mardi 21 juillet 2026

9338 - une légende tenace

Hitler offrant le bâton de grand-amiral à Raeder : le cuirassé de poche Deutschland à l'arrière-plan
… mais avant d’aller plus loin, enterrons tout de suite une légende tenace.

Si les "cuirassés de poche" et en particulier l’Admiral Graf Spee, demeurent aujourd’hui encore inextricablement associés à Adolf Hitler, et s’ils ont, au début de leur carrière du moins, puissamment contribué au prestige et à la popularité autant nationale qu’internationale de ce dernier, Hitler n’a en aucune manière voulu ou autorisé leur construction, et encore moins déterminé leur design : tout cela avait déjà été fixé et décidé bien avant son arrivée au Pouvoir, en janvier 1933.

Mieux encore : si Hitler, tout comme Guillaume II, n’est pas insensible à l’image de toute-puissance virile qu’incarnent les cuirassés et leurs énormes canons, ni de l’attrait qu’ils continuent d’exercer sur les masses, il n’en est pas moins parfaitement conscient de leurs limites réelles.

Pas plus que le Kaiser déchu, Hitler n’entend quoi que ce soit aux choses de la mer, et ne parviendra du reste jamais à comprendre que des navires sur la mer ne se commandent pas et ne se manœuvrent pas comme des unités d’Infanterie sur la terre ferme, mais il n’en réalise pas moins parfaitement leur véritable et finalement très faible valeur militaire, leur grande vulnérabilité au combat, leur poids totalement disproportionné et en vérité désastreux sur les finances publiques nationales, et, au bout du compte l’impact catastrophique que ne manquerait pas de provoquer leur éventuelle disparition au combat.

Hitler, donc, est tout sauf un chaud partisan des cuirassés de poche et plus généralement de tous les grands navires de surface dont l’amiral Erich Raeder, qui le 1er octobre 1928 a succédé à Hans Zenker à la tête de la Reichsmarine, entend se doter contre vents et marées et, il faut bien le dire, contre toute logique simplement rationnelle !

 Car en définitive,... à quoi pourront donc bien servir tous ces nouveaux et rutilants navires de guerre... 

lundi 20 juillet 2026

9337 - la quadrature du cercle

Le Preussen, en 1907. Son remplacement allait donner naissance au premier "cuirassé de poche"
… 11 juin 1927

 Car si le Traité de Versailles - rappelons-nous - a autorisé le remplacement des cuirassés pré-dreadnoughts de la Reichsmarine après 20 ans et unité pour unité, il l’a également assorti de deux contraintes formidables : une limite de 280mm (11 pouces) pour les canons et, surtout, de 10 000 tonnes pour le déplacement, soit équivalant à celui d’un croiseur lourd.

Or, s’il dispose bel et bien de quatre pièces de 280mm, même le plus ancien des pré-dreadnoughts allemands, le Braunschweig, dont la construction avait débuté en 1902, avoue déjà, à environ 13 000 tonnes,... 30% de plus sur la balance !

Sauf à sacrifier tout le blindage et une bonne partie de la vitesse - déjà l’un et l’autre dramatiquement insuffisants, comment construire de nouveaux cuirassés offrant une puissance de feu au moins identique, et si possible supérieure, avec 30% de tonnage en moins ? 

Et, en définitive, à quoi bon construire, nécessairement à fort prix, un tout nouveau cuirassé si c’est pour qu’il s’avère inférieur à celui qu’il est supposé remplacer et, a fortiori,… incroyablement inférieur aux nouveaux cuirassés "35 000 tonnes" dotés de canons allant jusqu’à 406mm (!) que le Traité de Washington autorise depuis 1922 aux marines britannique, française, américaine, japonaise et même italienne ?

Pour sortir de cette quadrature du cercle, il faudrait un authentique miracle ou, plus exactement, accoucher un tout nouveau concept : dès 1923, ingénieurs et architectes navals ont donc été amenés à soumettre des propositions qui, sans surprise, ont toutes été rejetées au fil des mois.

