vendredi 24 juillet 2026

9341 - les nouveaux corsaires

La tourelle arrière de l'Admiral Scheer, en 1939 : des canons de 280mm contre des cargos ?
… à long terme, c-à-d dans un horizon d’une bonne vingtaine d’années, Raeder espère en tout cas reconstruire une marine complète et surtout capable de rivaliser avec la Royal Navy, autrement dit une marine dotée de sous-marins - pourtant toujours officiellement interdits par le Traité de Versailles ! - de destroyers, de croiseurs lourds et légers, de croiseurs de bataille, de cuirassés et même - c’est dans l’air du temps - de porte-avions.

Mais dans l’immédiat, les navires que l’on a déjà construits, et ceux encore en construction, autrement dit les Emden, Königsberg, Karlsruhe, Köln, Leipzig et Nürnberg, et les futurs cuirassés de poche, seraient, en cas de nouvelle guerre, utilisés essentiellement comme corsaires, contre le trafic maritime ennemi.

En soi, cette stratégie est logique : avec seulement une poignée de bâtiments, inutile d’espérer l’emporter contre les Britanniques, ou même les Français, dans une quelconque bataille rangée.

Reste qu’on peut dores et déjà se demander si des croiseurs et, a fortiori des cuirassés de poche dotés de pièces de 280mm (!), ne sont pas dramatiquement surarmés pour s’en prendre à des cargos isolés dépourvus de toute défense et de tout blindage,… et de toute manière trop peu nombreux pour attaquer des convois inévitablement protégés par des croiseurs voire même l’un ou l’autre cuirassé ennemis !

Au demeurant, contre les premiers, l’expérience de la 1ère G.M. a d’ailleurs amplement démontré que l’emploi d'autres cargos, camouflés et simplement dotés de quelques vieux canons, était bien plus efficace, et autrement plus économique (!), que celle de véritables navires de guerre, tandis que, contre les seconds, les sous-marins ont toujours bénéficié d’avantages sans pareils, à commencer bien sûr par leur gramde discrétion !

Les nouveaux navires corsaires de Raeder pourront-ils, cette fois, faire la différence ?

 

jeudi 23 juillet 2026

9340 - pas encore nazi, mais déjà réactionnaire

Raeder, en avril 1940, félicitant Hitler pour son 51ème anniversaire 
Erich Raeder est un marin et officier de carrière. 

Entré dans la Kaiserliche Marine en 1894, à l’âge de 18 ans, il en a progressivement gravi les échelons, et est devenu, en 1912, chef d’État-major de Hipper, avec lequel il a ensuite servi au Dogger Bank en 1915, puis lors de la célèbre mais toutefois fort décevante Bataille du Jutland, en 1916.

Contrairement à la plupart de ses confrères, Raeder a eu la chance de passer à travers les coupes drastiques de l’Armistice de 1918 et même, dans une nouvelle Reichsmarine réduite à peau-de-chagrin, de continuer comme si de rien n’était un petit bonhomme de chemin qui lui a permis de devenir contre-amiral en 1922, vice-amiral en 1925, et finalement amiral et commandant-en-chef de la Reichsmarine en 1928 à la place de Hans Zenker, emporté nous l'avons dit par le scandale du réarmement occulte et illégal de la marine allemande,… réarmement qu’il s’est lui-même empressé de poursuivre de manière tout aussi occulte et illégale !

En 1928, Raeder n’est pas encore nazi mais déjà ultra-conservateur - pour ne pas dire réactionnaire - et farouchement opposé, en privé du moins, à la social-démocratie de la République de Weimar. 

Et même s’il ne connaît pas personnellement Adolf Hitler, il partage au moins avec lui la volonté de "restaurer la Grandeur de l’Allemagne" et aussi de venger l'humiliation du "diktat de Versailles", ce qui, dans son cas, passe évidemment par la reconstitution d’une puissante flotte de combat. 

Reste que ce noble objectif exigerait de gigantesques capitaux,… qui ne sont pas disponibles pour l’instant, et aussi un effort constant sur plusieurs décennies, le tout sans garantie aucune de succès,… comme la Kaiserliche Marine l’a d’ailleurs appris à ses dépens (1)

Plus encore que celle de Tirpitz, l’ambition de Raeder ne repose donc pour ainsi dire que sur un pur fantasme, mais en tant que commandant-en-chef de la petite marine de la République de Weimar, son rôle, après tout, est de défendre celle-ci, et même de la développer autant que possible et par tous les moyens possibles.

Mais faute de colonies, comment vendre à présent pareille idée aux comptables et aux décideurs publics ?

(1) Saviez-vous que… Le Choc des Titans

mercredi 22 juillet 2026

9339 - une marine pour quoi faire ?

Erich Raeder et son bâton de grand-amiral : une marine de guerre pour quoi faire ?
… 1er octobre 1928

Car si on a souvent reproché à Alfred von Tirpitz d’avoir bâti une marine de guerre inutilement kolossale puisqu’en définitive toujours incapable de l’emporter sur la Royal Navy, le grand-amiral avait au moins l’excuse des nombreuses colonies que l’Empire allemand entendait entretenir, défendre et si possible conquérir partout en Afrique, en Asie et dans le Pacifique, ce qui, à l’évidence, justifiait la création d’une imposante flotte de combat, ne serait-ce que pour assurer la sécurité des lignes de communications entre les dites colonies et la métropole.

