mardi 20 janvier 2026

9156 - j'en veux un moi aussi !

Le Sultân Osmân-ı, ex Rio de Janeiro, en construction en Grande-Bretagne

dreadnought ou croiseurs de bataille, toutes les grandes marines du monde réclament ces mastodontes.

Il faut dire qu’avec leur taille et surtout leurs énormes canons fièrement dressés, ces navires incarnent l’idée-même de la puissance virile et, par ricochet, celle de la Nation à laquelle ils appartiennent.

Partout où ils se trouvent, hommes et femmes se pressent pour venir les admirer, et dans les pays qui ne sont pas en mesure d’en construire eux-mêmes, la demande est quand même telle que l’on s’empresse d’en commander à l’étranger, c-à-d, en pratique, en Grande-Bretagne et en Allemagne.

Très largement inspiré de la classe King George V (1) britannique, et très largement financé par des souscriptions patriotiques auprès du public, le premier dreadnought ottoman, le Reşadiye, est donc mis en chantier à partir de décembre 1911.

Par rapport au Dreadnought originel, né à peine six ans plus tôt, l'armement fait là encore un bond en avant, passant de 10 x 305mm à 10 x 340mm, de même que le tonnage, qui gagne 5 000 tonnes, et, bien entendu,... le coût

Un second bâtiment, le Fatih Sultan Mehmed est prévu, mais le prix d'achat du Reşadiye,  évalué à plus de 2 500 000 £ de l'époque (!) est tel qu'il ne pourra à l'évidence être terminé avant longtemps, ce qui tombe d'autant plus mal que la Grèce, réagissant à la construction de ce premier dreadnought ottoman par un chantier naval britannique s'empresse de commander son propre dreadnought, le Salamis, armé de 8 canons encore plus gros (356mm), à un chantier... allemand !

Mais c'est alors que le Brésil, qui avait déjà commandé deux dreadnought en Grande-Bretagne, se retrouve victime d'une grave crise économique et incapable de régler la facture finale du troisième, le Rio de Janeiro, dont la construction avait commencé en septembre 1911, et qui offre la saisissante particularité d’être équipé du plus grand nombre de tourelles (7) et de canons (14) jamais monté sur un cuirassé !

Désormais soldé, le Rio de Janeiro est bientôt acquis… par l’Empire ottoman, qui y voit l’occasion de se doter d’un deuxième Dreadnought pour beaucoup moins cher que prévu, et le rebaptise Sultân Osmân-ı

(1) cette classe de Dreadnought ne doit pas être confondue avec la classe homonyme de 1939

lundi 19 janvier 2026

9155 - ... mais que ce n'est pas un cuirassé

Le Courageous : un "grand croiseur léger" de seulement deux tourelles et quatre canon

… dit autrement, le croiseur de bataille dispose de l’armement d’un cuirassé mais d’un blindage plus faible, quoi que malgré tout supérieur à celui d’un croiseur... cuirassé.

Sur le papier, l’idée se tient : avec sa vitesse, le croiseur de bataille pourra en effet facilement traquer les cuirassés ennemis, mais aussi leur échapper, tandis qu’avec sa puissance de feu, il pourra tout aussi facilement éliminer les croiseurs de l’adversaire.

A condition, évidemment, de ne l’utiliser que ce pour quoi il a été conçu…

En attendant la véritable épreuve du feu, l’idée paraît en tout cas si géniale que toutes les marines de guerre du monde, à commencer bien sûr par la Kaiserlische Marine de Guillaume II, se mettent frénétiquement à fabriquer des croiseurs de bataille comme ils s’étaient déjà mis à fabriquer des dreadnought !

Et comme avec les dreadnought, l’inflation ne tarde pas à frapper fort : aux 18 000 tonnes et 8 canons de 305mm de l’Inflexible de 1908 vont par exemple succéder les Lion britanniques de 27 000 tonnes et 8 canons de 343mm de 1912, les Kongo japonais (mais conçus et, pour le premier construit, en Grande-Bretagne) de 28 000 tonnes et 8 canons de 356mm de 1913, en attendant un jour le Hood britannique de 47 000 tonnes et 8 canons de 380, qui n’entrera toutefois en service qu’en 1920.