Le 11 juin 1927, le commandant-en-chef de la Reichsmarine, le vice-amiral Hans Zenker, se prononce finalement en faveur d’un dessin qui semble plus prometteur que les autres : le Projet VIII/30 d'un "panzerschiff", autrement dit d'un "navire cuirassé", officiellement donné pour "10 000 tonnes" - nous allons y revenir - et équipé de deux tourelles triples - une à l’avant, l’autre à l’arrière - de 280mm.

La mèche du "cuirassé de poche" est à présent allumée…

dimanche 19 juillet 2026

9336 - ... Leipzig, Nürnberg

Le Leipzig, en 1934. Notez le retour à la disposition classique - dans l'axe - des tourelles arrière
… le design des Königsberg, Karlsruhe et Köln s’avérant tout de même plus satisfaisant que celui de l’Emden, la Reichsmarine va donc naturellement s’en inspirer pour ces deux croiseurs suivants, les Leipzig et Nürnberg, respectivement mis sur cale en avril 1928 et novembre 1933.

Copies quelque peu améliorées des précédents, les dits Leipzig et Nürnberg s’en distinguent essentiellement au niveau de l’armement, certes toujours composé des mêmes trois tourelles triples de 150mm, mais dont les deux arrière reviennent cette fois à la disposition conventionnelle, donc simplement superposée selon l’axe du navire,… preuve s’il en était besoin que le positionnement précédant ne relevait finalement que du caprice d’architectes navals en mal de visibilité.

A la mise en service du Nürnberg, le 2 novembre 1935, la Kriegsmarine, qui aura elle-même succédé à la Reichsmarine le 21 mai, disposera donc de six croiseurs légers récents, dont cinq raisonnablement modernes encore que généralement inférieurs à leurs homologues français ou britanniques, ce qui, compte tenu des contraintes et difficultés qu'elle a dû surmonter au préalable, peut néanmoins déjà passer pour une belle victoire.

Mais si le remplacement des vieux croiseurs hérités de la Kaiserliche Marine et de la 1ère G.M. est à présent assuré, celui des non moins antiques pré-dreadnoughts reste encore à faire et présente, à l’évidence des défis encore plus considérables, que l'on pourrait toutefois résumer à une formule-choc...

... comment faire rentrer un cuirassé dans le corps d'un croiseur ? 

samedi 18 juillet 2026

9335 - Königsberg, Karlsruhe, Köln...

Le Köln, dans les années 1930, avec ses deux tourelles arrière à la disposition pour le moins étrange...
… reste qu’en dépit du symbole et des nouvelles ambitions qu’il représente, l’Emden, ou plus exactement son design, n’est pas suffisamment attractif pour inciter la Reichsmarine à lui construire un ou plusieurs "frères" afin de remplacer ses autres et anciens croiseurs.

Instabilité politique et restrictions budgétaires obligent, il faudra du reste attendre 1926 avant que les ersatz Thetis, Medusa et Arcona, qui deviendront respectivement les croiseurs légers Königsberg, Karlsruhe et Köln soient mis sur cale, et 1929 avant que le premier d’entre-eux entre en service.

Si la Commission de Contrôle alliée, qui disparaîtra d’ailleurs totalement en 1927, n’a cette fois plus son mot à dire, les trois nouveaux croiseurs n’en demeurent pas moins soumis à la restriction "unité pour unité et seulement après 20 ans d’âge" du Traité de Versailles de 1919, et à celle relative au tonnage - 7 000 tonnes - du Traité de Washington de 1922.

