vendredi 24 avril 2026

9250 - l'obligation de faire vite

Le Jutland : une succession de courses-poursuites sous le signe de la plus grande confusion...

… en cette fin d’après-midi du 31 mai 1916, c’est avec cette idée en tête que Scheer poursuit les croiseurs de bataille et super-dreadnought britanniques en pleine retraite… sans savoir que Jellicoe est déjà en train de fondre sur lui avec toute la Grand Fleet - ni les sous-marins ni les merveilleux zeppelins ne lui ayant en effet transmis la moindre information à cet égard !

Reste qu’il faut tout de même faire vite, attendu que les Britanniques sont assurément occupés à remplir les ondes de messages de détresse qui ne manqueront pas de rameuter tôt ou tard le ban et l’arrière-ban de la Grand Fleet !

Et l’affaire ne s’annonce pas facile, d’abord parce que les croiseurs de bataille de Beatty, bien qu’éclopés, marchent tout de même à vingt-cinq noeuds, et ensuite parce que les super-dreadnought d’Evan Thomas, bien que plus lents d’un ou deux noeuds et donc occupés à perdre constamment du terrain sur les premiers, disposent d’une carapace autrement plus robuste que ceux-ci.

Mais les "Queen" ont beau être robustes, ils n’en commencent pas moins à faiblir sous les multiples coups des navires allemands…

De fait, le Barham vient d’ailleurs d’encaisser quatre obus en moins de six minutes 

"J’ai vu les quatre obus de la salve qui ont touché le Barham en plein vol. L'un d'eux a pénétré le pont à près de deux mètres de l'endroit où je me trouvais. Il a ensuite explosé en dessous sans causer de dégâts importants. Un autre a touché sous la ligne de flottaison et a percé la coque opposée, créant des bords irréguliers qui ont peut-être contribué à nous ralentir" (1)

Avec du temps, Scheer pourrait certainement atteindre son objectif et mettre hors de combat un et même plusieurs cuirassés britanniques, seulement voilà...

... le temps commence à manquer

(1) cité par Steel et Hart, op cit., page 181 

jeudi 23 avril 2026

9249 - si l'affaire s'était arrêtée là...

La Bataille du Jutland, ou comment rétablir - ou non - l'équilibre des forces...

… si l’affaire s’était arrêtée là, et si les Allemands, après avoir coulé deux croiseurs de bataille britanniques sans subir eux-mêmes de pertes, s’en étaient ensuite retournés vers leurs bases, on parlerait encore aujourd’hui de la Bataille du Jutland comme d’un grand et incontestable succès allemand.

Mais elle ne s’est pas arrêtée là,... et il ne pouvait d’ailleurs en être autrement !

"Les commandants en chef successifs de la Flotte de Haute Mer avaient depuis longtemps eu l'intention d'isoler et de détruire une partie importante de la Grand Fleet. 

Les croiseurs de bataille survivants et les super-dreadnought de la flotte de croiseurs de bataille du vice-amiral Sir David Beatty qui cheminaient vers le nord représentaient une prise des plus prestigieuses. 

Bien que l'amiral Reinhard Scheer eût certainement conscience de la possibilité que la Grand Fleet soit sortie en mer, il était prêt à prendre le risque d'un affrontement pour s'emparer de cette prise qui se trouvait à portée de ses canons : si l'un des navires de Beatty était mis hors de combat, la Flotte de Haute Mer le rattraperait inévitablement, et le détruirait de manière quasi certaine. 

D'un seul coup, les Allemands réduiraient alors considérablement la supériorité de la Grand Fleet, anéantiraient à jamais le mythe de l'invincibilité britannique, et mèneraient peut-être enfin [un autre jour] une confrontation décisive à armes égales. 

Pour eux, l'issue de la bataille se jouerait assurément lors de cette phase. S’ils parvenaient à anéantir la flotte de Beatty sans subir de pertes importantes, ils auraient atteint leurs objectifs et remporté la bataille avant même que l’amiral Sir John Jellicoe ne puisse engager la puissante Grand Fleet. 

La perte de l’Indefatigable et du Queen Mary lors de la Course vers le sud constituait certes un bon début, mais elle était loin d’être suffisante pour faire basculer l’équilibre des forces navales en leur faveur" (1)

(1) ibid, page 180

mercredi 22 avril 2026

9248 - l'entracte

Le Lion, en action au Jutland

… 17h00 

A 17h00, protégés tant bien que mal sur leur arrière-garde par les super-dreadnought d'Evan Thomas, les quatre croiseurs de bataille de Beatty, tous endommagés à des degrés divers, remontent à présent vers le nord-ouest, à la rencontre de Jellicoe qui, prévenu de la présence en mer de la Hochseeflotte au grand complet, fait à présent route vers eux à toute vapeur, ses trois croiseurs de bataille "ex-Beatty" en avant-garde, et ses vingt-quatre cuirassés impeccablement alignés derrière eux en plusieurs colonnes parallèles.

Côté allemand, les cinq croiseurs de bataille de Hipper, eux aussi passablement malmenés, ont fait leur jonction avec les seize cuirassés et les six pre-dreadnought de Scheer, et sont à la poursuite des Britanniques.

