mardi 3 février 2026

9170 - l'époumoné

Le pré-dreadnought Canopus, au large de Gibraltar, en 1897

… toujours sur le papier, le Canopus est un cuirassé qui dispose d’un meilleur blindage que les Scharnhorst et Gneisenau, et aussi un cuirassé qui dispose de quatre canons de 305mm surclassant largement les 210mm allemand en portée comme en puissance

Mais le problème, c’est que le Canopus est non seulement un pré-dreadnought, mais aussi, et surtout un vieux pré-dreadnought,… qui était d’ailleurs destiné à la casse avant que le déclenchement de la 1ère G.M., et le manque criant de navires, ne poussent la Royal Navy à le remettre en service !

Bien que théoriquement capables de 18 nœuds - ce qui est tout de même 4 à 5 nœuds plus lent que les croiseurs-cuirassés allemands - ses machines sont aujourd’hui complètement époumonées et assurément insuffisantes pour espérer engager et maintenir le contact avec les rapides croiseurs de Spee.

De toute manière, pour l’heure, le Canopus, qui vient à peine de recevoir l’ordre de rejoindre l’escadre de Cradock, se trouve encore plusieurs centaines de km derrière celle-ci.

Mieux vaudrait, dans ces conditions, temporiser quelque peu et, au minimum, attendre l’arrivée du dit Canopus qui, malgré ses insuffisances, ne serait assurément pas de trop

Mais Cradock, refusant toute prudence, décide au contraire, dès l’annonce de l’arrivée de navires de Spee, de se précipiter à l'attaque avec ses seuls croiseurs qui, malgré la bravoure de leurs équipages, accusent tout de même un sérieux - et hélas irrémédiable - déficit de puissance par rapport à leurs adversaires.

Sans doute ne tient-il pas à subir le sort de son homologue Troubridge, confronté quant à lui à l’arrivée du croiseur de bataille allemand Goeben le 7 aout 1914… 

lundi 2 février 2026

9169 - prendre la mesure de la menace

Le croiseur-cuirassé Good Hope, au Cap, en 1901

… Île de Paques, 12 octobre 1914

A l'Île de Paques, où elle se présente le 12 octobre 1914, cela fait maintenant plus de deux mois que les navires de l’amiral Spee cheminent à petite vitesse vers le Cap Horn.

Et jusqu’ici, grâce à l’immensité du Pacifique, et à l’état plus que rudimentaire des moyens de communication alliés, les dits navires ont bénéficié d’une remarquable impunité.

Les choses sont toutefois sur le point de changer car, après le raid sur Papeete du 22 septembre, les Britanniques semblent enfin prendre la menace de cette escadre allemande au sérieux et, ayant désormais une bonne de idée de son cap et de ses intentions, sont décidés à lui barrer le passage au large des côtes chiliennes.

Pour ce faire, et sur le papier, le contre-amiral Christopher Cradock dispose de moyens importants, avec le cuirassé Canopus, les croiseurs-cuirassés Monmouth et Good Hope, le croiseur léger Glasgow, et le croiseur auxiliaire Otranto

En pratique, toutefois, les Monmouth et Good Hope (navire-amiral) sont des navires déjà hors d’âge et surchargés de canons qui le sont encore bien davantage; le Glasgow, bien que récent, jauge à peine 5 000 tonnes et est largement dépassé en puissance de feu par les croiseurs allemands; et l’Otranto n’est quant à lui qu’un ancien paquebot civil reconverti et armé de seulement six pièces de 120mm.

Le principal, et à vrai dire le seul atout, de Cradock est donc le cuirassé Canopus qui, malheureusement, est tout sauf de première jeunesse.

dimanche 1 février 2026

9168 - "Messieurs les Français, tirez les premiers !",

La canonnière La Zélée, à Papeete, avant la guerre

... "Messieurs les Français, tirez les premiers !", et de fait, à Papeete, ce sont bel et bien ces derniers qui tirent les premiers.

Beaucoup de bruit pour rien : irrémédiablement surclassés en portée, en précision ou en simple puissance de feu, les quelques canons français ne peuvent rien contre la force de frappe des navires allemands, qui vont leur régler leur compte les uns après les autres, mais aussi, et au passage, transformer la rade en parc à ferrailles,... et une bonne partie de la ville en amas de ruines fumantes.

Sur ses navires, Spee dispose d’au moins 1 500 hommes, ce qui lui permettrait de constituer et de mettre à terre un détachement capable de l’emporter facilement sur les quelque 200 marins, soldats et gendarmes que possède le lieutenant Maxime Destremau, commandant de la désormais défunte canonnière Zélée, et qui a pris en charge les défenses de l’île.

Le problème, c’est que Destremau, qui sait pourquoi les Allemands sont là, a également ordonné d’incendier les réserves de charbon dès l’arrivée des Scharnhorst et Gneisenau !

