dimanche 22 mars 2026

9217 - l'ennemi anglais

John Jellicoe, en 1915
… né le 5 décembre 1859 à Southampton,John Jellicoe a quant à lui intégré la Royal Navy à l’âge de… 12 ans (!) et a été remarqué en 1884 par un certain… John Fisher, dont il est rapidement devenu le protégé.

Promu commander (capitaine de frégate) en 1891, puis commandant-en-second du Victoria, Jellicoe est devenu, le 22 juin 1893, un authentique miraculé : ce jour-là, malade et alité, il se trouvait en effet dans les entrailles de ce pré-dreadnought lorsque celui-ci a été proprement éperonné et coulé par le Camperdown à la suite d’une manœuvre particulièrement stupide ordonnée par l’amiral George Tryon, qui a trouvé la mort dans l’aventure, mais auquel aucun de ses subordonnés, pourtant parfaitement conscients de ce qui allait se passer, n’a osé s’opposer, chacun, autant sur le Victoria que sur le Camperdown, mettant au contraire un point d’honneur à respecter la hiérarchie !

Et cet incident a profondément marqué le jeune Jellicoe, au niveau personnel bien sûr, mais aussi professionnel, tant il lui a fait réaliser l’absolue nécessité de réformer cette Royal Navy héritière directe du grand Nelson, et qui, à ce titre, considère encore ses amiraux comme aussi infaillibles que Dieu lui-même !

Grièvement blessé en Chine en 1900 lors de la Révolte des Boxers, à laquelle il échappe une fois encore par miracle, Jellicoe, homme aussi compétent que discret et dénué de charisme, n’en poursuit pas moins sa carrière comme si de rien n’était : contre-amiral en 1907, commandant de la Flotte de l’Atlantique en 1910, vice-amiral l’année suivante, il est finalement catapulté amiral et commandant-en-chef de la Grand Fleet en aout 1914, suite à l'intervention personnelle du Premier Lord de l'Amirauté Winston Churchill avec lequel, pourtant, il ne s'entend pas et ne s'entendra du reste jamais.

Mais les difficultés qu'il rencontre fréquemment avec Churchill ne sont rien à côté de celles qu'il éprouve constamment avec son subordonné et responsable des croiseurs de bataille, David Beatty, de douze ans son cadet et dont la personnalité, toute à l'opposée de la sienne, mérite que nous nous y attardions à présent quelque peu, vu le rôle qu'elle est appelée à jouer dans les évènements qui vont suivre... 


 

samedi 21 mars 2026

9216 - schématiquement parlant...

Le super-dreadnought Wasrspite sera le cuirassé britannique le plus fortement engagé au Jutland
… schématiquement, Scheer se propose en effet de lancer les croiseurs de bataille de Hipper dans un raid très semblable à ceux menés tout au long de l’automne de 1914 contre des villes britanniques comme Yarmouth, Scarborough, Whitby ou Hartlepool, mais avec cette fois la particularité de les utiliser comme simples appâts destinés à faire sortir des navires de la Grand Fleet de leurs ports et à les faire tomber dans un piège tendu à la fois par des barrages de sous-marins mais aussi, et surtout, par le reste de la Hochseeflotte, tapie incognito, quelques dizaines de km à l’arrière de ses croiseurs de bataille.

Scheer est en effet parfaitement conscient que, même renforcée par de nombreux sous-marins, son escadre est incapable d’affronter, et de l’emporter, contre la Grand Fleet de John Jellicoe au grand complet, mais une victoire partielle, en particulier aux dépens des croiseurs de bataille du toujours très impétueux David Beatty est en revanche envisageable.

Dès qu’il apprendra l’arrivée des navires de Hipper, Beatty ne manquera pas, estime-t-on, et comme il l’a du reste toujours fait jusqu’ici, de prendre la mer avec ses propres croiseurs de bataille et de se lancer à la poursuite de ceux de Hipper, qui n’auront plus alors qu’à battre aussitôt en retraite vers la côte allemande,… ou plus exactement vers les dreadnought de Scheer, lesquels pourront ainsi tailler en pièces les navires britanniques, puis s’en retourner vers leurs bases avant que les dreadmought et super-dreadnought de Jellicoe, qui devront de surcroit affronter les barrages de sous-marins dressés sur leur route, soient quant à eux en mesure de se porter à la rescousse de leurs petits camarades.

