jeudi 5 février 2026

9172 -Quand rien ne va…

Le Monmouth : un croiseur-cuirassé surclassé par ses adversaires allemands

... Coronel (Chili), 01 novembre 1914, 16h20

Parce qu’il va bientôt trouver la mort sur la passerelle du croiseur-cuirassé Good Hope, on ne saura jamais dans quelle mesure le "cas Troubridge" a pu jouer un rôle dans la décision de l’amiral Cradock de se précipiter vers l’escadre de Spee sans attendre l’arrivée de son seul cuirassé.

Mais depuis Nelson, il n’est pas de coutume, dans la Royal Navy, de refuser le combat, même contre un adversaire supérieur, et le "cas Troubridge" vient encore de démontrer ce qui arrive à un commandant-en-chef de la Royal Navy lorsqu’il décide de rompre avec cette coutume, fut-ce pour les meilleures raisons du monde.

Amiral d’une Marine de Guerre sans passé, donc sans tradition à défendre, Spee n’est quant à lui pas soumis à ce genre de pression et dispose de toute manière d’une flotte plus moderne et plus homogène, avec deux croiseurs-cuirassés mieux armés que les deux britanniques,  et même, avec le Scharnhorst, d’un croiseur-cuirassé qui s’est régulièrement classé parmi les premiers à tous les concours de tirs de la Kaiserliche Marine.

Et comme si cela ne suffisait pas encore, il y a l’état de la mer elle-même !

Lorsque les deux flottes se rencontrent finalement vers 16h00, le 1er novembre 1914, au large du port chilien de Coronel, et à quelque 3 000 km du Cap Horn, la mer s’est en effet considérablement creusée, ce qui gêne nettement moins les Scharnhorst et Gneisenau que les Monmouth et Good Hope de conception plus ancienne, et dont les casemates latérales bien trop basses sont régulièrement noyées par les embruns, et donc rendues incapables de tirer !

Quand rien ne va…

mercredi 4 février 2026

9171 - le cas Troubridge

L'arrière du Goeben, avant de devenir ottoman. Notez le filet pare-torpilles replié sur le flanc

… car si la déclaration de guerre de la Grande-Bretagne à l’Allemagne, a malencontreusement piégé les croiseurs-cuirassés Scharnhorst et Gneisenau dans le Pacifique, elle en a fait de même, en Méditerranée, avec le croiseur de bataille Goeben !

Tout comme Spee, son commandant, le contre-amiral Wilhelm Souchon, a immédiatement compris qu’il ne servait à rien de demeurer sur place mais, plutôt que de tenter un impossible retour vers l’Allemagne à travers le Détroit de Gibraltar, a alors choisi de prendre la route de Constantinople afin de livrer son navire à l’Empire ottoman,... ce même Empire ottoman qui, rappelons-nous, est toujours sous le choc de la saisie des dreadnought Sultân Osmân-ı et Reşadiye par Churchill !

Et le 7 aout 1914, le Goeben est tombé sur les croiseurs-cuirassés du contre-amiral Ernest Troubridge, qui étaient certes quatre mais néanmoins dépassés autant en vitesse, qu’en blindage et en puissance de feu.

Vu son infériorité dans ces trois domaines, Troubridge a alors décidé… de ne rien faire, et donc de laisser tranquillement passer le croiseur de bataille allemand qui, le 10 aout, a tranquillement franchi le Détroit des Dardanelles.

Et en apprenant l’action, ou plutôt l’inaction, de Troubridge, Churchill s’est aussitôt emporté, de même d'ailleurs que l'Amirauté et la quasi-totalité de l'opinion publique britannique !

Immédiatement rappelé à Londres, Troubridge a été expédié devant une court-martiale, qui finira certes par l'acquitter mais ne rétablira jamais sa réputation, en particulier aux yeux du même Churchill qui, dans les décennies ultérieures, citera à plusieurs reprises cet incident comme "une des pires infamies jamais commises par un officier de Sa Majesté" 

Quant au Goeben, celui-ci a tout simplement été "transféré", avec son équipage allemand,… à la Marine ottomane (1) qui, du coup, a ainsi récupéré, grâce à l’Allemagne, une bonne partie de la puissance navale qu’elle avait dû abandonner en Grande-Bretagne,... avec laquelle elle va d'ailleurs entrer en guerre le 5 novembre !

(1) le 16 aout 1914, le Goeben devint très officiellement devenu ottoman sous le nom de Yavuz Sultan Selim  

mardi 3 février 2026

9170 - l'époumoné

Le pré-dreadnought Canopus, au large de Gibraltar, en 1897

… toujours sur le papier, le Canopus est un cuirassé qui dispose d’un meilleur blindage que les Scharnhorst et Gneisenau, et aussi un cuirassé qui dispose de quatre canons de 305mm surclassant largement les 210mm allemand en portée comme en puissance

Mais le problème, c’est que le Canopus est non seulement un pré-dreadnought, mais aussi, et surtout un vieux pré-dreadnought,… qui était d’ailleurs destiné à la casse avant que le déclenchement de la 1ère G.M., et le manque criant de navires, ne poussent la Royal Navy à le remettre en service !

