mercredi 25 février 2026

9192 - une attaque massive pour en finir

Le pré-Dreadnought français Charlemagne, un autre coule-tout-seul utilisé aux Dardanelles

… dans une bataille, il n’y a rien de pire qu’un comportement répétitif, ce pourquoi, dans la nuit du 8 au 9 mars, le petit mouilleur de mines Nusret - autre gracieuseté de la célèbre famille Krupp - est discrètement venu en déposer une trentaine devant cette baie

Et ces mines, nonchalance britannique oblige, sont demeurées inaperçues, contrairement à celles, bien connues, que les Ottomans, depuis des semaines, n’ont cessé de placer et de remplacer devant leurs forts.

Que Français et Britanniques viennent à lancer une attaque massive, et l’un ou l’autre de leurs bâtiments, en s’en retournant vers le large, aura toutes les chances d’en frapper une…

Chez ces derniers, justement, on s’est décidé à en finir par le biais d’une opération cette fois massive et en trois lignes d’attaque

* La première ligne, ou Line A, est composée du Super-dreadnought Queen Elizabeth (navire amiral), des pré-dreadnought Agamemnon et Lord Nelson, et du croiseur de bataille Inflexible

* La deuxième ligne, ou French Line B, est, comme son nom l’indique, française, et composée des pré-dreadnought Gaulois, Charlemagne, Bouvet et Suffren

* La troisième ligne, ou British Line B, aligne quant à elle les pré-dreadnought  Vengeance, Irresistible, Albion et Ocean

Ces trois lignes, qui doivent se relayer jusqu’à destruction complète de toutes les batteries ottomanes seront de surcroit protégées, sur leur flanc gauche, par les pré-dreadnought  Majestic et Prince George, et, sur leur flanc droit, par les Swiftsure et Triumph, tandis que les Canopus, lui aussi revenu des Falklands, et Cornwallis seront pour leur part tenus en réserve et sur les arrières de la formation.

Voilà pour le plan…

mardi 24 février 2026

9191 - quand les pertes se creusent

Marin du Queen Elizabeth, posant dans un des canons de 381mm Boys will be boys...

… 13 mars 1915

Mais effectués, dans un premier temps, depuis la Mer Égée, donc "en cloche" et par-dessus la bientôt célèbre Péninsule de Gallipoli, ou, plus tard, en tirs tendus et depuis l'intérieur-même du goulet, les salves du nouveau Super-dreadnought, bien qu'impressionnantes à contempler, ne sont finalement pas plus efficaces que celles des antiques pré-dreadnought employés jusqu'ici !

Et les jours s'écoulent sans avancée notable : malgré les bombardements qui se succèdent, les forts ottomans, décidément fort peu coopératifs, s'obstinent en effet à retourner les tirs, en particulier sur les malheureux chalutiers qui tentent vaille que vaille de draguer les mines en aval.

Dans la nuit du 13 au 14 mars, les défenseurs remportent même un succès notable, en endommageant gravement le croiseur Amethyst, occupé à escorter une demi-douzaine de dragueurs, dont quatre se voient également légèrement touchés.

Les pertes parmi les marins et, surtout, l'absence de tout progrès significatif sur le terrain, sèment naturellement la consternation à Londres, où chacun voyait déjà l'Union Jack flotter devant Constantinople.

Chez l’ennemi, en revanche, chacun fait ce qu’il peut pour réparer les dommages causés par les bombardements et renforcer les défenses, et c’est particulièrement vrai du général allemand von Sanders, qui se démène comme un beau diable pour acheminer vers Kilid-Bahr et Tchanak-Kaleh tous les canons et obusiers de campagne sur lesquels il peut mettre la main, mais aussi les mines dérivantes qu’il tenait jusque-là en réserve, et que le courant, qui filtre de la Mer de Marmara jusqu’à la Mer Égée, poussera inévitablement sur les bâtiments franco-britanniques.

