mardi 5 mai 2026

9261 - une mission de sacrifice

Le Derfflinger, au Jutland : une mission de sacrifice

… car quelle que soit leur nationalité, les croiseurs de bataille, rappelons-le, n’ont jamais été conçus pour couvrir la retraite de cuirassés, mais bien pour éclairer la route devant les cuirassés,… et se replier aussitôt derrière eux en cas de rencontre avec des cuirassés ennemis !

La destruction de trois croiseurs de bataille britanniques en à peine quelques heures vient tout juste de démontrer que ces navires, qui avaient fait merveille aux Falklands contre de simples croiseurs-cuirassés, et qui avaient régulièrement été utilisés depuis le début de la guerre en raison de leur grande vitesse, sont en fait beaucoup trop vulnérables aux obus de gros calibre.

Scheer ne peut ignorer ce point,… pas plus qu’il ne peut ignorer que ses croiseurs de bataille - qui sont en fait ceux de Hipper - sont à présent au bout de leur rouleau !

Dit autrement, la mission qu’il exige d’eux en ce moment n’est rien d’autre qu’une mission de sacrifice : les croiseurs de bataille doivent en effet se sacrifier pour sauver les cuirassés, et leurs équipages pour sauver les équipages des cuirassés !

Et les effets de cette décision ne se font pas attendre : alors que les cuirassés exécutent leur troisième "Gefechtwendung nach Steuerbord", autrement dit leur troisième demi-tour en moins d’une heure (!), les croiseurs de bataille sont soumis à une véritable avalanche d’obus de 305, 343 et 381mm !

En quelques minutes, le Derfflinger, forcé comme nous l’avons vu de mener la colonne depuis la mise hors-service du Lützow et le transbordement de Hipper sur un torpilleur, en quelques minutes, donc, le Derfflinger perd ses deux tourelles arrière et le Von der Tann tous ses canons et son personnel de passerelle !

Mais au moment-même où les croiseurs de bataille allemands sont sur le point de succomber, la fortune des armes se décide à nouveau à changer de camp...

lundi 4 mai 2026

9260 - "Schlachtkreuzer ! Ran an den Feind. Voll einsetzen !"

… 19h13

Et de fait, quelques minutes plus tard, Scheer se retrouve pour la seconde fois au bord de l’abime !

"Scheer réalisa que, quelles qu'aient été ses intentions initiales, il avait commis une erreur désastreuse. Mais c’était un homme de décisions rapides ! 

A 19h13, il fit passer un ordre stupéfiant par pavillons de signalisation : "Schlachtkreuzer ! Ran an den Feind. Voll einsetzen", ce qu’on pourrait traduire cela par : "Croiseurs de bataille, à l'attaque ! Donnez tout !" 

Un signal similaire, mais formulé différemment, fut transmis par radio : "Croiseurs de bataille, tournez vers l'ennemi et engagez-le de près ! À l'attaque !". Une minute plus tard, Scheer précisa que les croiseurs de bataille devaient opérer contre l'avant-garde britannique. Néanmoins, ils devaient attaquer quelles qu'en soient les conséquences"

(…) Scheer comptait sur cette mesure désespérée pour gagner du temps et couvrir un nouveau "Gefechtwendung nach Steuerbord" de la flotte principale de cuirassés afin de s'échapper vers l'ouest. 

[Il estimait que] la tactique habituelle d'une attaque à la torpille lancée par les destroyers de couverture serait insuffisante dans les circonstances. Une charge des croiseurs de bataille était la seule option viable qui lui restait, car elle permettrait de diluer le feu britannique, et offrirait à ses destroyers la possibilité de s’approcher davantage et de ne lancer leurs torpilles qu’à portée décisive.

Il ordonna le virage à tribord vers 19h18, dès que ses croiseurs de bataille et ses destroyers eurent commencé leur attaque". (1)

Au plan tactique, cette décision peut sans doute se défendre, et est peut-être même la seule possible dans les circonstances, mais pour les croiseurs de bataille allemands, elle s'avère rien moins que dramatique…

(1) ibid, page 305

dimanche 3 mai 2026

9259 - une décision stupéfiante

Le croiseur léger Wiesbaden, en 1915
… 18h55

Impeccablement exécutée sous le couvert des torrents de fumée vomis par ses torpilleurs, la manoeuvre permet donc aux navires de Scheer de s’éloigner de ceux de Jellicoe, lesquels vont de surcroit mettre plusieurs minutes à comprendre ce qui vient de se passer sous leur nez.

Mais après l’avoir réalisé lui-même, Jellicoe - on le lui reprochera - ne semble pas particulièrement pressé de se lancer à la poursuite de son adversaire ! 

Peut-être craint-il - rappelons-nous sa missive du 30 octobre 1914 à l’Amirauté - que ce soudain repli dissimule en réalité un piège destiné à le faire tomber dans un barrage de sous-marins allemands ou alors un champ de mines,… une crainte que le premier rapport de dommages tout juste émis par le dreadnought Marlborough, et qui fait état de l’impact d’une "mine" (1), ne peut qu’aviver.

