dimanche 14 juin 2026

9301 - un wagon dans la forêt

… Château de la Freineuse, Spa (Belgique), 9 novembre 1918, 14h00

Accouru à Spa, et soucieux d’éviter par dessus tout l’instauration d’un régime politique basé sur le modèle du communisme soviétique, le chef du Grand État-Major, presse alors  le monarque d’abdiquer immédiatement. 

Guillaume II refuse. Qu’importe : son cousin et Chancelier du Reich, le prince Maximilien de Bade, celui-là même à qui Guillaume II a demandé de négocier un Armistice avec les Alliés, prend les devants et, dans un communiqué officiel, proclame que l’Empereur a bel et bien abdiqué !

On n’est jamais trahi que par les siens.

A 14h00, le Kaiser, contraint et forcé par les événements, se résigne néanmoins à signer l’acte d’abdication.

Craignant d’être jugé par les Alliés après l’Armistice mais surtout, et à juste titre, d’être exécuté par les révolutionnaires, tel son cousin "Nicky" (1), s’il s’en retourne à Berlin, Guillaume II s’exile aussitôt au Royaume de Hollande, qui l’hébergera jusqu’à sa mort, en juin 1941

Le surlendemain, 11 novembre, dans la forêt de Compiègne, et dans un des wagons du train personnel du maréchal Foch, les négociateurs allemands, eux aussi contraints et forcés par les événements, acceptent quant à eux de signer l’Armistice, qui prend effet à 11h00 sur l'ensemble du Front.

La Première Guerre mondiale est officiellement terminée, mais de nombreux points restent encore à régler...

... et notamment le sort des navires de guerre de la Hochseeflotte...

(1) le 17 juillet 1918, le Tsar déchu Nicolas II avait été sommairement exécuté avec toute sa famille dans la cave de la Maison Ipatiev, à Ekaterinbourg

samedi 13 juin 2026

9300 - la boule de neige

Défilé de marins à Wilhelmshaven, 6 novembre 1918
... Wilhemshaven, 6 novembre 1918

Et non contente de grossir sans cesse, la boule de neige accumule et fédère de plus de en plus de mécontents : de la simple libération des marins qui se sont rebellés le 30 octobre, on est presque aussitôt passé à "Frieden und Brot !" ("La Paix et du Pain !"), avant d’en venir à des revendications aussi diverses que l’instauration de la Liberté de Presse, des élections ouvertes à tous, et, inévitablement, un changement radical du régime politique allant jusqu’à la volonté de renverser le Kaiser lui-même !

Et la boule de neige est devenue d’autant plus inarrêtable que les Autorités allemandes sont elles-mêmes occupées à se déliter d’heure en heure : plus personne ne sait qui commande, ni même qui a encore envie de commander !

Le 6 novembre, Wilhelmshaven passe aux mains d’un conseil d'ouvriers et de soldats calqué sur le modèle du soviet russe, tandis que, dans le port, le drapeau rouge s’en vient tranquillement remplacer le pavillon impérial sur la plupart des navires de la Hochseeflotte.

Le 7 novembre, les révolutionnaires s’emparent de toutes les villes côtières d’Allemagne, mais aussi de Stuttgart, Francfort ou Munich, ville que le Roi Louis III de Bavière doit fuir en catastrophe pour l’Autriche. 

Le lendemain, le Royaume de Bavière est même officiellement aboli et remplacé par un éphémère État populaire de Bavière.

Tout va maintenant de plus en plus vite : le 9 novembre, après avoir gagné Berlin, la Révolution, ou plutôt le maréchal Hindenburg, rattrape Guillaume II, qui s'est réfugié à Spa (1), au Château de la Fraineuse
 
(1) la ville de Spa, en Belgique occupée, abritait alors le Q.G. de l'Armée allemande 

vendredi 12 juin 2026

9299 - la Mutinerie de Kiel

La Mutinerie de Kiel : une révolte qui allait se répandre dans toute l'Allemagne
… Kiel, 3 novembre 1918

Surtout, chacun réalise que la dite mission n’est en réalité rien d’autre qu’un véritable suicide collectif, un suicide "patriotique", et "pour l’Honneur du drapeau", certes, mais un suicide tout de même, et un suicide bien contre leur gré, et qui a toutes les chances de leur coûter leur seule et précieuse vie.

Devant la mauvaise humeur qui ne cesse de croître, Hipper n’a finalement plus d’autre choix que d’annuler toute l’opération et, histoire de calmer les esprits, de disperser la flotte autant que faire se peut, en envoyant en particulier la 3ème Escadre, à savoir les cuirassés König , Bayern, Grosser Kurfürst, Kronprinz Wilhelm, et Markgraf, se changer les idées à Kiel, de l’autre côté du Canal du même nom.

