dimanche 20 septembre 2026

9399 - le sabordage

17 décembre 1939 : dévoré par les flammes, le Graf Spee est en train de sombrer..
… Montevideo, 17 décembre 1939, 17h30

En cette fin d’après-midi du 17 décembre, c’est sous les regards d’une foule immense, venue tout spécialement pour assister au spectacle, que le Graf Spee se prépare à appareiller.

Dans le ciel, à la limite des eaux territoriales, les hydravions des croiseurs britanniques observent également la scène, tandis que, sur l'Ajax, l’Achilles et le Cumberland, les marins sont déjà aux postes de combat.

Vers 17h30, le grand bâtiment lève enfin l’ancre, quitte la rade et se dirige vers l’estuaire du Rio de la Plata. Sur le rivage, chacun retient son souffle mais, quelques minutes plus tard, c’est le coup de théâtre : une immense colonne de fumée jaillit en effet du Panzerschiff sans qu’un seul coup de canon ait été tiré par qui que ce soit !

Plutôt que de se lancer dans un combat perdu d’avance, Langsdorff a en effet détruit une bonne partie des équipements, a débarqué la quasi-totalité de l'équipage, puis, avec seulement quelques hommes, a brièvement pris la mer avant de saborder son propre bâtiment !

Langsdorff et ses marins quittent le navire et prennent place dans des embarcations qui vont les mener jusqu’à l’Argentine voisine, tandis que le Graf Spee, dévoré par les flammes et les explosions, s'enfonce lentement dans les eaux de la baie, puis s’immobilise sur un haut-fond, offrant ainsi durant plusieurs mois le désolant spectacle d’un navire de guerre jusque-là craint dans le monde entier mais désormais réduit à un amas de ferrailles tordues et calcinées, et bientôt rongées par la rouille...

samedi 19 septembre 2026

9398 - "à la mémoire de braves marins de la part de leurs camarades de la marine de commerce britannique"

Langsdorff, à l’enterrement des morts du Graf Sppe. Notez les saluts nazis dans l'assistance
… 15 décembre 1939

Mais en attendant l’issue du compte à rebours, Langsdorff n’en doit pas moins satisfaire de multiples obligations, à commencer bien sûr par présider, le 15 décembre, l’enterrement des 36 marins du Graf Spee décédés lors du combat, cérémonie à laquelle assistent d’ailleurs pas moins de 5 000 personnes, germanophiles ou non.

"Au milieu des couronnes offertes par la colonie allemande de Montevideo, il s’en trouvait une donnée par les 60 marins anglais prisonniers dont le gouvernement de l’Uruguay avait immédiatement exigé la libération. Elle était dédiée "à la mémoire de braves marins de la part de leurs camarades de la marine de commerce britannique" (1)

Dans la rade de Montevideo, le Graf Spee est quant à lui devenu une véritable attraction touristique : les citoyens de la ville se pressent en effet dans de petites embarcations qui font le tour du Panzerschiff, contemplent les dommages dus au combat… et se demandent quand celui-ci va y retourner pour affronter les navires britanniques qui l’attendent au large et dont on aperçoit parfois tantôt la fumée, tantôt l’un ou l’autre de leurs hydravions d’observation.

Le dénouement de toute cette affaire n’est pourtant plus très loin,… comme en témoigne d’ailleurs la liberté de mouvements rendue à l’Altmark qui, jusqu’ici, mais toujours à bonne distance, avait - rappelons-nous - toujours fidèlement et très discrètement accompagné le Graf Spee dans toutes ses aventures. 

A présent débarrassé de ses obligations, le pétrolier-ravitailleur, dans les cales duquel se trouvent près de 300 marins britanniques capturés lors des différentes prises du Graf Spee, a donc repris le chemin de l’Allemagne, ce qui, dans quelques semaines, va d'ailleurs lui valoir de se trouver bien malgré lui à l’origine d’un grave incident diplomatique, dont nous parlerons dans notre prochaine chronique…

(1) Mordal, op cit, page 145-146 

vendredi 18 septembre 2026

9397 - 72 heures... et puis après ?

Le Graf Spee, à Montevideo : 72 heures de sursis,... et puis après ?
… car enfin si le Graf Spee n’est pas parvenu, le 13 décembre, à se débarrasser de trois croiseurs britanniques lancés à sa poursuite, comment pourrait-il y arriver quatre jours plus tard,… a fortiori si l’on considère qu’à 10 000 tonnes et 8 canons de 203mm, le Cumberland est tout de même supérieur à l’Exeter de 8 000 tonnes et 6 canons de même calibre ?