Quoi qu’il en soit, Scheer ne peut que profiter de l’aubaine. Mais à 18h55, l’amiral allemand ordonne une manoeuvre qui stupéfie tous les observateurs du moment, et continue de mystifier les historiens actuels…

… effectuer un nouveau "Gefechtwendung nach Steuerbord", autrement dit un nouveau demi-tour… qui va inévitablement le ramener sur ses pas, et donc face aux cuirassés britanniques !

Dans ses mémoires, Scheer écrira que le premier demi-tour, effectué dans des conditions où la luminosité était encore bonne, aurait permis aux Britanniques de le retrouver ensuite facilement, et aussi qu’il était à présent mû par le désir sincère de porter secours au malheureux Wiesbaden (2)

Beaucoup d’historiens, en particulier dans le camp britannique, estimeront en revanche, et plus simplement, qu’en ordonnant ce second demi-tour, l’amiral allemand a tout simplement commis une grave erreur de jugement, voire succombé à un moment de complet égarement ! 

Quoi qu’il en soit, le dit demi-tour va en tout cas permettre à Jellicoe, qui n’en demandait assurément pas tant (!), de lui "barrer le T" pour la seconde fois… 

(1) le Marlborough, jumeau de l’Iron Duke, avait en fait été frappé par une torpille du croiseur léger Wiesbaden qu’il était occupé à attaquer
(2) mortellement touché, et finalement oublié par les deux camps, le Wiesbaden sombrera aux premières heures du lendemain, ne laissant qu’un seul survivant sur un équipage de près de 500 hommes

samedi 2 mai 2026

9258 - Gefechtwendung nach Steuerbord

Hipper, quittant le Lützow gravement endommagé 

… 18h37

"La luminosité déclinante, conjuguée aux brumes persistantes et aux nuages ​​de fumée qui s'élevaient, rendait la visibilité difficile pour les deux camps. Pour les artilleurs allemands, les occasions de riposter se raréfiaient. 

À bord du Friedrich der Grosse, Scheer ne distinguait guère des Britanniques que les lueurs de leurs canons. C'était désormais à son tour de prendre la décision qui scellerait le sort de son commandement : comment pouvait-il sortir la Flotte de Haute Mer de la position fatale dans laquelle elle s'était enlisée ?

(…) La manœuvre choisie et ordonnée par Scheer fut la bien nommée "Gefechtwendung nach Steuerbord", ou virage de bataille par tribord. Elle avait été spécialement conçue pour extraire rapidement la Flotte de Haute Mer d'une situation aussi défavorable, par un virage aussi serré qu’avec un frein à main sur une voiture.

Chaque navire de la ligne allemande devait virer individuellement, dans une manœuvre rapide et décisive exigeant une grande maîtrise de la navigation. Le navire de queue virait de bord en premier, immédiatement suivi par celui qui le précédait, et ainsi de suite, formant ainsi un mouvement de vague jusqu’au navire de tête" (1)

Et débutée à 18h37, la dite manoeuvre s’avère un succès complet,... n’était le fait que le Lützow, qui prend l’eau de toute part, et est déjà profondément enfoncé par l’avant, est incapable de donner plus de 15 noeuds, ce qui l’oblige dès lors à quitter la ligne allemande et à chercher son salut dans une (lente) fuite en solitaire vers le sud-ouest.

Et comme le dit Lützow est aussi le navire-amiral de Hipper, voilà ce dernier à la fois contraint de se transborder au plus mauvais moment sur le destroyer G-39, mais aussi de céder provisoirement le commandement des croiseurs de bataille au commodore von Hase… dont le Derfflinger, non content d’être lui-même gravement endommagé, est rendu incapable d’émettre quelque message radio que ce soit…

(1) ibid, pages 288-289

vendredi 1 mai 2026

9257 - où est l'ennemi ?

Le Jutland : où est l'ennemi ?

 … dans quelques mois, Jellicoe, alors sous le feu des critiques, écrira

"Avant de pouvoir saisir les difficultés auxquelles j'ai été confronté en tant que commandant en chef de la Grand Fleet lors de la Bataille du Jutland, il est essentiel de bien comprendre et de garder à l'esprit les deux principaux facteurs qui en étaient entièrement responsables. 

Ces deux facteurs étaient : 1. L'absence d'informations, même approximatives, de la part de la flotte de croiseurs de bataille [autrement dit de Beatty] et de ses croiseurs légers d'escorte concernant la position, la formation et les effectifs de la Hochseeflotte. 2. Le manque de visibilité lorsque la flotte de bataille aperçut une partie de la Hochseeflotte, dû en grande partie au brouillard, et en partie à la fumée de nos propres croiseurs de bataille et autres navires" (1)

Pour le premier point, si les relations entre Jellicoe et son subordonné n'ont jamais été très bonnes - c'est même un euphémisme - le fait demeure que Beatty, qui combat depuis maintenant plusieurs heures, qui a déjà perdu deux de ses croiseurs de bataille dans l'aventure, et dont le navire est lui-même fortement endommagé, a bien d'autres choses à faire en ce moment que de transmettre des renseignements pourtant vitaux à son supérieur.