Mauvaise décision en vérité, car rendus à Kiel, les marins rebelles - du moins ceux qui n’ont pas déjà été arrêtés par la police - ne manquent pas de se réunir, de rameuter les marins des autres navires présents sur place, ainsi que les ouvriers des chantiers navals.

Limitée au départ à une simple libération des prisonniers, les revendications enflent devant l’intransigeance des Autorités. Dans l’après-midi du 3 novembre, la police tire sur les manifestants qui se dirigent vers la prison militaire.

Le lendemain, sans surprise, les manifestants sont plus nombreux et commencent même à faire des émules parmi les troupes présentes sur place.

Telle une boule de neige qui dévale une pente et grossit, grossit à chaque seconde jusqu’à devenir inarrêtable, les manifestations deviennent une révolte, et la révolte une Révolution qui, partie de Kiel, se répand irrésistiblement à travers l’Allemagne…


jeudi 11 juin 2026

9298 - une simple sortie d'entraînement

Conseil de marins mutinés sur le cuirassé Prinzregent Luitpold, 3 novembre 1918

… Schillig, 29 octobre 1918

Rassemblée dans la rade de Schillig, à une vingtaine de kilomètres du grand port de Wilhelmshaven, la flotte allemande doit appareiller le lendemain.

Selon le plan prévu, une poignée de torpilleurs et de croiseurs légers s'en iront bombarder les côtes de Flandres et attaquer le trafic maritime britannique dans l'estuaire de la Tamise, ce qui, en toute logique, devrait entraîner la sortie de la Grand Fleet,... que les cuirassés et croiseurs de bataille allemands attendront au large des côtes hollandaises.

Encore plus inégale qu'au Jutland, l'issue de cette bataille ne fait aucun doute, mais pour Scheer, et pour la plupart des amiraux allemands, mieux vaut sans doute en finir ainsi plutôt que de voir la flotte sabordée ou, pire, livrée aux Alliés.

Et à supposer que le but réel ne soit pas purement et simplement de faire échouer les pourparlers d’Armistice, qui sait si un combat glorieux, et de nombreux navires britanniques coulés, ne rendront pas le dit Armistice un peu moins défavorable à l'Allemagne.

Aux équipages, la mission prévue a en revanche été présentée comme une simple "sortie d’entraînement", mais la rumeur court, et les hommes ne sont pas dupes : dans la soirée, de nombreux soutiers des croiseurs de bataille Derfflinger et Von der Tann refusent de regagner le bord et doivent être arrêtés par la police. Et leur rébellion fait rapidement tache d’huile : des actes d’insubordination, et parfois des mutineries, éclatent bientôt sur la plupart des cuirassés, y compris sur le Baden, ultime cuirassé de la Hochseeflotte et navire-amiral de Hipper.

Si seuls les plus instruits, ou les plus politisés, des marins ont deviné que la mission qu’on leur ordonne de mener est tout bonnement illégale, tout le monde comprend en revanche qu’elle risque fort de faire capoter les pourparlers d’Armistice, et donc l’arrivée d’une paix que de simples exécutants comme eux désirent et appellent bien davantage de leurs voeux que les officiers d’État-major ou de hauts responsables comme Reinhard Scheer

mercredi 10 juin 2026

9297 - à quel jeu joue donc Reinhard Scheer ?

Le cuirassé Ostfriesland : en 1918, il n'était plus lui aussi que l'ombre de lui-même...

… mais non content d’être déjà totalement illégal en soi, l’Ordre naval du 24 octobre est également parfaitement irréaliste… du moins pour qui considère que tout plan de bataille doit nécessairement laisser entrevoir la possibilité d’une victoire, aussi ténue soit-elle.

Mais de victoire, il ne saurait en être question ici : déjà numériquement très inférieure à la Grand Fleet à l’été 1914, la Hochseeflotte n’est en effet plus que l’ombre d’elle-même en cet automne de 1918 !

Sur le papier, elle aligne certes encore 18 cuirassés et 5 croiseurs de bataille plus ou moins opérationnels, mais leurs équipages sont désormais plus que démoralisés, tandis que la majorité de leurs officiers d’expérience ont carrément été mutés dans les sous-marins.

De toute manière, que représente pareille force face aux… 35 cuirassés (dont 5 américains) et 11 croiseurs de bataille, ainsi qu’aux marins et officiers entraînés et motivés, dont dispose la Grand Fleet ?

A un contre deux, et même avec énormément d’imagination, personne ne saurait raisonnablement imaginer une victoire allemande dans pareilles conditions ! 