Mais en 1915, Fisher, dont le cerveau est manifestement en ébullition, va encore accoucher d’un nouveau concept : le "large light cruiser" ou "grand croiseur léger" qui, schématiquement, est un croiseur de bataille... débarrassé de la moitié de son armement afin de réduire son poids (!), ou plus exactement son tirant d’eau, et ainsi de pouvoir évoluer plus facilement dans les passes étroites et peu profondes de la Baltique,... en appui d’un éventuel débarquement sur les côtes allemandes.

Mais cette fois, la recette parait si indigeste qu’aucune autre marine ne va s’y intéresser, les trois navires construits étant finalement transformés… en porte-avions.

dimanche 18 janvier 2026

9154 - si ça ressemble à un cuirassé...

Le croiseur protégé Olympia, photographié par l'auteur à Philadelphie, en 2023

… bien avant l’apparition du Dreadnought, les flottes de combat du monde entier incorporaient également un grand nombre de bâtiments plus petits, beaucoup moins armés, mais bien plus rapides, appelés croiseurs, et qui, comme leur nom l’indique… croisaient notamment en avant des cuirassés et leur servaient d’éclaireurs mais aussi de protecteurs contre les éventuelles attaques à la torpille de bâtiments encore bien plus petits, tels les destroyers, frégates ou torpilleurs.

Alors qu’ils en étaient à l’origine totalement dépourvus, les dits croiseurs s’étaient progressivement vus doter d’un léger blindage, d’abord uniquement limité au pont, on parlait alors de croiseurs protégés, comme l’américain Olympia de 1895, puis couvrant également les flancs, et dès lors appelés croiseurs-cuirassés, comme le Warrior britannique de 1905.

Mais le premier Dreadnought était encore sur cale, que son "père", le Premier Lord de la Mer John Fisher, a alors proposé l’idée d’un nouveau type de navire capable de reprendre les missions jusque-là dévolues aux croiseurs,... mais aussi d’écarter, et d’écraser, tous les croiseurs adverses, un navire ressemblant à s’y méprendre à un cuirassé, ayant la même taille, le même déplacement et le même puissant armement qu’un cuirassé, et, en conséquence, coûtant aussi cher qu’un cuirassé (!)… mais qui ne serait pas un cuirassé !

Ce navire, c’est le croiseur de bataille, dont le premier, l’Inflexible, de la classe Invincible, est mis en service en 1908, soit deux ans après le Dreadnought.

Schématiquement, le croiseur de bataille est en fait un cuirassé avec un dosage cette fois radicalement différent des ingrédients : par rapport au Dreadnought, l’armement, à 8 x 305mm contre 10 x 305mm, n’est pas véritablement réduit, mais la puissance des machines, en revanche, est quasiment doublée, puisqu’elle passe de 23 000 à quelque 41 000 CV, ce qui permet à l’Inflexible de filer à 25 nœuds contre seulement 21 nœuds pour le Dreadnought.

Mais puisque l’armement et le déplacement, à quelque 18 000 tonnes, demeurent les mêmes, ce spectaculaire bond de la puissance des machines, et donc de la vitesse, n’a pu être obtenu que par une réduction tout aussi spectaculaire, mais néanmoins invisible, du blindage, qui est passé de 280 à 150mm sur les flancs, et de 280 à 180mm sur les tourelles…

samedi 17 janvier 2026

9153 - le triangle infernal

Le croiseur de bataille Invincible, à son lancement, en 1907

… mais pour bien comprendre le croiseur de bataille, l’intérêt qu’il suscite aussitôt… et les tragédies qu’il provoquera bientôt, une petite explication préalable s’impose.

Quelle que soit leur nationalité, les ingénieurs et architectes qui conçoivent les nouveaux cuirassés demeurent prisonniers du même cercle vicieux, ou plus exactement du même triangle infernal à trois paramètres.