En observant les évolutions de ces derniers, les Ottomans ont également constaté que ceux-ci, après avoir bombardé les forts, abattaient systématiquement sur tribord et la Baie d’Eren Köy afin de quitter le goulet et regagner la Mer Égée pour se réapprovisionner en obus et en charbon… 

lundi 23 février 2026

9190 - de deux forts à deux autres

Le Queen Elizabeth, bombardant les forts des Dardanellles

… 25 février 1915

Six jours plus tard, Français et Britanniques reprennent donc le pilonnage des forts de Sedd el Bahr et Koum Kaleh et, à leur grande satisfaction, voient cette fois le feu ottoman se réduire rapidement, ce qui permet bientôt aux premiers bâtiments de s’aventurer dans le détroit, et aux Royal Marines de débarquer pour sécuriser ces forts où, à leur grande satisfaction, ils ne rencontrent qu’une très faible résistance.

Succès donc,… mais néanmoins tout relatif puisque les Ottomans, jugeant leurs positions indéfendables, ont eux-mêmes décidé de les évacuer pour mieux reporter leurs efforts plus loin à l’intérieur du goulet (!), et plus précisément à l’endroit le plus étroit de celui-ci, entre les forts de Kilid-Bahr et Tchanak-Kaleh, qui se voient à leur tour pilonnés deux jours plus tard.

Mais les difficultés - au demeurant prévisibles - d’atteindre ces emplacements en tirs tendus et, surtout, la présence de pas moins d’une dizaine (!) de champs de mines plusieurs kilomètres en aval de ceux-ci perturbent terriblement les opérations.

Sur le papier, l’amiral Carden dispose pourtant de plus d’une vingtaine de dragueurs de mines, mais la quasi-totalité d'entre eux ne sont en réalité rien d'autre que de vulgaires chalutiers civils réquisitionnés, n'offrant aucune protection d'aucune sorte à leurs équipages tout aussi réquisitionnés que civils... et dès lors fort peu enclins à jouer les héros sous la mitraille !

En désespoir de cause, Carden fait alors appel à celui qui est, et de très loin, le navire le plus moderne et le plus puissant dont il dispose, en l’occurrence le Queen Elizabeth, le premier et tout nouveau Super-Dreadnought dont Jellicoe, à son corps plus que défendant, a finalement été contraint de se départir, en même temps que du croiseur de bataille Inflexible, revenu des Falklands

dimanche 22 février 2026

9189 - déjà trop tard

Le Bouvet, à l'entrée des Dardanelles

… Dardanelles, 19 février 1915, 07h58

Avec autant de vieux pots déclassés, l’ampleur de l’attaque sera donc considérablement réduite, et d’autant plus que lorsqu’elle se mettra finalement en branle, la dite attaque ne concernera au bout du compte que… douze bâtiments

Avec douze cuirassés, dont seulement deux modernes et raisonnablement protégés, peut-on encore parler des "opérations d'envergure" mettant en œuvre le "grand nombre de navires" que l’amiral Carden jugeait nécessaires pour forcer le passage des détroits ?

A condition de s'y prendre immédiatement, sans doute pourrait-on, malgré tout, remporter la mise, mais le problème c'est que l'obligation de coordonner les efforts des marines britanniques ET françaises pour une opération d'une ampleur somme toute inédite, ainsi que les inévitables lourdeurs administratives des unes et des autres, vont maintenant faire en sorte qu'il s'écoulera plusieurs semaines avant que l'on ne voit les bâtiments retenus s'ébranler finalement vers les Dardanelles.

Le 19 février 1915, soit plus d’un mois après la décision de les conquérir par la voie navale (!), deux destroyers britanniques s’engagent enfin devant les forts de Sedd el Bahr et Koum Kaleh qui barrent l’entrée du Détroit… et sont aussitôt pris à partie par une pièce de 240mm du fort de Koum Kaleh, fournie par la célèbre maison Krupp.