Au large, l’Ajax et l’Achilles sont certes endommagés, mais le Graf Spee l’est également et le Cumberland, lui, est intact. Et si Harwood attend des renforts à plus ou moins brève échéance, Langsdorff n'a rien à espérer de ce côté.

Et comme si cela ne suffisait pas encore, il y a le problème des munitions : après les combats du 13 décembre, le Graf Spee ne dispose plus que du quart, au mieux du tiers, de sa dotation en obus de 280mm - les seuls qui peuvent mettre en péril les croiseurs britanniques - et il n’a bien sûr aucune chance de recevoir un quelconque réapprovisionnement qui devrait venir directement d'Allemagne !

S’il reprend la mer et affronte les croiseurs britanniques, le feu du Panzerschiff ne tardera pas à faiblir, et lui-même à succomber sous les coups de ses adversaires. 

Ce sera une défaite glorieuse, certes, mais une défaite quand même, et une défaite qui coûtera inévitablement, et inutilement, la vie à quantités de marins et d’officiers allemands.

A mesure que les heures s’écoulent et que se rapproche l’expiration du délai, il est de plus en plus clair que l’ultime choix qui s’offre à Langsdorff n’en est pas vraiment un…

jeudi 17 septembre 2026

9396 - que peut-on encore faire ?

Le Graf Spee, à Montevideo. Notez les éclats de shrapnels et l'hydravion incendié sur la catpulte
… le Graf Spee ne peut donc espérer recevoir aucun secours d’aucune sorte, ni même bénéficier d’un délai qui lui permettrait de se remettre réellement en état de combattre.

Alors que peut-il encore faire ?

En pratique, ses choix se limitent à trois possibilités : se laisser interner et désarmer sur place; quitter Montevideo et se réfugier cette fois dans un port argentin; ou alors reprendre la mer en direction de l’Atlantique,… et y affronter les trois croiseurs britanniques qui l’attendent imperturbablement à la sortie de l’estuaire.

La première possibilité - se laisser interner et désarmer - est exclue par principe, d’abord parce qu’elle représenterait, pour la Kriegsmarine, pour l’Allemagne, et aussi pour Hitler lui-même (!), une humiliation intolérable, et ensuite parce qu’elle permettrait sans doute aux Britanniques de monter à un moment ou un autre à bord du Graf Spee, et d’en percer ainsi les différents secrets.

L’option argentine est évidemment plus séduisante,… mais seulement sur le papier. 

Car si le gouvernement de Buenos Aires est de fait plus favorable au Reich que celui de Montevideo, on voit mal comment celui-ci pourrait à présent accorder au Graf Spee, et justifier auprès des Britanniques comme de l’opinion publique internationale, un délai de plusieurs semaines alors qu’une commission technique uruguayenne vient tout juste d’estimer que trois jours suffiraient à ce dernier pour reprendre la mer !

Ne reste donc plus que la troisième possibilité.

Mais avec quelles chances de succès ?

mercredi 16 septembre 2026

9395 - "J’étais prisonnier sur le Graf Spee"

"J'étais prisonnier sur le Graf Spee" l'amitié improbable entre un capitaine britannique et son geôlier allemand

… dans la matinée du 14 décembre, Langsdorff a fait débarquer ses morts et ses blessés, mais aussi, et comme l’exigent les Conventions internationales, la soixantaine de  prisonniers encore détenus à son bord, à commencer par Patrick Dove.

Patrick Dove, rappelons-nous, c'est l’irascible commandant du tanker Africa Shell qui, depuis la capture et la destruction de son bâtiment au large des côtes du Mozambique, puis de sa propre incarcération sur le Graf Spee, le 15 novembre, a néanmoins progressivement noué des liens d’amitié avec Langsdorff, dont il dressera d’ailleurs, et pour la petite Histoire, un portrait pour le moins flatteur dans son futur livre "J’étais prisonnier sur le Graf Spee"

Ces formalités accomplies, et après l’inévitable rencontre avec les plénipotentiaires allemands en poste à Montevideo, et les non moins inévitables rapports et compte-rendus expédiés à Berlin, Langsdorff a tranquillement attendu à son bord la venue des membres de la commission technique désignée par l’Inspecteur général de la Marine uruguayenne, auxquelles il a remis une "liste des avaries affectant la capacité du navire à reprendre la mer"

Mais le problème - et il est de taille - c’est que, dans leur rapport, les membres de la dite commission ne vont pas du tout arriver aux mêmes conclusions que lui et, en substance, écrire que les réparations les plus essentielles, selon les termes de la Convention de La Haye, peuvent être effectuées "sous trois jours".