Et à présent que les dites réserves sont occupées à se consumer dans des nuages de fumées apocalyptiques, son escadre n’a plus vraiment de raison de demeurer sur place, et se retire peu avant midi, ne laissant derrière elle qu’un spectacle de désolation.

Cap à présent sur Nuku Hiva, autrement dit sur les Marquises, où les attendent le croiseur Nürnberg et le navire de ravitaillement Titania, revenus d’Hawaï avec des nouvelles de la guerre.

Repartis après quelques jours, les trois croiseurs allemands, mais aussi leurs indispensables charbonniers d’accompagnement, arrivent à l’Île de Pâques le 12 octobre, et y retrouvent les croiseurs légers Dresden et Leipzig, avec lequel ils vont maintenant entamer la traversée vers le Chili

samedi 31 janvier 2026

9167 - troubles au paradis

Les Scharnhorst et Gneisenau, bombardant Tahiti, 22 septembre 1914

... Papeete, 22 septembre 1914, 07h00

Nulle part ailleurs qu’à Tahiti, la guerre qui sévit en Europe ne paraitrait plus lointaine, et plus abstraite.

On y sait toutefois que cette guerre a éclaté, on y a appris l'existence d’une escadre allemande cheminant dans le Pacifique, et on s’y est même préparé, notamment en mutant à terre, et "au cas où", la plupart des canons de la Zélée, le seul navire de guerre dont on dispose, mais qui n’est rien d’autre qu’une ridicule canonnière de 600 tonnes, assurément bien incapable d’affronter quelque croiseur allemand que ce soit.

Mais dans ce paradis de la Polynésie française, que pourrait-on bien faire, avec seulement une canonnière à présent presque totalement désarmée, une poignée de canons de petit calibre, et moins de 200 marins, soldats et gendarmes ?

A Papeete, en ce matin du 22 septembre 1914, il n’y a même pas de poste de TSF qui pourrait au moins permettre de se tenir informé, voire de lancer un SOS...

Pourtant, ce sont les Français qui, vers 07h00, ouvrent le bal dès qu’ils aperçoivent les croiseurs-cuirassés allemands.

Nullement intimidés, et pavillon impérial en tête de mat, les Scharnhorst et Gneisenau se présentent majestueusement, et comme si de rien n’était devant cette ville de Papeete où Spee, toujours à la recherche de charbon pour compléter son approvisionnement, a appris l’existence d’un dépôt de quelque 5 000 tonnes qui lui serait assurément bien utile pour rejoindre Valparaiso...

vendredi 30 janvier 2026

9166 - nous étions bord à bord, à Bora-Bora

Tourelle arrière du Scharnhorst, à une date inconnue mais probablement à Tsingtao

... Eniwetok, 20 août 1914

Partie à destination des Marshall, la petite escadre allemande arrive à Eniwetok le 20 aout, et va y demeurer quelques jours, histoire d’analyser la situation... mais aussi se ravitailler en charbon.

Le 8 septembre, puisque les Américains sont neutres, et vont encore le demeurer durant trois ans, Spee expédie alors le Nürnberg à Honolulu (îles Hawaï) afin d’informer l’État-major allemand de ses intentions, mais aussi de rapporter des nouvelles de la guerre, puisqu’en 1914, et là où il se trouve, il n’a aucun moyen de transmettre ni même de recevoir des informations

Dans l'attente de son retour, il apprend tout de même la perte des Samoa allemandes, dont les Néo-Zélandais se sont emparés le 29 aout, et qu’ils conserveront jusqu’en 1962.

Spee décide toutefois de se rendre sur place avec les Scharnhorst et Gneisenau, histoire de vérifier cette information, mais aussi de voir s’il ne pourrait pas y débusquer l’un ou l’autre navire ennemi, puisqu'il est tout de même en guerre et n'a toujours pas tiré un seul coup de canon depuis le début de celle-ci.

Hélas la mer est vide et les Samoa bel et bien occupées. Et comme il n’existe de toute manière aucun moyen de les reconquérir ni de s'y ravitailler, il ordonne alors de reprendre la route en direction de l’Île de Pâques, où il a donné rendez-vous au Nürnberg ainsi qu'à d’autres bâtiments de l’Ostasiengeschwader toujours éparpillés sur l'océan.

Mais en chemin, autant s’arrêter à Bora-Bora, puis Tahiti, où l’on trouvera assurément du charbon français.