Les destroyers, qui ne sont là que pour tester les défenses de l'adversaire, cèdent bientôt la place aux pré-dreadnought Vengeance et Cornwallis qui, pendant plusieurs heures, entreprennent de pilonner les forts, mais avec des résultats néanmoins fort décevants, puisqu’à leur départ, ceux-ci ne déplorent que quelques morts et blessés parmi la troupe, et demeurent largement opérationnels.

Partie remise donc, et d’autant plus que c'est maintenant la météo qui s’en mêle : une mer agitée, et une visibilité très réduite reportent en effet au 25 février la suite de la bataille, offrant ainsi six jours supplémentaires aux Ottomans, et à leurs alliés allemands, pour renforcer leurs positions...

samedi 21 février 2026

9188 - les "coule-tout-seul"

Le pré-Dreadnought français Bouvet : le parfait exemple de "coule-tout-seul"...

… et Churchill, pourtant chaud partisan d’une attaque navale "d’envergure" contre les Dardanelles, est cette fois bien obligé de convenir que l’envoi de plusieurs dreadnought ou croiseurs de bataille dans ces passes étroites et probablement grouillantes de mines ne serait pas une bonne idée, et risquerait même de priver la Grande-Bretagne du seul et véritable avantage militaire dont elle dispose par rapport à l’Allemagne.

Mais puisque plus personne ne sait désormais quoi faire de tous les pré-dreadnought antérieurs, pourquoi ne pas les envoyer dans les Dardanelles à la place de ces derniers ?

Du coup, voilà l’attaque navale "d’envergure" préconisée par l’amiral Carden déjà ramenée à une attaque "au rabais" menée par de vieux bâtiments obsolètes, que l’on peut du reste - et Churchill lui-même ne s’en prive pas - qualifier de "coule-tout-seul" !

Du point de vue de Churchill, mais aussi des amiraux britanniques et français, la perte éventuelle de l’un ou l’autre de ces navires irrémédiablement surannés ne serait pas, au contraire de celle d’un rutilant dreadnought, ressentie comme une tragédie par les comptables et les citoyens de leur pays respectif.

Financièrement et politiquement parlant, et en dehors de toute considération morale, la cause peut sans doute se plaider, mais d’un point de vue strictement militaire, expédier quasiment à la queue-leu-leu, et dans un goulet aussi long qu’il est étroit, les navires les moins performants, les plus lents et aussi les plus vulnérables dont on dispose ne constitue assurément pas la meilleure et la plus sûre manière d’obtenir rapidement le résultat que l’on recherche !

Qualitativement, donc, le compte n’y est déjà pas, et quantitativement, c’est encore pire…

vendredi 20 février 2026

9187 - oui... mais non

Les mines : la principale menace navale dans les Dardanelles...

… lancée immédiatement, et avec le "grand nombre de navires" jugés nécessaires par Carden, cette attaque purement navale des Dardanelles aurait en vérité toutes les chances de réussir... si ses différents promoteurs, après s’être entendus sur le principe, ne s’ingéniaient à présent à la retarder, pour ne pas dire à la saborder, par tous les moyens possibles !

Car après avoir exprimé son accord pour une attaque navale, l’amiral Fisher s’empresse maintenant de battre machine arrière, aiguillonné il est vrai par les suppliques du commandant-en-chef de la Grand Fleet, John Jellicoe, qui, comme nous l’avons vu, veille sur ses Dreadnought et autres croiseurs de bataille comme sur la prunelle de ses yeux !

Après s’être déjà opposé à la décision de Churchill de le priver de deux de ses croiseurs de bataille expédiés aux Falklands pour venger l’humiliation de Coronel, Jellicoe, on s’en doute, n’a aucune envie de voir sa Grand Fleet à nouveau amputée, et pour une durée indéterminée, de plusieurs de ses précieux bâtiments,… qui risquent de surcroit de donner dans les champs de mines que les Ottomans ne manqueront sans doute pas de dresser à travers ce Détroit des Dardanelles de 60 km de long et qui, dans sa partie la plus étroite, ne fait que 1 200 mètres de large !