Par rapport à l’Emden, ces trois croiseurs sont néanmoins modernes et partent cette fois d’une feuille blanche, avec une chauffe qui passe - enfin - au mazout, et un armement composé de neuf pièces toujours en 150mm, mais de conception nouvelle et à présent regroupées en trois tourelles triples, par ailleurs disposées de manière pour le moins étrange, avec une seule tourelle à l’avant et deux autres superposées à l’arrière mais surtout décalées l’une l’autre par rapport à l’axe du pont - la tourelle numéro 2 se trouvant ainsi déportée de plusieurs mètres sur bâbord, et la numéro 3 sur tribord, un positionnement qui retiendra l’attention de tous les observateurs, mais que personne ne se hasardera néanmoins à copier, puisque ne procurant aucun avantage pratique.

Comme cela s’était déjà produit avec l’Emden, la mise en service de ces trois nouveaux croiseurs va toutefois entraîner le déclassement des Thetis, Medusa et Arcona, le premier étant ferraillé en 1930, et les deux autres convertis d’abord en simples navires-casernes, puis en pontons anti-aériens au début de la 2ème G.M. et jusqu’à leur sabordage, à la fin de celle-ci...

vendredi 17 juillet 2026

9334 - une renaissance et de nouvelles ambitions

L'Emden, lors d'une visite "de courtoisie" à Shanghai, en 1931
… s’il ne donnera jamais satisfaction à ses utilisateurs, et sera essentiellement utilisé pour l’entraînement, y compris lors de la 2ème G.M., l’ersatz Niobe, devenu le croiseur léger Emden à son lancement, le 6 janvier 1925, n’en marque pas moins une étape importante, encore qu’aujourd’hui largement oubliée, puisqu’il s’agit du premier grand navire de guerre construit et mis en service par l’Allemagne depuis l’humiliant armistice de novembre 1918.

Pour la Reischmarine, et pour l’Allemagne toute entière, il symbolise donc une renaissance et de nouvelles ambitions, certes encore fort timides, mais néanmoins réelles.

Et c’est d’autant plus vrai que le choix de son nom de baptême est tout sauf anodin !

Les habitués de ces chroniques se rappellent en effet qu’une fois libéré de  l’Ostasiengeschwader ("escadron d’extreme-orient") de l’amiral Maximilian von Spee, le 14 aout 1914, le premier Emden avait longtemps et brillamment écumé l’Océan Indien en tant que corsaire, coulant ou capturant plus d’une vingtaine de navires alliés avant de succomber, le 9 novembre 1914, sous les coups du croiseur australien Sydney, beaucoup plus puissant que lui.

Son épopée, suivie et popularisée par tous les journaux de l’époque, a évidemment incité la Reichsmarine à lui dédier un successeur, qui pourrait peut-être un jour, qui sait, reprendre le flambeau mais aussi le rôle, attendu qu’avec ses limitations, autant en matière d’armement qu’en blindage ou en vitesse, ce nouvel Emden ne serait assurément pas en mesure d’affronter un croiseur britannique ou français avec une chance raisonnable de succès.

Quant au Niobe, obligatoirement désarmé et rayé du registre naval allemand à la mise en service de l’Emden, celui-ci va connaître une seconde carrière étonnante : revendu en 1925 au Royaume des Serbes, des Croates et des Slovènes (1), et rebaptisé Dalmacija, celui-ci sera en effet capturé par les Italiens dans le port de Kotor (Montenegro) en avril 1941, rebaptisé Cattaro, et remis en service par ceux-ci. Après la reddition de l’Italie, en septembre 1943, le croiseur, bien fatigué, sera cette fois recapturé… par les Allemands, qui lui rendront son nom originel de Niobe, et s’en serviront comme croiseur anti-aérien auxiliaire jusqu’à son torpillage par des vedettes rapides britanniques en décembre de la même année…

(1) qui deviendra Yougoslavie en 1929

jeudi 16 juillet 2026

9333 - un croiseur au rabais

L'ersatz Niobe, devenu Emden, à Kiel, en 1928
… Wilhelmshaven, 8 décembre 1921

L’autre contrainte est - évidemment - matérielle : tout doit en effet être mis en oeuvre pour que l’ersatz Niobe coûte le moins cher possible aux finances publiques de la République de Weimar, raison pour laquelle, plutôt que de partir d’une feuille blanche, on va directement s’inspirer des plans du défunt croiseur léger Karlsruhe, sabordé en 1919 à Scapa Flow,… solution d’autant plus nécessaire que l’on ne dispose de toute manière pas de suffisamment de dessinateurs et d’architectes navals pour élaborer un tout nouveau bâtiment.