Alors à quel jeu joue donc Reinhard Scheer ?

Pour certains, les plus romantiques, l’amiral allemand, craignant de voir ses précieux cuirassés et croiseurs de bataille saisis par les Alliés après l’Armistice - ce qui finira d’ailleurs par arriver - préfère leur offrir une mort glorieuse et mémorable au combat, tandis que pour d’autres, les plus réalistes, l’idée est de faire tout simplement capoter l’Armistice.

Mais quelle qu’en soit la véritable raison, et on pourrait encore en trouver d’autres, les équipages des navires visés, eux, ne sont pas du tout enclins à suivre leur commandant-en-chef dans cette aventure… 

mardi 9 juin 2026

9296 - l'Ordre naval du 24 octobre

Scheer, sur le cuirassé Friedrich der Grosse, en 1916

… 24 octobre 1918

Pour plaire au Président Wilson, considéré en Allemagne comme le meilleur médiateur possible pour obtenir un accord de paix avec les franco-britanniques, le nouveau gouvernement allemand du prince Maximilien de Bade accepte, le 20 octobre 1918, de mettre un terme à la guerre sous-marine qui, nous l’avons, n’a jamais cessé d’indigner les Américains, et, dans la foulée, de rappeler les sous-marins au port.

Mais cette décision purement politique a immédiatement pour effet… d’indigner bon nombre de responsables de la Marine impériale allemande, à commencer par Reinhard Scheer, devenu son commandant-en-chef le 11 aout précédant.

Le 22 octobre, ulcéré autant par le rappel de "ses" sous-marins que par l’annonce des pourparlers d’Armistice, Scheer ordonne alors à son successeur à la tête de la Hochseeflotte, à savoir son ancien subordonné et responsable des croiseurs de bataille Franz von Hipper,… de lancer une attaque "décisive" contre la Grand Fleet en Mer du Nord !

Et quelle que soit la manière dont on l’aborde, l’Ordre naval du 24 octobre, autrement dit le plan de bataille rédigé en toute hâte par Hipper et promulgué par Scheer le 27, est proprement hallucinant !

Juridiquement déjà, l’action exigée par Scheer équivaut en effet rien moins qu’à une mutinerie, pour ne pas dire un Coup d’État militaire, puisqu’elle n’a pas été soumise au nouveau gouvernement allemand, et encore moins approuvée par celui-ci (!), et qu’elle ne peut, quelle qu’en soit son issue, que nuire gravement aux pourparlers de paix alors en cours, voire même les réduire à néant !

Quelle mouche a donc piqué Reinhard Scheer...


lundi 8 juin 2026

9295 - Ce qui vaut pour Nicky ne vaut-il pas pour Willy ?

Guillaume II : en 1918, un trône menacé par la défaite de son armée...

… même s’ils savent que la situation sur le Front Ouest est sans espoir, les hauts responsables militaires allemands refusent toutefois toute idée de capituler, attendu que la Capitulation marquerait à la fois la défaite des forces armées, et leur propre échec personnel à l'empêcher.

Au lieu de cela, ils pressent plutôt le Pouvoir civil d’endosser la responsabilité mais aussi et surtout tout l’odieux de l’affaire, en négociant lui-même un Armistice avec les Alliés, Armistice auquel ils pourraient ensuite se rallier, puisque tout bon soldat se doit n’est-ce pas d’obéir aux ordres.

Capitulation ou Armistice, qu’importent en définitive les détails techniques ou juridiques, puisque l’annonce de l’ouverture de pourparlers de Paix par le prince Maximilien de Bade sème en effet immédiatement la consternation dans toute l’Allemagne, où chacun, Propagande oblige, croyait encore jusque-là en une future victoire !

Plus personne ne fait confiance à personne, toutes les institutions de l'État se retrouvent irrémédiablement discréditées, et le trône du Kaiser Guillaume II lui-même ne tient désormais plus qu’à un fil,… d’autant plus mince que dans la Russie voisine, les bolcheviks se sont débarrassés il y a à peine un an de son cousin au troisième degré, le Tsar Nicolas II

Ce qui vaut pour Nicky ne vaut-il pas pour Willy (1) ?

Et des bolcheviks, ou du moins assimilés, on en trouve également en Allemagne, chez les ouvriers des usines bien sûr, mais aussi chez les soldats du Front, aujourd’hui démoralisés, ainsi que chez les marins, et singulièrement parmi les marins de la Hochseeflotte, qui sont d’ailleurs sur le point de se mutiner contre Reinhard Scheer

(1) dans leur correspondance personnelle, rédigée en anglais, Nicolas II et Guillaume II s’appelaient respectivement Nicky et Willy