Et aux objections légitimes de Jellicoe s’ajoutent à présent celles de Fisher, déjà occupé pour sa part à plancher sur une attaque "périphérique"… alternative (!), dite "Projet Baltique" et visant, comme son nom l’indique, à faire débarquer un important corps expéditionnaire en Baltique, et plus précisément sur les plages de Poméranie, à moins de 200 km de Berlin, ce qui permettrait, à l’instar de ce que l’on s’apprête à faire aux Dardanelles, de prendre l’ennemi à revers et à l’endroit où il s’y attend le moins !

Ne doutant de rien, Fisher envisage même la création d’une véritable flotte de navires spécialement conçus pour cette opération, et comprenant en particulier les trois étranges "grands croiseurs légers" déjà évoqués, et dont le premier exemplaire sera d'ailleurs mis sur cale le 29 mars 1915...

jeudi 19 février 2026

9186 - "un grand nombre de navires"

Les Dardanelles : une opération à l'origine purement navale et en principe facile...

… Londres, 13 janvier 1915

Longuement abordée dans une autre chronique à laquelle les lecteurs intéressés n’auront qu’à se référer (1), l’Affaire des Dardanelles - dont nous ne intéresserons ici qu’à ses débuts et à la partie strictement navale, peut se résumer de la manière suivante.

Si le Front de l'Ouest paraît pour l'heure relativement stabilisé, et le mariage entre Français et Britanniques plus fort que jamais, la situation est en revanche toute autre à l'Est, où le troisième partenaire, la Russie, mal commandée et équipée, et qui a déjà subi d'énormes pertes face aux Allemands et Austro-Hongrois, est en difficultés et va de surcroît bientôt devoir affronter les Ottomans.

Outre son effet bénéfique à l'Ouest, un "troisième Front" que l'on ouvrirait au Sud-Est, et plus précisément aux Dardanelles, et contre l'Empire ottoman, soulagerait assurément la Russie et permettrait également de rétablir avec elle le lien maritime rompu par ces mêmes Ottomans avec la fermeture des détroits.

A la fin de 1914, l’amiral Sackville Hamilton Carden, qui commande l'escadre britannique de Méditerranée orientale, s’est donc vu confier l’étude d’une attaque des Dardanelles, et a bientôt estimé qu’elles pourraient être forcées  "par des opérations d'envergure" mettant en œuvre - et la précision est importante - "un grand nombre de navires".

Le 13 janvier 1915, à Londres, Churchill, rallié aux convictions de Carden, emporte alors l’adhésion du gouvernement britannique, puis de l’allié français, sur une opération qui - précision tout aussi importante - se veut quant à elle presque exclusivement navale.

Dans l’esprit, le "grand nombre de navires", majoritairement britanniques, réclamés par Carden se chargera simplement de réduire un à un les forts ottomans qui barrent les Dardanelles jusqu’à la Mer de Marmara.

Voyant leur capitale (2) désormais sous la menace directe des gros canons de marine, et craignant d'assister, dans la foulée, à l'arrivée de troupes grecques, roumaines, voire bulgares appâtées par la perspective d'un imposant butin, les Ottomans - personne n'en doute - s'empresseront sinon de réclamer la paix, du moins de rapatrier nombre de leurs divisions actuellement engagées contre la Russie,.. ce qui allègera par conséquent la pression que subit actuellement celle-ci.

Sur le principe, donc, le plan présenté par Churchill est fort simple et pourrait du reste très bien fonctionner.

Mais le diable, comme toujours, est dans les détails...

(1) Saviez-vous que… Gallipoli

(2) Ankara ne deviendra capitale de la Turquie qu'en 1923