Si le bilan tactique est discutable, cette première partie constitue en revanche un incontestable succès allemand sur le plan des résultats : tirant beaucoup mieux - une cinquantaine de coups au but contre moins d’une vingtaine ! -, les hommes de Hipper sont en effet parvenus, malgré leur infériorité numérique et la moindre puissance de leurs canons, à couler deux croiseurs de bataille anglais en ne subissant eux-mêmes aucune perte.

"La phase initiale de la bataille du Jutland – connue depuis sous le nom de "Course vers le Sud" – fut un désastre complet pour la flotte de croiseurs de bataille britannique. Bien qu'infiniment plus puissante que le groupe de reconnaissance allemand, elle ne parvint jamais à concentrer ses forces durant l'engagement. 

Si les navires de Beatty avaient été déployés plus efficacement, ils auraient concentré un feu beaucoup plus intense sur chacun des croiseurs de bataille de Hipper, ce qui aurait sans aucun doute affecté la précision des tirs dirigés contre eux. Compte tenu de leur vulnérabilité aux tirs plongeants, il ne fait aucun doute qu’une seule salve bien placée, ou une série de salves, aurait quand même pu détruire l'Indefatigable ou le Queen Mary, mais cela aurait tout de même été moins probable. 

De plus, il est certain que le groupe allemand aurait subi des pertes bien plus importantes s'il avait dû affronter la 5ème Escadre de combat dès le début. En l'état, Beatty bénéficiait d'une supériorité numérique de six croiseurs de bataille contre cinq côté allemand, et pourtant, Hipper avait triomphé et les Britanniques achevé la bataille avec seulement quatre croiseurs de bataille face aux cinq allemands. 

L'incapacité de Beatty à concentrer ses forces fut la cause première de la défaite britannique lors de la course vers le sud, et la responsabilité lui en incombe donc clairement" (1)

(1) ibid, page 178-179

mardi 21 avril 2026

9247 - comme le choc d'une masse sur une enclume

Le super-dreadnought Malaya, peu après la 1ère G.M.
… 16h54

Le temps de réaliser cette nouvelle méprise, ce n’est qu’à 16h54 que les quatre super-dreadnought d’Evan Thomas, Barham en tête, Malaya en queue, entament à leur tour un virage vers le nord… sous la mitraille allemande.

Comme le souligna un lieutenant-canonnier du Malaya, "lorsque ce fut au tour du Malaya, le point de virage était un véritable champ de bataille, car l'ennemi y avait bien entendu concentré son feu. Les obus pleuvaient à un rythme effréné et il est douteux que nous, dernier navire de la ligne, puissions nous en sortir sans subir un pilonnage intense. 

Cependant, le capitaine prit cette décision en ordonnant au navire de virer prématurément. Lorsque nous eûmes viré, ou plutôt lorsque je braquai ma tourelle sur tribord, j'aperçus nos croiseurs de bataille, qui fonçaient vers le nord à toute vitesse, déjà à près de 8 000 mètres devant nous, engagés dans le combat avec les croiseurs de bataille allemands.

Je compris alors que nous quatre seulement – ​​le Barham, le Warspite, le Valiant et le Malaya – allions devoir faire face à la Flotte de Haute Mer" (1)

Heureusement pour eux, les super-dreadnought sont autrement mieux blindés que les croiseurs de bataille, mais leur repli ne s’effectue cependant pas sans casse.

"Nous avons été touchés deux fois, à chaque fois au blindage, sans subir de dégâts. C'était la première fois que nous étions touché. Le navire tout entier frissonna, mais je n'ai pas particulièrement perçu le bruit de l'explosion. On pourrait comparer cette sensation à celle qu'on éprouve dans les bras lorsqu'on prend une masse et qu'on la frappe de toutes ses forces sur une enclume, en gardant les bras raides" (2)

(1) et (2) Steel et Hart, op cit, pages 167 et 168

lundi 20 avril 2026

9246 - les mouches et les éléphants

Le croiseur léger Southampton

… 16h40

Sur ces entrefaites, les petits torpilleurs allemands, qui jusqu'ici s'étaient prudemment tenus à l'écart des affrontements entre mastodontes, se sont rués à l'attaque,... immédiatement imités par leurs homologues britanniques.

Dans ce combat entre mouches et éléphants, la mer se met bientôt à grouiller de torpilles, mais les dits éléphants s'en tirent néanmoins sans dommage (1), à l'exception du Seydlitz, qui en encaisse une sans pour autant ralentir son allure.

En définitive, le véritable résultat de toute cette agitation est surtout d'accroître encore un peu plus la fumée, et la confusion, qui règnent dans chaque camp !

Mais c'est alors que le croiseur léger Southampton, à l'avant-garde de l'escadre de Beatty, fait une stupéfiante découverte : en plus de la flotte de Hipper, en route vers le sud, une deuxième flotte allemande, bien plus importante, est en train de monter vers le nord !

C'est Scheer, et c'est toute la Hochseeflotte

Branle-bas immédiat chez les Britanniques !