"En conséquence, le gouvernement uruguayen accorda un délai de 72 heures, malgré les protestations du Chargé d’Affaires d’Allemagne, M. Langmann qui, d’après les conclusions d’un expert allemand arrivé par avion, avait réclamé quinze jours au minimum" (1)

Chez les Allemands, c’est évidemment la douche froide…

(1) Mordal, op cit, page 145

mardi 15 septembre 2026

9394 - le temps de la réflexion

Le Cumberland (ici en 1944) : le seul renfort britannique à arriver avant le sabordage du Graf Spee
… Montévideo, 14 décembre 1939, 19h00

Car côté allemand, on n’a pas du tout la même notion du temps, et on veut surtout se donner celui… de la réflexion !

Car que pourrait-on bien faire pour venir en aide au Graf Spee, et surtout lui venir en aide à l’endroit où il se trouve ?

Compte tenu l’infériorité numérique écrasante de la Kriegsmarine, et des renforts que la Royal Navy va nécessairement expédier sur place - le croiseur Cumberland est déjà attendu dans les prochaines heures - il n’est évidemment pas question d’envoyer le moindre navire de surface à la rescousse. 

Mais peut-être des sous-marins pourraient-ils faire l’affaire ?

Convoqué, le grand-maître des U-boot, Karl Doenitz, balaye aussitôt cette possibilité : de là où ils se trouvent en ce moment, déclare-t-il, les quelques sous-marins dont il dispose auraient absolument besoin d’au-moins un ravitaillement en mer pour rejoindre le Rio de la Plata, y mener des opérations offensives, puis revenir en Allemagne (1)

Et en admettant-même que le problème du ravitaillement en mer puisse être résolu, ils ne sauraient, ajoute-t-il, être sur place avant la seconde quinzaine de janvier 1940 !

Les Uruguayens, mis sous pression par les Britanniques, n’accepteront jamais un tel délai,… et d’autant moins que, sur le coup de 19h00, une commission d’enquête uruguayenne, composée d’officiers et d’ingénieurs navals, vient de monter sur le Panzerschiffe et ne va pas tarder à remettre un rapport aux conclusions diamétralement opposées à celle du capitaine Langsdorff…

(1) à cette date, la France étant encore belligérante et la traversée par La Manche exclue à cause des champs de mines, les U-boot partis d’Allemagne sont contraints de remonter toute la Mer du Nord jusqu’au-delà de l’Écosse avant de pouvoir gagner l’Atlantique.

lundi 14 septembre 2026

9393 - l'heure des diplomates

Le Graf Spee, à Montevideo : une attraction touristique pour la population locale
… Montevideo, 14 décembre 1939, 00h50

Peu après minuit, le Graf Spee mouille donc devant Montevideo, choix a priori étrange - l’Uruguay ayant en effet la réputation d’être bien moins germanophile que l'Argentine voisine, et abritant de surcroît une bien moins grande communauté d’origine allemande - mais choix finalement sans grande conséquence en regard du Droit international. 

En effet, et selon les termes de la Convention de La Haye, un navire de guerre belligérant ne peut faire escale dans un pays neutre, "sans justifier des raisons de force majeure : avaries sérieuses l’empêchant de tenir la mer, blessés graves à hospitaliser, besoins urgents de vivres ou de mazout. S’il n’avait pas d’avaries, il devrait avoir vidé les lieux dans les 24 heures. Si des réparations étaient indispensables, elles devraient se limiter au strict nécessaire pour tenir la mer" (1)

Enfin, et point le plus important, "si le Spee ne se conformait pas à ces règlements, l’Uruguay devrait l’interner" (2)

Or, dès l’arrivée du Panzerschiff, le gouvernement uruguayen se retrouve assiégé autant par les diplomates britanniques, qui exigent qu’il déguerpisse au plus vite, que par les diplomates allemands,… qui réclament au contraire qu’il y demeure le plus longtemps possible !

Dans l’ignorance des avaries réelles du Graf Spee, et parce qu’ils craignent de voir celui-ci reprendre rapidement la mer, les Britanniques sont toutefois prêts à accepter un délai de quelques jours… qui leur permettra d’acheminer d’importants renforts sur place, à commencer par le croiseur lourd de 10 000 tonnes Cumberland qui, en réparations aux Falklands, a levé l’ancre dès l’annonce de la bataille et va réussir à rallier l’estuaire du Rio de la Plata dans les dernières minutes du 14 décembre en ayant parcouru près de 1 800 km à pas moins de 30 nœuds.

D’accord donc pour quelques jours… mais pas quelques semaines…

(1) et (2) Jacques Mordal, 25 siècles de guerre sur mer, tome II, page 144