Lorsqu'il se présente devant Bora-Bora, qui est déjà paradisiaque mais pas du tout touristique, et où on ne sait rien de la présence d’une escadre allemande dans les parages, Spee joue de ruse, fait hisser un pavillon tricolore, et envoie des officiers et marins francophones sur l'île, afin de discuter avec quelques fonctionnaires et douaniers, lesquels, moyennant paiement, leur livrent alors, à défaut de charbon, de l’eau et de la nourriture, mais aussi, et sans se douter de rien, de solides renseignements sur l’état des forces françaises présentes à Papeete et l’emplacement des précieuses réserves de charbon…

jeudi 29 janvier 2026

9165 - cherche charbon, désespérément

L'épave du croiseur Emden, contraint de s'échouer aux îles Coco 

… pour l’Ostasiengeschwader, et ne serait-ce qu’afin d’éviter d’être interceptée par les escadres que les Britanniques ne manqueront pas de lancer à ses trousses, l’idéal serait bien sûr de marcher à toute vapeur vers le Cap Horn, et en se faisant la plus discrète possible, mais dans ce cas,… il faudrait brûler en encore plus grandes quantités un charbon dont on est déjà cruellement en manque !

Et même si l’on disposait de tout le charbon nécessaire, encore faudrait-il réussir à le transférer des navires charbonniers vers les navires de guerre au fur et à mesure des besoins.

Car voilà bien l’autre problème de cette époque où l’on chauffe au charbon : le transbordement ne peut s’effectuer qu’avec des sacs, que l’on se passe d’un navire à l’autre, opération aussi pénible que fastidieuse et qui, surtout, ne peut s’effectuer que dans un port ou, au pire, dans une anse isolée, à l’arrêt, et par une mer très calme.

L’un dans l’autre, on va donc progresser à la vitesse la plus économique possible mais aussi, et puisqu’on est tout de même en guerre (!), on s’en prenant à tous les cargos, et si possible charbonniers, ennemis que l’on croisera sur son passage, en n’hésitant pas, de surcroit, à en faire de même au détriment de toutes les îles et installations coloniales ennemies où on est susceptible de trouver du charbon.

Le 13 août, Spee décide en tout  cas de rendre sa liberté de manœuvre à l’Emden, qui est le plus petit de ses croiseurs, ainsi qu’au Prinz Eitel Friedrich, qui n’est pour sa part qu’un ancien paquebot de la Norddeutscher Lloyd transformé à la hâte à Tsingtao en croiseur auxiliaire armé de quatre pièces de 105mm.

Abandonnant leurs camarades qui poursuivent leur route, ces deux bâtiments, devenus corsaires, vont ainsi pouvoir mener, dans les semaines suivantes, un fructueuse guerre de course, dont nous reparlerons sans doute un jour, au détriment de tous les cargos marchands alliés qu'ils rencontreront (1)...

(1) après avoir détruit ou capturé une vingtaine de navires britanniques ou alliés, l'Emden sera finalement mis hors de combat en novembre 1914 par le croiseur australien Sydney à proximité des îles Coco, tandis que le Prinz Eitel Friedrich, après avoir lui aussi détruit ou capturé une dizaine de navires, se laissera interner aux États-Unis en mars 1915


mercredi 28 janvier 2026

9164 - le retour vers l'Allemagne

Le Scharnhorst : une consommation effrénée de charbon... et un panache de fumée très visible
... Pagan, 11 août 1914

Mais à ce moment-là, il y a déjà belle lurette que l’Ostasiengeschwader a vidé les lieux !

Avant-même le déclenchement des hostilités, son commandant-en-chef, l’amiral Maximilian von Spee, qui a sa marque sur le Scharnhorst, a en effet sagement décidé de quitter Tsingtao, bien trop exposée, et de se replier à Pagan (îles Mariannes) avec les Scharnhorst et Gneisenau.

Mais la guerre à présent déclenchée, et vu la disproportion des forces en présence, il ne saurait être question de demeurer sur place, ni même d’espérer se maintenir dans le Pacifique !

Au lieu de cela, on va plutôt tenter de s’en retourner en Allemagne en passant par le Cap Horn, ce qui, dans un premier temps, implique tout de même de réunir le reste des navires - ou du moins ceux qui peuvent raisonnablement envisager la perspective d’une aussi longue traversée - lesquels sont pour l’heure largement dispersés à travers toutes les colonies et comptoirs allemands d’Extrême-Orient, une tâche qui, compte tenu de l’état très rudimentaire des moyens radio-télégraphiques de l’époque, n’est déjà pas une mince affaire.

Un premier rendez-vous est donc fixé à Pagan, où les Scharnhorst et Gneisenau sont bientôt rejoints par les croiseurs légers Emden et Nürnberg,... mais aussi par tous les ravitailleurs et, surtout, les charbonniers sur lesquels Spee a pu mettre la main.

Car à l’instar des Russes en route vers Tsu-Chi-Ma sept ans auparavant (1), le problème essentiel pour l’Ostasiengeschwader est bien moins l’état de la mer et la présence éventuelle de forces ennemies que le simple manque de charbon, que les navires engloutissent en quantités gigantesques, et qu’il sera très difficile, pour ne pas dire impossible, de se procurer en route...

(1) Saviez-vous que... Tsu-Chi-Ma