Mais lorsqu’il succède, dans la controverse (1), à Hans Zenker à la tête de la Reichsmarine, le 1er octobre 1928, quelle peut bien être l’excuse d’Erich Raeder ? Qu’est-ce qui peut bien justifier la récréation d’une nouvelle et imposante marine de guerre ?

Toutes les colonies allemandes d’outre-mer ont en effet disparu, certaines dès les premiers jours du conflit (!), et personne en Allemagne, pas même Adolf Hitler, qui prendra le Pouvoir en janvier 1933, n’envisage sérieusement de les reprendre aux mains des Britanniques, des Français, des Américains, des Japonais ou encore des Australiens ou des Belges.

Le futur Führer, du reste, ne s’intéresse, et ne s’intéressera jamais, qu’à l’Europe de l’Est, et particulièrement à l’URSS,… aux dépens de laquelle il entend d’ailleurs se tailler un lebensraum, un "espace vital", strictement continental, et pour lequel il n’est évidemment nul besoin d’une marine de guerre !

Des panzers, oui, mais des panzerschiffe, pour quoi faire ?

(1) Hans Zenker avait été emporté par la révélation, en 1927, du financement occulte du réarmement de la marine allemande, en contradiction totale avec les termes et conditions du Traité de Versailles

mardi 21 juillet 2026

9338 - une légende tenace

Hitler offrant le bâton de grand-amiral à Raeder : le cuirassé de poche Deutschland à l'arrière-plan
… mais avant d’aller plus loin, enterrons tout de suite une légende tenace.

Si les "cuirassés de poche" et en particulier l’Admiral Graf Spee, demeurent aujourd’hui encore inextricablement associés à Adolf Hitler, et s’ils ont, au début de leur carrière du moins, puissamment contribué au prestige et à la popularité autant nationale qu’internationale de ce dernier, Hitler n’a en aucune manière voulu ou autorisé leur construction, et encore moins déterminé leur design : tout cela avait déjà été fixé et décidé bien avant son arrivée au Pouvoir, en janvier 1933.

Mieux encore : si Hitler, tout comme Guillaume II, n’est pas insensible à l’image de toute-puissance virile qu’incarnent les cuirassés et leurs énormes canons, ni  à l’attrait qu’ils continuent d’exercer sur les masses, il n’en est pas moins parfaitement conscient de leurs limites réelles.

Pas plus que le Kaiser déchu, Hitler n’entend quoi que ce soit aux choses de la mer, et ne parviendra du reste jamais à comprendre que des navires sur l'océan ne se commandent pas et ne se manœuvrent pas comme des unités d’Infanterie sur la terre ferme, mais il n’en réalise pas moins parfaitement leur véritable et finalement très faible valeur militaire, leur grande vulnérabilité au combat, leur poids totalement disproportionné et en vérité désastreux sur les finances publiques nationales, et, au bout du compte l’impact catastrophique que ne manquerait pas de provoquer leur éventuelle disparition au combat.

Hitler, donc, est tout sauf un chaud partisan des cuirassés de poche et plus généralement de tous les grands navires de surface dont l’amiral Erich Raeder, qui le 1er octobre 1928 a succédé à Hans Zenker à la tête de la Reichsmarine, entend se doter contre vents et marées et, il faut bien le dire, contre toute logique simplement rationnelle !

 Car en définitive,... à quoi pourront donc bien servir tous ces nouveaux et rutilants navires de guerre... 

lundi 20 juillet 2026

9337 - la quadrature du cercle

Le Preussen, en 1907. Son remplacement allait donner naissance au premier "cuirassé de poche"
… 11 juin 1927

 Car si le Traité de Versailles - rappelons-nous - a autorisé le remplacement des cuirassés pré-dreadnoughts de la Reichsmarine après 20 ans et unité pour unité, il l’a également assorti de deux contraintes formidables : une limite de 280mm (11 pouces) pour les canons et, surtout, de 10 000 tonnes pour le déplacement, soit équivalant à celui d’un croiseur lourd.

Or, s’il dispose bel et bien de quatre pièces de 280mm, même le plus ancien des pré-dreadnoughts allemands, le Braunschweig, dont la construction avait débuté en 1902, avoue déjà, à environ 13 000 tonnes,... 30% de plus sur la balance !

Sauf à sacrifier tout le blindage et une bonne partie de la vitesse - déjà l’un et l’autre dramatiquement insuffisants, comment construire de nouveaux cuirassés offrant une puissance de feu au moins identique, et si possible supérieure, avec 30% de tonnage en moins ? 

Et, en définitive, à quoi bon construire, nécessairement à fort prix, un tout nouveau cuirassé si c’est pour qu’il s’avère inférieur à celui qu’il est supposé remplacer et, a fortiori,… incroyablement inférieur aux nouveaux cuirassés "35 000 tonnes" dotés de canons allant jusqu’à 406mm (!) que le Traité de Washington autorise depuis 1922 aux marines britannique, française, américaine, japonaise et même italienne ?

