jeudi 19 mars 2026

9214 - pour celui qui en est mort, Verdun c'est un port...

Verdun, ou l'antithèse de la guerre sur mer...
… Verdun, 21 février 1916

Le premier de ces facteurs est évidemment la nouvelle et gigantesque attaque supposément "décisive" que l’Armée de Terre allemande lance, le 21 février 1916, sur les positions françaises au nord de Verdun (1)

A l’heure où des centaines de milliers de fantassins allemands jouent à nouveau leur vie dans les tranchées, comment justifier que des dizaines de milliers de marins allemands continuent pour leur part à combattre l’ennui en briquant les ponts de leurs cuirassés et croiseurs de bataille ? 

Ne conviendrait-il pas, au contraire, de faire - enfin - sortir ces bâtiments en mer pour tenter, là aussi, d’arracher la décision ?

Le 23 février, le Kaiser se rallie en tout cas à cet argument et autorise - enfin - la Hochseeflotte à passer à l’offensive. 

Mais l’autorisation impériale obtenue, le problème de l’infériorité numérique de la Hochseeflotte sur la Grand Fleet demeure néanmoins entier !

Pour Scheer, la seule manière de réduire ce handicap est de faire massivement appel aux sous-marins,… ces mêmes sous-marins que son prédécesseur, quant à lui chaud partisan de la guerre sous-marine à outrance, avait plutôt décidé d’utiliser contre le trafic maritime ennemi.

Mais si cette guerre nouveau genre a incontestablement donné de bons résultats au niveau matériel, elle a tout aussi rapidement suscité l’opprobre dans le monde entier…

(1) après quelque 700 000 morts et blessés dans les deux camps la Bataille de Verdun se terminera en décembre 1916 sans aucun résultat décisif

mercredi 18 mars 2026

9213 - un certain Reinhard Scheer

Le Friedrich der Grosse, navire-amiral de Scheer, en 1914
… né le 30 septembre 1863 à Obernkirchen (Basse-Saxe), Reinhard Scheer s’est engagé dès l’âge de 15 ans comme cadet dans la nouvelle Marine impériale allemande… pour ne plus jamais la quitter.

En 1890, après de multiples affectations en mer, il a été nommé à Kiel comme instructeur au Centre de recherche sur les torpilles, et y a été remarqué par un certain… Alfred von Tirpitz.

Promu capitaine de vaisseau en 1905, il a pris le commandement du pré-dreadnought Elsass deux ans plus tard, avant d’être nommé chef d'état-major au sein de la Hochseeflotte en 1909.

Revenu à la mer en 1912, puis promu vice-amiral en 1913, Scheer a ensuite accédé, en 1915 au commandement de la III. Geschwader, composée des plus puissants dreadnought de la Marine impériale… qu’il aurait assurément lancés dans la bataille contre l’ennemi britannique si son supérieur et commandant-en-chef de la Hoschseeflotte - Ingenohl d’abord, Pohl ensuite - ne s’était systématiquement opposé à toute idée de risquer pareils fleurons sur un simple coup de dé,… et n’avait au contraire privilégié leur maintien à l’ancre ou du moins à proximité immédiate des côtes allemandes

En janvier 1916, après avoir succédé à Pohl, Scheer est en tout cas bien décidé à offrir à la Hoschseeflotte un rôle nettement plus offensif,... mais reste toutefois à en convaincre le Kaiser qui, nous l’avons dit, est lui aussi, et depuis le début du conflit, plus que frileux à l’idée d’exposer sa rutilante et ô combien coûteuse marine de guerre !

Cependant, deux facteurs jouent à présent en faveur de l’amiral allemand…

mardi 17 mars 2026

9212 - ... mais à quel prix ?

Reinhard Scheer, ou comment redonner l'espoir, et un but, à la Hochseeflotte...
... 23 janvier 1916

Et s’il arrive malgré tout de temps à autres à un grand navire de ligne de  la Hochseeflotte de s’aventurer en Mer du Nord, c’est seulement à l’extrême sud de celle-ci, et jamais très loin des côtes allemandes,… histoire bien sûr de toujours être en mesure d’y retraiter rapidement en cas d’apparition surprise d’un ou plusieurs navires de ligne britanniques !

