire qu’avec leur taille et surtout leurs énormes canons fièrement dressés, ces navires incarnent l’idée-même de la puissance virile et, par ricochet, celle de la Nation à laquelle ils appartiennent.

Partout où ils se trouvent, hommes et femmes se pressent pour venir les admirer, et dans les pays qui ne sont pas en mesure d’en construire eux-mêmes, la demande est quand même telle que l’on s’empresse d’en commander à l’étranger, c-à-d, en pratique, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Très largement inspiré de la classe King George V (1) britannique, et très largement financé par des souscriptions patriotiques auprès du public, le premier dreadnought ottoman, le Reşadiye, est donc mis en chantier à partir de décembre 1911.

Par rapport au Dreadnought originel, né à peine six ans plus tôt, l'armement fait là encore un bond en avant, passant de 10 x 305mm à 10 x 340mm, de même que le tonnage, qui gagne 5 000 tonnes, et, bien entendu,... le coût

Un second bâtiment, le Fatih Sultan Mehmed est prévu, mais le prix d'achat du Reşadiye,  évalué à plus de 2 500 000 £ de l'époque (!) est tel qu'il ne pourra à l'évidence être terminé avant longtemps, ce qui tombe d'autant plus mal que la Grèce, réagissant à la construction de ce premier dreadnought ottoman par un chantier naval britannique s'empresse de commander son propre dreadnought, le Salamis, armé de 8 canons encore plus gros (356mm), à un chantier... allemand !

Mais c'est alors que le Brésil, qui avait déjà commandé deux dreadnought en Grande-Bretagne, se retrouve victime d'une grave crise économique et incapable de régler la facture finale du troisième, le Rio de Janeiro, dont la construction avait commencé en septembre 1911, et qui offre la saisissante particularité d’être équipé du plus grand nombre de tourelles (7) et de canons (14) jamais monté sur un cuirassé !

Désormais soldé, le Rio de Janeiro est bientôt acquis… par l’Empire ottoman, qui y voit l’occasion de se doter d’un deuxième Dreadnought pour beaucoup moins cher que prévu, et le rebaptise Sultân Osmân-ı

(1) cette classe de Dreadnought ne doit pas être confondue avec la classe homonyme de 1939

lundi 19 janvier 2026

9155 - ... mais que ce n'est pas un cuirassé

Le Courageous : un "grand croiseur léger" de seulement deux tourelles et quatre canon

… dit autrement, le croiseur de bataille dispose de l’armement d’un cuirassé mais d’un blindage plus faible, quoi que malgré tout supérieur à celui d’un croiseur... cuirassé.

Sur le papier, l’idée se tient : avec sa vitesse, le croiseur de bataille pourra en effet facilement traquer les cuirassés ennemis, mais aussi leur échapper, tandis qu’avec sa puissance de feu, il pourra tout aussi facilement éliminer les croiseurs de l’adversaire.

A condition, évidemment, de ne l’utiliser que ce pour quoi il a été conçu…

En attendant la véritable épreuve du feu, l’idée paraît en tout cas si géniale que toutes les marines de guerre du monde, à commencer bien sûr par la Kaiserlische Marine de Guillaume II, se mettent frénétiquement à fabriquer des croiseurs de bataille comme ils s’étaient déjà mis à fabriquer des dreadnought !

Et comme avec les dreadnought, l’inflation ne tarde pas à frapper fort : aux 18 000 tonnes et 8 canons de 305mm de l’Inflexible de 1908 vont par exemple succéder les Lion britanniques de 27 000 tonnes et 8 canons de 343mm de 1912, les Kongo japonais (mais conçus et, pour le premier construit, en Grande-Bretagne) de 28 000 tonnes et 8 canons de 356mm de 1913, en attendant un jour le Hood britannique de 47 000 tonnes et 8 canons de 380, qui n’entrera toutefois en service qu’en 1920.

Mais en 1915, Fisher, dont le cerveau est manifestement en ébullition, va encore accoucher d’un nouveau concept : le "large light cruiser" ou "grand croiseur léger" qui, schématiquement, est un croiseur de bataille... débarrassé de la moitié de son armement afin de réduire son poids (!), ou plus exactement son tirant d’eau, et ainsi de pouvoir évoluer plus facilement dans les passes étroites et peu profondes de la Baltique,... en appui d’un éventuel débarquement sur les côtes allemandes.

Mais cette fois, la recette parait si indigeste qu’aucune autre marine ne va s’y intéresser, les trois navires construits étant finalement transformés… en porte-avions.

dimanche 18 janvier 2026

9154 - si ça ressemble à un cuirassé...