Pour Beatty, il n'est évidemment pas question de poursuivre l'engagement contre pareil adversaire : il faut au contraire virer au nord, c-à-d vers Jellicoe et ses propres cuirassés, mais, pour la deuxième fois, la communication entre ses croiseurs de bataille et les super-dreadnought d’Evan Thomas se passe mal, avec pour résultat que, durant plusieurs minutes, ces derniers continuent leur petit bonhomme de chemin vers l'escadre allemande…

(1) cet engagement se traduira néanmoins par la perte de deux torpilleurs dans chaque camp


dimanche 19 avril 2026

9245 - un quelque chose qui cloche...

Le Princess Royal, en achèvement en 1912 avec, à sa droite, le futur Kongo japonais

... non, le Princess Royal n'a pas sauté : il a simplement été encadré par des gerbes d'eau d'obus tombées tout prêt !

Mais il y a effectivement "quelque chose qui cloche" avec les croiseurs de bataille, et plus particulièrement avec les croiseurs de bataille anglais.

Ce "quelque chose", c'est le manque de blindage, particulièrement au niveau des fûts de tourelles, qui ne permet pas à ces navires ayant la vitesse d'un croiseur et la puissance de feu d'un cuirassé de soutenir durablement le tir d'obus de gros calibre.

L'idéal, au fond, serait de posséder des cuirassés... rapides, ce que le Warspite et ses jumeaux préfigurent déjà à leur manière, et ce que les Iowa américains - plus rapides cuirassés jamais construits - incarneront à merveille lors de la guerre suivante

En attendant, il faut bien faire avec ce que l'on a, c-à-d avec les quatre croiseurs de bataille survivants - et déjà passablement malmenés - et les quatre super-dreadnought d'Evan Thomas qui sont certes les plus cuirassés du monde, mais dont les obus sont défectueux !

Reste que malgré la tragique disparition de deux de ses croiseurs de bataille, dont l'un très récent (1), Beatty combat toujours à huit contre cinq, avec l'avantage de canons de bien plus gros calibre, et contre un adversaire qui jusqu'ici a certes parfaitement tenu son rôle d'appât, mais qui commence tout de même à fatiguer et à accuser les coups,... et qui se trouve donc fort aise d’apercevoir enfin, vers 16h30, les premières mâtures des cuirassés de Scheer...

(1) dernier croiseur de bataille construit pour la Royal Navy avant la 1ère G.M., le Queen Mary avait été mis en service à l'automne 1913

samedi 18 avril 2026

9244 - "pas une grande perte au niveau tactique"

Le croiseur de bataille Queen Mary, déchiré par les explosions

… si la plupart des témoins de la destruction de l’Indefatigable sont évidemment sous le choc, la réalité de la guerre, et du combat en cours, ne manque pas de reprendre très vite le dessus.

Et c’est particulièrement vrai d’Alfred Chatfield, capitaine de pavillon de Beatty, qui, après la bataille, écrira, avec un détachement très britannique, que "l’Indefatigable était un navire plus petit et moins bien protégé que ceux de la 1ère Division (1) et, à ce titre, ne représentait pas une grande perte au niveau tactique" !

Et de fait, au niveau… tactique, il a raison, puisque l’arrivée des quatre super-dreadnought fait plus que rétablir l’équilibre, qui rendu à cinq contre cinq, repasse instantanément à neuf contre cinq !

Arrivé à extrême portée de tir, le Barham d’Evan Thomas, réussit même bientôt à décocher un 381mm qui atteint le Von der Tann sous la flottaison et lui fait embarquer 600 tonnes d'eau.

Les super-dreadnought tirent bien, et bien mieux que les croiseurs de bataille, mais leurs projectiles, qui n'ont jamais été éprouvés au combat, sont manifestement défectueux et se contentent le plus souvent d'exploser sur les blindages allemands sans réussir à les transpercer, ce qui permet donc à Hipper et à ses navires d'échapper à l'anéantissement.

Mieux : à 16h25, sous l'effet des tirs conjugués du Seydlitz et du Derfflinger, c'est maintenant le Queen Mary, le meilleur "buteur" du côté anglais, qui disparaît à son tour dans une série d’explosions qui ne laissent qu'une vingtaine de survivants sur un équipage de près de treize cents hommes !

Une minute plus tard, une immense gerbe d'eau enveloppe le Princess Royal. Un signaleur se précipite sur la passerelle du Lion qui, bien que fortement endommagé, a repris son poste sur la ligne britannique.

"Sir, la Princess Royal a sauté !", s'exclame-t-il.

Et Beatty, comme s’il voulait rivaliser en matière de détachement, se tourne alors vers son capitaine de pavillon et se contente lui aussi d'un commentaire laconique : "Il semble, Chatfield, qu'il y ait quelque chose qui cloche avec nos foutus bateaux"…

(1) la 1ère Division était composée des Queen Mary, Princess Royal et Tiger qui, comme le Lion, portaient des pièces de 343mm, contrairement aux plus anciens New Zealand et Indefatigable de la 2ème Division, qui ne disposaient que de 305mm