Pour sortir de cette quadrature du cercle, il faudrait un authentique miracle ou, plus exactement, accoucher un tout nouveau concept : dès 1923, ingénieurs et architectes navals ont donc été amenés à soumettre des propositions qui, sans surprise, ont toutes été rejetées au fil des mois.

Le 11 juin 1927, le commandant-en-chef de la Reichsmarine, le vice-amiral Hans Zenker, se prononce finalement en faveur d’un dessin qui semble plus prometteur que les autres : le Projet VIII/30 d'un "panzerschiff", autrement dit d'un "navire cuirassé", officiellement donné pour "10 000 tonnes" - nous allons y revenir - et équipé de deux tourelles triples - une à l’avant, l’autre à l’arrière - de 280mm.

La mèche du "cuirassé de poche" est à présent allumée…

dimanche 19 juillet 2026

9336 - ... Leipzig, Nürnberg

Le Leipzig, en 1934. Notez le retour à la disposition classique - dans l'axe - des tourelles arrière
… le design des Königsberg, Karlsruhe et Köln s’avérant tout de même plus satisfaisant que celui de l’Emden, la Reichsmarine va donc naturellement s’en inspirer pour ces deux croiseurs suivants, les Leipzig et Nürnberg, respectivement mis sur cale en avril 1928 et novembre 1933.

Copies quelque peu améliorées des précédents, les dits Leipzig et Nürnberg s’en distinguent essentiellement au niveau de l’armement, certes toujours composé des mêmes trois tourelles triples de 150mm, mais dont les deux arrière reviennent cette fois à la disposition conventionnelle, donc simplement superposée selon l’axe du navire,… preuve s’il en était besoin que le positionnement précédant ne relevait finalement que du caprice d’architectes navals en mal de visibilité.

A la mise en service du Nürnberg, le 2 novembre 1935, la Kriegsmarine, qui aura elle-même succédé à la Reichsmarine le 21 mai, disposera donc de six croiseurs légers récents, dont cinq raisonnablement modernes encore que généralement inférieurs à leurs homologues français ou britanniques, ce qui, compte tenu des contraintes et difficultés qu'elle a dû surmonter au préalable, peut néanmoins déjà passer pour une belle victoire.

Mais si le remplacement des vieux croiseurs hérités de la Kaiserliche Marine et de la 1ère G.M. est à présent assuré, celui des non moins antiques pré-dreadnoughts reste encore à faire et présente, à l’évidence des défis encore plus considérables, que l'on pourrait toutefois résumer à une formule-choc...

... comment faire rentrer un cuirassé dans le corps d'un croiseur ? 

samedi 18 juillet 2026

9335 - Königsberg, Karlsruhe, Köln...

Le Köln, dans les années 1930, avec ses deux tourelles arrière à la disposition pour le moins étrange...
… reste qu’en dépit du symbole et des nouvelles ambitions qu’il représente, l’Emden, ou plus exactement son design, n’est pas suffisamment attractif pour inciter la Reichsmarine à lui construire un ou plusieurs "frères" afin de remplacer ses autres et anciens croiseurs.

Instabilité politique et restrictions budgétaires obligent, il faudra du reste attendre 1926 avant que les ersatz Thetis, Medusa et Arcona, qui deviendront respectivement les croiseurs légers Königsberg, Karlsruhe et Köln soient mis sur cale, et 1929 avant que le premier d’entre-eux entre en service.

Si la Commission de Contrôle alliée, qui disparaîtra d’ailleurs totalement en 1927, n’a cette fois plus son mot à dire, les trois nouveaux croiseurs n’en demeurent pas moins soumis à la restriction "unité pour unité et seulement après 20 ans d’âge" du Traité de Versailles de 1919, et à celle relative au tonnage - 7 000 tonnes - du Traité de Washington de 1922.

Par rapport à l’Emden, ces trois croiseurs sont néanmoins modernes et partent cette fois d’une feuille blanche, avec une chauffe qui passe - enfin - au mazout, et un armement composé de neuf pièces toujours en 150mm, mais de conception nouvelle et à présent regroupées en trois tourelles triples, par ailleurs disposées de manière pour le moins étrange, avec une seule tourelle à l’avant et deux autres superposées à l’arrière mais surtout décalées l’une l’autre par rapport à l’axe du pont - la tourelle numéro 2 se trouvant ainsi déportée de plusieurs mètres sur bâbord, et la numéro 3 sur tribord, un positionnement qui retiendra l’attention de tous les observateurs, mais que personne ne se hasardera néanmoins à copier, puisque ne procurant aucun avantage pratique.

Comme cela s’était déjà produit avec l’Emden, la mise en service de ces trois nouveaux croiseurs va toutefois entraîner le déclassement des Thetis, Medusa et Arcona, le premier étant ferraillé en 1930, et les deux autres convertis d’abord en simples navires-casernes, puis en pontons anti-aériens au début de la 2ème G.M. et jusqu’à leur sabordage, à la fin de celle-ci...