A enveloppe - c-à-d taille et déplacement - donnée, chaque cuirassé est en effet le résultat d’une recette à trois ingrédients, dont seul le dosage individuel diffère, à savoir le nombre et le calibre des canons (qui déterminent la puissance de feu), l’épaisseur du blindage (qui détermine le degré de protection contre les tirs ennemis), et enfin la puissance des machines (qui détermine la vitesse du bâtiment).

Or, ces trois ingrédients sont malheureusement interdépendants : à moins d’augmenter à chaque fois le volume de l’enveloppe - ce que l’on fait parfois, mais qui entraîne à chaque fois une explosion des coûts en plus de poser, comme avec le Canal de Kiel, de nombreuses difficultés pratiques - il est impossible, si l’on souhaite par exemple augmenter le nombre et/ou le calibre des canons, d’y arriver SANS diminuer également l’épaisseur du blindage et/ou la puissance installée !

Bien qu’identiques en apparence, les cuirassés de chaque nation présentent en réalité des différences subtiles selon le dosage de ces trois ingrédients, dosage qui dépend quand à lui de l’humeur du "cuisinier" du moment.

Parce qu’ils disposent de l’avantage du nombre, les Britanniques ont par exemple tendance à sacrifier quelque peu le blindage au bénéfice de plus gros canons et/ou d’un plus grand nombre de canons, alors que leurs futurs adversaires allemands, en revanche, sachant qu’ils ont toutes les chances de combattre en infériorité numérique, ont plutôt tendance à adopter la démarche inverse, autrement dit à sacrifier quelque peu le nombre et/ou le calibre des canons au bénéfice d’un blindage plus épais…

vendredi 16 janvier 2026

9152 - comment y arriver ?

Guillaume II, Tirpitz et le général Moltke, sur le cuirassé Friedrich der Grosse, en 1912

… conscients qu’ils risquent fort de se retrouver tôt ou tard en guerre contre la Grande-Bretagne, Guillaume II et le grand-amiral Tirpitz veulent tout naturellement que leur Kaiserlische Marine soit en mesure d’affronter la Royal Navy britannique.

Mais comment y arriver quand celle-ci est la 1ère Marine de Guerre du Monde et que vous partez vous-même d’une feuille blanche ?

Comment y arriver quand celle-ci met subitement en service un tout nouveau type de cuirassé qui, sans tirer un seul coup de canon, rend immédiatement désuet et inutile tout ce que vous avez réussi à construire jusque-là, et vous oblige dès lors à repartir de zéro ?

Comment y arriver quand chaque nouveau cuirassé que vous fabriquez est désormais systématiquement plus gros, plus complexe… et plus cher que le précédent ?

Comment y arriver quand il vous faut, en plus, dépenser des sommes folles pour élargir un canal inauguré il y a à peine dix ans mais déjà rendu trop petit pour ces nouveaux bâtiments ?

Comment y arriver quand l’adversaire, qui n’a décidément aucun sens du fair-play et aucune volonté de se laisser rejoindre, lance systématiquement un nouveau cuirassé à chaque fois que vous en lancez vous-même un ?

… et comment y arriver quand, deux ans à peine après la sortie du premier Dreadnought, le dit adversaire met une fois de plus en service un tout nouveau type de bâtiment "révolutionnaire" qui fait aussitôt couler beaucoup d’encre, et fera bientôt couler encore davantage de sang…

… le croiseur de bataille

jeudi 15 janvier 2026

9151 - le très cher Canal de Kiel

Le Canal de Kiel, vital pour l'Allemagne, mais vite rendu trop petit pour les dreadnought...

… le Nord-Ostsee-Kanal, autrement dit le Canal de Kiel est un canal maritime de quelque 100 km reliant le grand port de Kiel, sur la Mer Baltique, à la mer du Nord, à Brunsbüttel.

Et pour l’Allemagne, ce canal est d’une importance stratégique majeure, car, sans lui, les navires ne peuvent quitter la Baltique, qui est une mer fermée, que moyennant un immense détour par le Détroit du Danemark,... que les Britanniques surveillent et qu’ils pourraient facilement fermer.