De la même manière, et alors que les principales marines de guerre du monde sont occupées à convertir à grands frais leurs navires existants pour la chauffe au mazout, l’ersatz Niobe devra quant à lui se contenter, du moins jusqu’en 1933, de chauffer au charbon,… combustible dont chacun a depuis longtemps appris à mesurer les inconvénients et les contraintes opérationnelles, en particulier au niveau du ravitaillement, qui ne peut s’effectuer qu’à quai, ou alors à l’arrêt, sur une mer parfaitement étale.

Les canons de 150mm ont pour leur part été récupérés ici et là, et sont tout sauf de première jeunesse, et l’armement antiaérien, que chacun devine pourtant de plus en plus nécessaire, quant à lui quasiment inexistant.

Si réduire les frais est toujours une intention louable, le résultat final, quel que soit le domaine, s’avère toutefois rarement à la hauteur des espoirs, et de fait, construit de bric et de broc, et au rabais, l’ersatz Niobe, mis sur cale à Wilhelmshaven le 8 décembre 1921, mais admis en service seulement quatre ans plus tard - restrictions budgétaires et troubles politiques obligent - ne donnera jamais vraiment satisfaction à ses utilisateurs.

Mais pour la Reichsmarine, et pour l'Allemagne, l'intérêt est ailleurs... 

mercredi 15 juillet 2026

9332 - l'ersatz Niobe

Le croiseur léger Niobe, en 1901
… 1921

En cette année 1921, le Niobe, lancé en 1899, mis en service en 1901, et figurant parmi les huit croiseurs légers que la Reichsmarine a été autorisée à conserver au lendemain du Traité de Versailles, accuse désormais ses vingt ans, ce qui, selon les termes du Traité, autorise donc la Reichsmarine à entamer son processus de remplacement.

Mais l’affaire n’est pas si simple ! 

D’abord parce que les plans et toutes les caractéristiques du futur "ersatz Niobe", c-à-d "remplaçant du Niobe", doivent être soumis pour approbation à la Commission de Contrôle alliée, dont les membres français et britanniques n’entendent évidemment pas, trois ans à peine après la fin de la guerre, permettre à la Reichsmarine de disposer d’un nouveau bâtiment offrant une quelconque supériorité sur leurs propres navires.

Or les Allemands, déjà, réclament pour ce nouveau bâtiment un armement composé de huit pièces de 150mm (5.9 pouces) en quatre tourelles doubles,… soit largement plus imposant que les dix canons de 105mm du Niobe originel !

Après de longues discussions, la Commission va finalement autoriser les huit canons… mais en autant de tourelles (!), dès lors éparpillées sur toute la surface du navire (deux à l’avant, deux à l’arrière, et deux sur chaque flanc), disposition fort peu pratique à l’usage, et grevant d'autre part considérablement la puissance de feu.

Et pas question non plus de dépasser le tonnage maximum autorisé, fixé à seulement 6 000 tonnes, ce qui, vu le poids des canons, des tourelles, mais aussi des obus, va inévitablement contraindre ingénieurs et architectes à sacrifier le blindage, mais aussi, déjà, à faire preuve de pas mal de créativité, en recourant notamment, et autant que possible, à la soudure en lieu et place des traditionnels rivets, solution innovante et qui sera reprise, à bien plus large échelle, sur les futurs "cuirassés de poche"
 
Mais n'anticipons pas...