Voilà pour le plan qui, déjà, suppose tout de même que les Britanniques se comporteront exactement comme on l’attend d’eux…

Et aussi, quelque part, que Jellicoe, lui, renonce à son éternelle prudence…

vendredi 20 mars 2026

9215 - Souvenez-vous du Lusitania

… Old Head of Kinsale (Irlande), 7 mai 1915

Car ces attaques contre des navires civils, des équipages civils, et des passagers civils, ont vite été qualifiées de "lâches" et de "barbares" et condamnées partout dans le monde, en particulier après le torpillage, le 7 mai 1915, et par le sous-marin U-20, du grand paquebot Lusitania, qui a coulé en moins de 18 minutes au large de l’Irlande, emportant quelque 1 200 personnes avec lui, dont 128 civils américains.

Aux États-Unis, alors neutres, l’émotion a naturellement été considérable ! L’ambassadeur d'Allemagne a aussitôt été convoqué à Washington

"Nous les avions mis en garde !", et "le navire transportait des munitions !" a-t-il déclaré, ce qui était exact dans les deux cas,… même si la présence de munitions à bord ne sera officiellement reconnue par les Britanniques qu’en 1972 (!), mais le Président Wilson n’en a pas moins exigé des excuses, un désaveu public, et un dédommagement pour les victimes… américaines.

Et si l’Allemagne de Guillaume II a refusé de condamner l'acte de son capitaine, elle a néanmoins accepté de verser des indemnités, et s’est engagée à ne plus s’en prendre à d’autres paquebots sans avertissement, ce qui toutefois n’a empêché ni les attaques sur d’autres navires civils… ni les critiques au niveau international.

Un an plus tard, le 24 avril 1916, en pleine Bataille de Verdun, Guillaume II décide cependant d'aller plus loin, en interdisant cette fois la guerre sous-marine à outrance instaurée par Pohl, ce qui, en conséquence, va immédiatement libérer de nombreux sous-marins,… que Scheer va ainsi pouvoir récupérer pour le grosse schlag, le "grand coup", qu’il se prépare à lancer contre la flotte britannique.

Un plan d’une remarquable simplicité mais qui, comme souvent, repose sur des hypothèses à la fois trop nombreuses et bien trop optimistes…

jeudi 19 mars 2026

9214 - pour celui qui en est mort, Verdun c'est un port...

Verdun, ou l'antithèse de la guerre sur mer...
… Verdun, 21 février 1916

Le premier de ces facteurs est évidemment la nouvelle et gigantesque attaque supposément "décisive" que l’Armée de Terre allemande lance, le 21 février 1916, sur les positions françaises au nord de Verdun (1)

A l’heure où des centaines de milliers de fantassins allemands jouent à nouveau leur vie dans les tranchées, comment justifier que des dizaines de milliers de marins allemands continuent pour leur part à combattre l’ennui en briquant les ponts de leurs cuirassés et croiseurs de bataille ? 

Ne conviendrait-il pas, au contraire, de faire - enfin - sortir ces bâtiments en mer pour tenter, là aussi, d’arracher la décision ?

Le 23 février, le Kaiser se rallie en tout cas à cet argument et autorise - enfin - la Hochseeflotte à passer à l’offensive. 

Mais l’autorisation impériale obtenue, le problème de l’infériorité numérique de la Hochseeflotte sur la Grand Fleet demeure néanmoins entier !

Pour Scheer, la seule manière de réduire ce handicap est de faire massivement appel aux sous-marins,… ces mêmes sous-marins que son prédécesseur, quant à lui chaud partisan de la guerre sous-marine à outrance, avait plutôt décidé d’utiliser contre le trafic maritime ennemi.

Mais si cette guerre nouveau genre a incontestablement donné de bons résultats au niveau matériel, elle a tout aussi rapidement suscité l’opprobre dans le monde entier…

(1) après quelque 700 000 morts et blessés dans les deux camps la Bataille de Verdun se terminera en décembre 1916 sans aucun résultat décisif

mercredi 18 mars 2026

9213 - un certain Reinhard Scheer

Le Friedrich der Grosse, navire-amiral de Scheer, en 1914
… né le 30 septembre 1863 à Obernkirchen (Basse-Saxe), Reinhard Scheer s’est engagé dès l’âge de 15 ans comme cadet dans la nouvelle Marine impériale allemande… pour ne plus jamais la quitter.

En 1890, après de multiples affectations en mer, il a été nommé à Kiel comme instructeur au Centre de recherche sur les torpilles, et y a été remarqué par un certain… Alfred von Tirpitz.

Promu capitaine de vaisseau en 1905, il a pris le commandement du pré-dreadnought Elsass deux ans plus tard, avant d’être nommé chef d'état-major au sein de la Hochseeflotte en 1909.