En 1887, le Kaiser Guillaume II a donc fait entreprendre, à grands frais, le percement d’un canal traversant tout le sud de la Péninsule du Jutland. Pendant 8 ans, 9 000 hommes se sont relayés pour la réalisation de cet ouvrage, que Guillaume II a personnellement inauguré en 1895.

Mais le problème, c’est qu’à peine dix ans plus tard, le dit canal et ses indispensables écluses, qui convenaient très bien pour des pré-dreadnought de 10 000 à 15 000 tonnes, sont rendus… trop petits pour les nouveaux cuirassés que l’Allemagne est occupée à construire en réplique aux dreadnought britanniques !

Alors que ces nouveaux bâtiments donnent déjà bien des maux de tête aux comptables du Deutsches Reich, il va donc falloir se résoudre à agrandir canal et écluses à un coût exorbitant ! 

Débutés en 1907, soit un an après la mise en service du Dreanought, les travaux se termineront en 1914… juste à temps pour la 1ère G.M, et à peine deux ans avant la mise en service du nouveau Bayern qui, lui aussi victime de "l'inflation cuirassique" galopante, avouera allègrement ses 30 000 tonnes...

mercredi 14 janvier 2026

9150 - le grand remplacement

Le pré-Dreadnoght Kamsas, dans sa version de 1909, avec ses disgracieux mats "en cage" 

… bon gré mal gré, toutes les marines soucieuses de "tenir leur rang" n'ont donc à présent d'autre choix que de déclasser, voire carrément de ferrailler, tous leurs actuels pré-dreadnought,… y compris ceux qui sont pourtant flambant neufs ou même pas encore terminés !

Extraordinairement coûteux, ce "grand remplacement" n’est bien sûr pas instantané : aux États-Unis, par exemple, et bien qu'irrémédiablement démodés avant-même leur mise en service (!), les six pré-dreadnought de la classe Connecticut (1) - à laquelle appartient le Kansas - seront encore suivis des deux Mississippi, dont la construction avait débuté en 1904 (2)

Et il faudra même attendre 1910 avant que l’US Navy dispose enfin de ses deux premiers véritables dreadnought opérationnels, les South Carolina et Michigan, mis sur cale à la fin de 1906, mais dont les caractéristiques a priori impressionnantes - 18 000 tonnes et 8 canons de 305mm - ne les sauveront pourtant pas d’un ferraillage prématuré en 1924.

Car, malheureusement, la fièvre du dreadnought qui s’est emparée des marines du monde entier s’accompagne inévitablement d’une surenchère : quitte à devoir construire comme les Britanniques, autant construire… plus gros, plus puissant et, évidemment, plus cher que les Britanniques (!), ce qui, dans l’éternelle logique de l’action-réaction, pousse tout aussi inévitablement ces derniers à construire à leur tour plus gros, plus puissant et plus cher !

Avec ses 18 000 tonnes et ses 10 canons de 305mm, le Dreadnought de 1906 paraît certes gigantesque par rapport aux pré-dreadnought antérieurs, mais il fait déjà figure de nain huit ans plus tard, à l'entrée en service de l'Iron Duke, qui avoue 7 000 tonnes de plus, et 10 pièces de 340mm !

Engagée dans la même course, l’Allemagne de Guillaume II n’a bien sûr d’autre choix que d’emboiter le pas à la Grande-Bretagne, ce qui, pour elle, pose toutefois un autre problème que le simple coût des navires…

... celui du Canal de Kiel

(1) utilisés essentiellement pour l'entraînement à partir de 1910, les six Connecticut seront brièvement employés comme escorteurs de convois en 1917, puis ferraillés en 1924, en application du Trait de Washington sur la réduction des armements navals

(2) versions réduites, et supposément moins coûteuses des Connecticut, les Mississipi et Idaho, mis en service au début de 1908, seront vendus au rabais à peine six ans plus tard à la marine grecque. Coulés dans le port de Salamine par l'aviation allemande en avril 1941, ils seront ferraillés en 1950