Le croiseur protégé Olympia, photographié par l'auteur à Philadelphie, en 2023

… bien avant l’apparition du Dreadnought, les flottes de combat du monde entier incorporaient également un grand nombre de bâtiments plus petits, beaucoup moins armés, mais bien plus rapides, appelés croiseurs, et qui, comme leur nom l’indique… croisaient notamment en avant des cuirassés et leur servaient d’éclaireurs mais aussi de protecteurs contre les éventuelles attaques à la torpille de bâtiments encore bien plus petits, tels les destroyers, frégates ou torpilleurs.

Alors qu’ils en étaient à l’origine totalement dépourvus, les dits croiseurs s’étaient progressivement vus doter d’un léger blindage, d’abord uniquement limité au pont, on parlait alors de croiseurs protégés, comme l’américain Olympia de 1895, puis couvrant également les flancs, et dès lors appelés croiseurs-cuirassés, comme le Warrior britannique de 1905.

Mais le premier Dreadnought était encore sur cale, que son "père", le Premier Lord de la Mer John Fisher, a alors proposé l’idée d’un nouveau type de navire capable de reprendre les missions jusque-là dévolues aux croiseurs,... mais aussi d’écarter, et d’écraser, tous les croiseurs adverses, un navire ressemblant à s’y méprendre à un cuirassé, ayant la même taille, le même déplacement et le même puissant armement qu’un cuirassé, et, en conséquence, coûtant aussi cher qu’un cuirassé (!)… mais qui ne serait pas un cuirassé !

Ce navire, c’est le croiseur de bataille, dont le premier, l’Inflexible, de la classe Invincible, est mis en service en 1908, soit deux ans après le Dreadnought.

Schématiquement, le croiseur de bataille est en fait un cuirassé avec un dosage cette fois radicalement différent des ingrédients : par rapport au Dreadnought, l’armement, à 8 x 305mm contre 10 x 305mm, n’est pas véritablement réduit, mais la puissance des machines, en revanche, est quasiment doublée, puisqu’elle passe de 23 000 à quelque 41 000 CV, ce qui permet à l’Inflexible de filer à 25 nœuds contre seulement 21 nœuds pour le Dreadnought.

Mais puisque l’armement et le déplacement, à quelque 18 000 tonnes, demeurent les mêmes, ce spectaculaire bond de la puissance des machines, et donc de la vitesse, n’a pu être obtenu que par une réduction tout aussi spectaculaire, mais néanmoins invisible, du blindage, qui est passé de 280 à 150mm sur les flancs, et de 280 à 180mm sur les tourelles…

samedi 17 janvier 2026

9153 - le triangle infernal

Le croiseur de bataille Invincible, à son lancement, en 1907

… mais pour bien comprendre le croiseur de bataille, l’intérêt qu’il suscite aussitôt… et les tragédies qu’il provoquera bientôt, une petite explication préalable s’impose.

Quelle que soit leur nationalité, les ingénieurs et architectes qui conçoivent les nouveaux cuirassés demeurent prisonniers du même cercle vicieux, ou plus exactement du même triangle infernal à trois paramètres.

A enveloppe - c-à-d taille et déplacement - donnée, chaque cuirassé est en effet le résultat d’une recette à trois ingrédients, dont seul le dosage individuel diffère, à savoir le nombre et le calibre des canons (qui déterminent la puissance de feu), l’épaisseur du blindage (qui détermine le degré de protection contre les tirs ennemis), et enfin la puissance des machines (qui détermine la vitesse du bâtiment).

Or, ces trois ingrédients sont malheureusement interdépendants : à moins d’augmenter à chaque fois le volume de l’enveloppe - ce que l’on fait parfois, mais qui entraîne à chaque fois une explosion des coûts en plus de poser, comme avec le Canal de Kiel, de nombreuses difficultés pratiques - il est impossible, si l’on souhaite par exemple augmenter le nombre et/ou le calibre des canons, d’y arriver SANS diminuer également l’épaisseur du blindage et/ou la puissance installée !

Bien qu’identiques en apparence, les cuirassés de chaque nation présentent en réalité des différences subtiles selon le dosage de ces trois ingrédients, dosage qui dépend quand à lui de l’humeur du "cuisinier" du moment.

Parce qu’ils disposent de l’avantage du nombre, les Britanniques ont par exemple tendance à sacrifier quelque peu le blindage au bénéfice de plus gros canons et/ou d’un plus grand nombre de canons, alors que leurs futurs adversaires allemands, en revanche, sachant qu’ils ont toutes les chances de combattre en infériorité numérique, ont plutôt tendance à adopter la démarche inverse, autrement dit à sacrifier quelque peu le nombre et/ou le calibre des canons au bénéfice d’un blindage plus épais…