Bien que théoriquement capables de 18 nœuds - ce qui est tout de même 4 à 5 nœuds plus lent que les croiseurs-cuirassés allemands - ses machines sont aujourd’hui complètement époumonées et assurément insuffisantes pour espérer engager et maintenir le contact avec les rapides croiseurs de Spee.

De toute manière, pour l’heure, le Canopus, qui vient à peine de recevoir l’ordre de rejoindre l’escadre de Cradock, se trouve encore plusieurs centaines de km derrière celle-ci.

Mieux vaudrait, dans ces conditions, temporiser quelque peu et, au minimum, attendre l’arrivée du dit Canopus qui, malgré ses insuffisances, ne serait assurément pas de trop

Mais Cradock, refusant toute prudence, décide au contraire, dès l’annonce de l’arrivée de navires de Spee, de se précipiter à l'attaque avec ses seuls croiseurs qui, malgré la bravoure de leurs équipages, accusent tout de même un sérieux - et hélas irrémédiable - déficit de puissance par rapport à leurs adversaires.

Sans doute ne tient-il pas à subir le sort de son homologue Troubridge, confronté quant à lui à l’arrivée du croiseur de bataille allemand Goeben le 7 aout 1914… 

lundi 2 février 2026

9169 - prendre la mesure de la menace

Le croiseur-cuirassé Good Hope, au Cap, en 1901

… Île de Paques, 12 octobre 1914

A l'Île de Paques, où elle se présente le 12 octobre 1914, cela fait maintenant plus de deux mois que les navires de l’amiral Spee cheminent à petite vitesse vers le Cap Horn.

Et jusqu’ici, grâce à l’immensité du Pacifique, et à l’état plus que rudimentaire des moyens de communication alliés, les dits navires ont bénéficié d’une remarquable impunité.

Les choses sont toutefois sur le point de changer car, après le raid sur Papeete du 22 septembre, les Britanniques semblent enfin prendre la menace de cette escadre allemande au sérieux et, ayant désormais une bonne de idée de son cap et de ses intentions, sont décidés à lui barrer le passage au large des côtes chiliennes.

Pour ce faire, et sur le papier, le contre-amiral Christopher Cradock dispose de moyens importants, avec le cuirassé Canopus, les croiseurs-cuirassés Monmouth et Good Hope, le croiseur léger Glasgow, et le croiseur auxiliaire Otranto

En pratique, toutefois, les Monmouth et Good Hope (navire-amiral) sont des navires déjà hors d’âge et surchargés de canons qui le sont encore bien davantage; le Glasgow, bien que récent, jauge à peine 5 000 tonnes et est largement dépassé en puissance de feu par les croiseurs allemands; et l’Otranto n’est quant à lui qu’un ancien paquebot civil reconverti et armé de seulement six pièces de 120mm.

Le principal, et à vrai dire le seul atout, de Cradock est donc le cuirassé Canopus qui, malheureusement, est tout sauf de première jeunesse.

dimanche 1 février 2026

9168 - "Messieurs les Français, tirez les premiers !",

La canonnière La Zélée, à Papeete, avant la guerre

... "Messieurs les Français, tirez les premiers !", et de fait, à Papeete, ce sont bel et bien ces derniers qui tirent les premiers.

Beaucoup de bruit pour rien : irrémédiablement surclassés en portée, en précision ou en simple puissance de feu, les quelques canons français ne peuvent rien contre la force de frappe des navires allemands, qui vont leur régler leur compte les uns après les autres, mais aussi, et au passage, transformer la rade en parc à ferrailles,... et une bonne partie de la ville en amas de ruines fumantes.

Sur ses navires, Spee dispose d’au moins 1 500 hommes, ce qui lui permettrait de constituer et de mettre à terre un détachement capable de l’emporter facilement sur les quelque 200 marins, soldats et gendarmes que possède le lieutenant Maxime Destremau, commandant de la désormais défunte canonnière Zélée, et qui a pris en charge les défenses de l’île.

Le problème, c’est que Destremau, qui sait pourquoi les Allemands sont là, a également ordonné d’incendier les réserves de charbon dès l’arrivée des Scharnhorst et Gneisenau !

Et à présent que les dites réserves sont occupées à se consumer dans des nuages de fumées apocalyptiques, son escadre n’a plus vraiment de raison de demeurer sur place, et se retire peu avant midi, ne laissant derrière elle qu’un spectacle de désolation.