Mais si l’outil est ainsi préservé, on ne peut cependant en dire autant, et ce sera encore le cas dans vingt-cinq ans (!), de l’efficacité et encore moins du moral des équipages qui, à l’heure où leurs frères, parents, amis ou simples compatriotes sont occupés à combattre et à mourir par centaines de milliers dans les tranchées, se sentent totalement inutiles et se demandent de plus en plus ce qu’ils font dans cette guerre,... à part briquer jour après jour et mois après mois le pont de leurs puissants mais ô combien inutiles cuirassés et croiseurs de bataille ! 

Pour eux, et pour la Hochseeflotte, l’Histoire aurait cependant pu continuer ainsi encore longtemps si, le 8 janvier 1916, Hugo von Pohl, atteint d’un cancer aux poumons - dont il décèdera le 23 février suivant - n’avait finalement dû quitter son poste et y être remplacé, le 23 janvier, par celui qui était jusque-là le commandant de la III. Geschwader, c-à-d des plus gros et plus puissants cuirassés de la Hochseeflotte

 Reinhard Scheer.

Et contrairement à l'ultra-conservateur Pohl, Scheer est un homme qui voit encore un avenir, et même un bel avenir, à ces derniers, et qui déborde même d'idées sur la manière de les employer...

lundi 16 mars 2026

9211 - préserver l'outil...

Hugo von Pohl, dans une posture aussi martiale que diamétralement opposée à son extrême prudence...

... 4 février 1915

Avant de prendre le commandement de la Hochseeflotte, Pohl, du reste, s’était déjà fait le plus chaud partisan de la guerre sous-marine à outrance, estimant,... tout comme dans vingt-cinq ans un certain… Karl Dönitz (!), que ces petits bâtiments étaient finalement bien plus efficaces et aussi, et peut-être surtout, bien plus facilement sacrifiables que les énormes et ruineuses "casernes flottantes". 

Plus encore que son prédécesseur,... mais tout comme Erich Raeder dans vingt-cinq ans (!), Pohl veut certes "préserver l’outil", en ne l’exposant à aucun risque qui pourrait provoquer sa perte, mais aussi la fureur du Chef de l’État.

Mais si on refuse d’utiliser un outil,... à quoi cet outil peut-il donc bien encore servir ? 

Et, surtout, que faut-il faire dès lors de tous les cuirassés et croiseurs de bataille, quel sort, quelles missions réserver à tous ces rutilants navires quasi flambants neufs qui, il y a deux ans à peine, rappelons-nous, incarnaient la toute-puissance de la Nation, soulevaient l'enthousiasme des foules,... et étaient même considérés, en Allemagne et partout ailleurs, comme les nouvelles armes absolues de la guerre sur mer ?

Pohl, et on le lui reprochera, n'a malheureusement aucune réponse à cette question : dès sa prise de fonction, le 4 février 1915, puis tout au long de l’année, l'intéressé se contente en effet de s'accrocher à une stricte politique de conservation comme une moule à son rocher, tout en utilisant de plus en plus intensivement ses sous-marins contre le trafic commercial ennemi...



dimanche 15 mars 2026

9210 - la nouvelle Mare Britannica

La Hochseeflotte, ou comment ne pas combattre face à plus fort que soi...

… mais Ingenohl parti, le problème de son successeur, Hugo von Pohl, est toujours le même : que faire de cette marine de guerre allemande bâtie à fort prix mais confrontée à un adversaire plus puissant qu’elle, et de surcroit contrainte, suite aux "ordres personnels du Kaiser", de s’abstenir "de toute action susceptible d’entrainer des pertes importantes".

Et à l’instar de tant d’amiraux confrontés au même problème avant lui, la solution retenue par Pohl pour ne subir aucune perte qui risquerait de lui attirer les foudres du chef de l’État est encore… de ne rien faire, ou plus exactement de ne jamais faire sortir ses navires du port !

Tout au long de l’année 1915, et jusqu’au début de 1916, les gros bâtiments de surface allemands vont donc se contenter de rouiller au bout de leur chaîne d’ancre, n’émergeant de temps à autres de leur léthargie que pour de brèves sorties d’entrainement menées généralement en Baltique, loin de toute menace britannique,… grâce à la liberté de circulation que permet ce fameux Canal de Kiel tout spécialement élargi pour eux !