Sur le Lion, qui lutte toujours pour sa survie, un obus allemand vient d'ailleurs d'arracher la table des cartes, faisant s'envoler "telle une mouette effrayée", celle sur laquelle le malheureux navigateur s'efforçait, depuis de longues minutes, de reporter les positions des uns et des autres !

Pour le second point, la Mer du Nord - rappelons-le - n'a jamais été réputée pour sa visibilité, et les monstrueux panaches de fumée constamment vomis par ces dizaines de navires de guerre manoeuvrant dans tous les sens n'arrangent évidemment pas les choses.

Mais minute après minute, un autre événement est carrément en train de ruiner la vision des uns et des autres...

... le soir tombe

(1) ibid, page 234

jeudi 30 avril 2026

9256 - les barres du T

Le Jutland : tirer... et se faire tirer dessus en permanence...

… dans le camp allemand, et plus précisément sur la passerelle du Friedrich der Grosse, Scheer, après avoir savouré à juste titre la destruction de l’Invincible, a commencé à se rendre compte qu’il affrontait finalement bien davantage que quelques croiseurs de bataille et super-dreadnought britanniques en pleine retraite.

Comme il le rapportera lui-même après la bataille, "Il était désormais manifeste que nous nous trouvions face à une large portion de la flotte anglaise ; quelques minutes plus tard, leur présence à l'horizon, droit devant nous, fut signalée par des salves tirées par des canons de gros calibre. 

Tout l'arc s'étendant du nord à l'est n'était plus qu'une mer de feu. Les éclairs jaillissant de la gueule des canons se distinguaient nettement à travers la brume et la fumée à l'horizon, même si les navires eux-mêmes demeuraient indiscernables" (1)

Dit autrement, l’amiral allemand est bel et bien en train de se faire "barrer le T" !

S’ils continuent ainsi, ses cuirassés, qui occupent la barre verticale du "T", non contents d’être déjà moins nombreux et armés de moins gros canons, sont en effet condamnés à ne pouvoir utiliser que leurs seules tourelles avant, alors que leurs adversaires, qui occupent la barre horizontale de ce même "T" pourront quant à eux tirer de toutes leurs tourelles !

En fait, dans le camp anglais, et après les tragédies des heures précédentes, tout irait désormais pour le mieux si Jellicoe, sur la passerelle de l’Iron Duke, parvenait quant à lui à se faire une bonne idée non seulement de la position des navires de Scheer, mais aussi de celle de ses propres bâtiments…

(1) ibid, page 263 

mercredi 29 avril 2026

9255 - S’il reçoit un autre coup dur sur bâbord, je ne pense pas qu’il y survivra".

Une des tourelles tribord de 6" du Warspite, mise hors de combat au Jutland

 … mais après deux tours complets sous le feu allemand, les mécaniciens du Warspite parviennent enfin à reprendre le contrôle de la barre.

Le super-dreadnought s’éloigne lentement du champ de tir. Sa coque noircie et déformée, ses superstructures en lambeaux, il ressemble désormais à un morceau de ferraille mâchouillé puis recraché par un géant.

"J'ai reçu un message du capitaine me demandant de le rejoindre immédiatement. J'étais alors noir comme un ramoneur et trempé jusqu'aux os, mais indemne. Le capitaine m'a demandé comment j'allais et j'ai commencé à lui raconter. Il a dit : "Je me fiche des dégâts, pouvons-nous rejoindre la ligne ?" 

Je n'avais pas la moindre idée de la situation ni de ce qui s'était passé et j'ai dû paraître un peu bizarre. Quoi qu'il en soit, je lui ai répondu : "S’il reçoit un autre coup dur sur bâbord, je ne pense pas qu’il y survivra". (1)

De fait, le Warspite n’est plus en état de combattre mais, gracieuseté du blindage, ses oeuvres vives sont toujours intactes, et il est encore capable de marcher à 16 noeuds.

Sur la passerelle, son commandant veut encore y croire. Reste que son cuirassé se traine quasiment sur l’eau, est privé de la quasi-totalité de son armement, est désormais considérablement séparé du reste de la Grand Fleet et, en demandant par radio à pouvoir la rejoindre, s’entend aussitôt opposer par Evan Thomas l’ordre formel de rentrer à Rosyth séance tenante !

Si la Bataille du Jutland est terminée pour lui, et s’il est désormais dû pour deux bons mois de réparations, celui qu’on appellera un jour la Grand Old Lady n’en est toutefois qu’au début d’une longue et glorieuse carrière, qui le verra même revenir aux avant-postes lors de la guerre suivante,... et y survivre.

Mais ceci est une autre histoire (2)…

(1) ibid, page 256
(2) sur l’étonnante carrière du Warspite : Saviez-vous que… The Grand Old Lady