Cap à présent sur Nuku Hiva, autrement dit sur les Marquises, où les attendent le croiseur Nürnberg et le navire de ravitaillement Titania, revenus d’Hawaï avec des nouvelles de la guerre.

Repartis après quelques jours, les trois croiseurs allemands, mais aussi leurs indispensables charbonniers d’accompagnement, arrivent à l’Île de Pâques le 12 octobre, et y retrouvent les croiseurs légers Dresden et Leipzig, avec lequel ils vont maintenant entamer la traversée vers le Chili

samedi 31 janvier 2026

9167 - troubles au paradis

Les Scharnhorst et Gneisenau, bombardant Tahiti, 22 septembre 1914

... Papeete, 22 septembre 1914, 07h00

Nulle part ailleurs qu’à Tahiti, la guerre qui sévit en Europe ne paraitrait plus lointaine, et plus abstraite.

On y sait toutefois que cette guerre a éclaté, on y a appris l'existence d’une escadre allemande cheminant dans le Pacifique, et on s’y est même préparé, notamment en mutant à terre, et "au cas où", la plupart des canons de la Zélée, le seul navire de guerre dont on dispose, mais qui n’est rien d’autre qu’une ridicule canonnière de 600 tonnes, assurément bien incapable d’affronter quelque croiseur allemand que ce soit.

Mais dans ce paradis de la Polynésie française, que pourrait-on bien faire, avec seulement une canonnière à présent presque totalement désarmée, une poignée de canons de petit calibre, et moins de 200 marins, soldats et gendarmes ?

A Papeete, en ce matin du 22 septembre 1914, il n’y a même pas de poste de TSF qui pourrait au moins permettre de se tenir informé, voire de lancer un SOS...

Pourtant, ce sont les Français qui, vers 07h00, ouvrent le bal dès qu’ils aperçoivent les croiseurs-cuirassés allemands.

Nullement intimidés, et pavillon impérial en tête de mat, les Scharnhorst et Gneisenau se présentent majestueusement, et comme si de rien n’était devant cette ville de Papeete où Spee, toujours à la recherche de charbon pour compléter son approvisionnement, a appris l’existence d’un dépôt de quelque 5 000 tonnes qui lui serait assurément bien utile pour rejoindre Valparaiso...

vendredi 30 janvier 2026

9166 - nous étions bord à bord, à Bora-Bora

Tourelle arrière du Scharnhorst, à une date inconnue mais probablement à Tsingtao

... Eniwetok, 20 août 1914

Partie à destination des Marshall, la petite escadre allemande arrive à Eniwetok le 20 aout, et va y demeurer quelques jours, histoire d’analyser la situation... mais aussi se ravitailler en charbon.

Le 8 septembre, puisque les Américains sont neutres, et vont encore le demeurer durant trois ans, Spee expédie alors le Nürnberg à Honolulu (îles Hawaï) afin d’informer l’État-major allemand de ses intentions, mais aussi de rapporter des nouvelles de la guerre, puisqu’en 1914, et là où il se trouve, il n’a aucun moyen de transmettre ni même de recevoir des informations

Dans l'attente de son retour, il apprend tout de même la perte des Samoa allemandes, dont les Néo-Zélandais se sont emparés le 29 aout, et qu’ils conserveront jusqu’en 1962.

Spee décide toutefois de se rendre sur place avec les Scharnhorst et Gneisenau, histoire de vérifier cette information, mais aussi de voir s’il ne pourrait pas y débusquer l’un ou l’autre navire ennemi, puisqu'il est tout de même en guerre et n'a toujours pas tiré un seul coup de canon depuis le début de celle-ci.

Hélas la mer est vide et les Samoa bel et bien occupées. Et comme il n’existe de toute manière aucun moyen de les reconquérir ni de s'y ravitailler, il ordonne alors de reprendre la route en direction de l’Île de Pâques, où il a donné rendez-vous au Nürnberg ainsi qu'à d’autres bâtiments de l’Ostasiengeschwader toujours éparpillés sur l'océan.

Mais en chemin, autant s’arrêter à Bora-Bora, puis Tahiti, où l’on trouvera assurément du charbon français.

Lorsqu'il se présente devant Bora-Bora, qui est déjà paradisiaque mais pas du tout touristique, et où on ne sait rien de la présence d’une escadre allemande dans les parages, Spee joue de ruse, fait hisser un pavillon tricolore, et envoie des officiers et marins francophones sur l'île, afin de discuter avec quelques fonctionnaires et douaniers, lesquels, moyennant paiement, leur livrent alors, à défaut de charbon, de l’eau et de la nourriture, mais aussi, et sans se douter de rien, de solides renseignements sur l’état des forces françaises présentes à Papeete et l’emplacement des précieuses réserves de charbon…