En Mer du Nord, devenue par la force des choses une nouvelle Mare Britannica, les combats - lorsqu’il y en a ! - se limitent donc à de brèves escarmouches ou anecdotes sans réelle importance, mettant en scène tantôt une poignée de destroyers, tantôt un sous-marin, tantôt l'un ou l'autre cargo armé et transformé en raider, soit autant de manières de poursuivre la guerre navale contre la Grande-Bretagne sans qu’il en coûte trop cher, et surtout sans que la perte éventuelle d’un ou même de plusieurs de ces navires au combat ne devienne un drame national et ne provoque la colère du Kaiser...


samedi 14 mars 2026

9209 - Deutsche Qualität

Schéma de l'impact d'un 343mm du Lion sur l'arrière du Seydlitz

... mais à part réussir leur fuite (!), les navires allemands n’ont strictement rien accompli au niveau militaire, tandis que la perte du Blücher, avec quelque 800 marins et officiers, ne peut en aucune manière être considérée comme un succès,... et d’autant moins que dans le camp d’en face, les Britanniques ne déplorent qu’une cinquantaine de morts et de blessés.

Le Lion, touché à pas moins d’une quinzaine de reprises (!), a certes été gravement endommagé par les différents tirs allemands, et ne reprendra du reste son poste qu'au mois d'avril, mais il n’a toutefois pas été coulé.

Au plan matériel, on peut toutefois souligner que, compte tenu du déluge d’obus auquel ils ont été soumis, les trois croiseurs de bataille allemands - Deutsche Qualität oblige - ont bien mieux résisté qu’on ne pouvait raisonnablement l’espérer dans les circonstances, et aussi, mais à condition de vraiment aimer les statistiques sportives, mentionner que, Blücher mis à part, ces derniers n’ont finalement encaissé que sept malheureux obus alors qu’ils en ont tout de même mis vingt-deux sur les navires britanniques.

Rien de tout cela ne saurait cependant transformer une défaite en victoire, et telle est d’ailleurs l’opinion du Kaiser qui, après cette douloureuse Bataille du Dogger Bank, va, tout comme Hitler dans vingt-cinq ans (!), édicter des règles encore plus strictes, réduisant encore un peu plus la liberté d’action de sa marine de guerre,... et la condamnant encore un peu plus à demeurer au port !

Dans l’immédiat toutefois, il faut bien que des têtes tombent, mais plutôt que celle de Hipper, c'est celle de son supérieur et commandant-en-chef de la Hochseeflotte, Friedrich von Ingenohl, qui roule dans la poussière le 2 février 1915 (1).

(1) privé de commandement par la suite, Friedrich von Ingenohl mourra à Berlin en décembre 1933 




vendredi 13 mars 2026

9208 - au bilan final...

Le Dogger Bank : une fuite réussie, mais une défaite cuisante...

... lorsqu’il réalise la méprise, Beatty tente alors de corriger la situation, mais le Lion, qui ne cesse de ralentir, est déjà très éloigné du reste de la ligne anglaise, et ses signaux, masqués par la fumée, ne sont plus visibles de personne !

L’un dans l’autre, les trois croiseurs de bataille de Hipper vont bel et bien réussir à s’échapper, alors que le Blücher, lui, est irrémédiablement condamné !

Matraqué par une véritable avalanche d’obus de 343 et 305mm, et ensuite par au moins  deux torpilles du croiseur léger Arethusa, le Blücher, qui n’est plus qu’un amas de tôles calcinées, rend finalement les armes, chavire et s’engloutit à 13h13, emportant près de 800 hommes avec lui.

A 17h00, le Lion, qui se traine sur la mer et constituerait une cible parfaite pour n’importe quel sous-marin allemand,… s’il y avait un sous-marin allemand dans les parages (!), est finalement pris en remorque par l’Indomitable et, à une allure de tortue, mais sous la garde d’innombrables destroyers accourus en renfort, les deux navires reprennent la direction de Rosyth, qu’ils rallieront aux dernières minutes du lendemain

Au bilan final, les trois croiseurs de bataille de Hipper ont donc réussi à échapper à leurs poursuivants, bien que le Seydlitz, le plus atteint des trois, ait perdu 160 hommes dans l’aventure et soit maintenant dû pour des réparations qui vont durer deux mois...