Revenu à la mer en 1912, puis promu vice-amiral en 1913, Scheer a ensuite accédé, en 1915 au commandement de la III. Geschwader, composée des plus puissants dreadnought de la Marine impériale… qu’il aurait assurément lancés dans la bataille contre l’ennemi britannique si son supérieur et commandant-en-chef de la Hoschseeflotte - Ingenohl d’abord, Pohl ensuite - ne s’était systématiquement opposé à toute idée de risquer pareils fleurons sur un simple coup de dé,… et n’avait au contraire privilégié leur maintien à l’ancre ou du moins à proximité immédiate des côtes allemandes

En janvier 1916, après avoir succédé à Pohl, Scheer est en tout cas bien décidé à offrir à la Hoschseeflotte un rôle nettement plus offensif,... mais reste toutefois à en convaincre le Kaiser qui, nous l’avons dit, est lui aussi, et depuis le début du conflit, plus que frileux à l’idée d’exposer sa rutilante et ô combien coûteuse marine de guerre !

Cependant, deux facteurs jouent à présent en faveur de l’amiral allemand…

mardi 17 mars 2026

9212 - ... mais à quel prix ?

Reinhard Scheer, ou comment redonner l'espoir, et un but, à la Hochseeflotte...
... 23 janvier 1916

Et s’il arrive malgré tout de temps à autres à un grand navire de ligne de  la Hochseeflotte de s’aventurer en Mer du Nord, c’est seulement à l’extrême sud de celle-ci, et jamais très loin des côtes allemandes,… histoire bien sûr de toujours être en mesure d’y retraiter rapidement en cas d’apparition surprise d’un ou plusieurs navires de ligne britanniques !

Mais si l’outil est ainsi préservé, on ne peut cependant en dire autant, et ce sera encore le cas dans vingt-cinq ans (!), de l’efficacité et encore moins du moral des équipages qui, à l’heure où leurs frères, parents, amis ou simples compatriotes sont occupés à combattre et à mourir par centaines de milliers dans les tranchées, se sentent totalement inutiles et se demandent de plus en plus ce qu’ils font dans cette guerre,... à part briquer jour après jour et mois après mois le pont de leurs puissants mais ô combien inutiles cuirassés et croiseurs de bataille ! 

Pour eux, et pour la Hochseeflotte, l’Histoire aurait cependant pu continuer ainsi encore longtemps si, le 8 janvier 1916, Hugo von Pohl, atteint d’un cancer aux poumons - dont il décèdera le 23 février suivant - n’avait finalement dû quitter son poste et y être remplacé, le 23 janvier, par celui qui était jusque-là le commandant de la III. Geschwader, c-à-d des plus gros et plus puissants cuirassés de la Hochseeflotte

 Reinhard Scheer.

Et contrairement à l'ultra-conservateur Pohl, Scheer est un homme qui voit encore un avenir, et même un bel avenir, à ces derniers, et qui déborde même d'idées sur la manière de les employer...

lundi 16 mars 2026

9211 - préserver l'outil...

Hugo von Pohl, dans une posture aussi martiale que diamétralement opposée à son extrême prudence...

... 4 février 1915

Avant de prendre le commandement de la Hochseeflotte, Pohl, du reste, s’était déjà fait le plus chaud partisan de la guerre sous-marine à outrance, estimant,... tout comme dans vingt-cinq ans un certain… Karl Dönitz (!), que ces petits bâtiments étaient finalement bien plus efficaces et aussi, et peut-être surtout, bien plus facilement sacrifiables que les énormes et ruineuses "casernes flottantes". 

Plus encore que son prédécesseur,... mais tout comme Erich Raeder dans vingt-cinq ans (!), Pohl veut certes "préserver l’outil", en ne l’exposant à aucun risque qui pourrait provoquer sa perte, mais aussi la fureur du Chef de l’État.

Mais si on refuse d’utiliser un outil,... à quoi cet outil peut-il donc bien encore servir ? 

Et, surtout, que faut-il faire dès lors de tous les cuirassés et croiseurs de bataille, quel sort, quelles missions réserver à tous ces rutilants navires quasi flambants neufs qui, il y a deux ans à peine, rappelons-nous, incarnaient la toute-puissance de la Nation, soulevaient l'enthousiasme des foules,... et étaient même considérés, en Allemagne et partout ailleurs, comme les nouvelles armes absolues de la guerre sur mer ?

Pohl, et on le lui reprochera, n'a malheureusement aucune réponse à cette question : dès sa prise de fonction, le 4 février 1915, puis tout au long de l’année, l'intéressé se contente en effet de s'accrocher à une stricte politique de conservation comme une moule à son rocher, tout en utilisant de plus en plus intensivement ses sous-marins contre le trafic commercial ennemi...