mardi 29 septembre 2026

9408 - les illusions perdues

L'épave du Graf Spee, à Montevideo : les illusions perdues..
… si la cible d’un cuirassé de poche n’était donc rien d’autre qu’un banal et très inoffensif cargo,  son principal ennemi, en revanche, n’était pas le "vrai" cuirassé, mais bien le simple croiseur armé de canons de 130mm, 150mm ou, au dans le meilleur des cas, 203mm.

Contre un croiseur, un cuirassé de poche comme le Graf Spee ne pouvait en aucune manière gagner une course de vitesse, mais la Kriegsmarine avait néanmoins estimé qu'en cas de rencontre, le dit croiseur ne lui poserait pas de réels problèmes, puisqu’avec ses gros canons de 280mm, il pourrait le détruire facilement, ou du moins toujours le maintenir à distance respectable.

Comme les dommages reçus par l’Exeter lors de la Bataille du Rio de la Plata en témoignent, ce raisonnement était assurément valide, mais il faisait malheureusement totalement l’impasse sur un point fondamental : des croiseurs comme l’Exeter, la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis en possédaient par dizaines !

En pratique, et comme la Bataille du Rio de la Plata l’avait d’ailleurs bien vite démontré, le cuirassé de poche ne risquait donc pas de rencontrer un, mais bien plusieurs croiseurs ennemis sur sa route, lesquels seraient alors en mesure de l’attaquer de plusieurs côtés à la fois, en le contraignant lui-même à disperser sa propre puissance de feu, rendant dès lors sa riposte bien moins efficace.

Qui plus est, et bien que supérieur à celui d’un croiseur, le blindage d’un cuirassé de poche n’était pas suffisant pour le rendre invulnérable aux obus de 152mm ou 203mm de ce dernier,… comme la Bataille du Rio de la Plata l’avait également démontré.

Enfin, en cas d’avaries, et contrairement à tous ses adversaires, le cuirassé de poche allemand ne pouvait compter sur aucun secours ou renfort d’aucune sorte, et était dès lors condamné soit à succomber en mer, soit à se faire interner dans un pays neutre, soit, et comme le Graf Spee, à se saborder lui-même…

lundi 28 septembre 2026

9407 - efficace, mais pas du tout efficient

Le cargo armé Kormoran, ou la manière beaucoup plus efficiente de traquer des simples cargos
… dans l’Atlantique Nord, le Deutschland avait joué de malchance, mais au Sud, entre le 30 septembre et le 7 décembre 1939, soit en 68 jours, le Graf Spee s’était quant à lui adjugé neuf cargos pour un total d’environ 60 000 tonnes.

Comme corsaire, et contre le trafic maritime de l'adversaire, un Panzerschiff était donc un navire raisonnablement efficace, mais en aucune manière un navire efficient, c-à-d un navire capable d’atteindre le meilleur résultat possible (dans ce cas-ci, couler un grand nombre de cargos) avec le moins de ressources possibles (argent, main d’œuvre, énergie, etc) 

Car enfin, le fait d’employer un bâtiment de guerre de 12 000 tonnes et de 80 millions de Reichsmarks (1), un équipage d’un millier de marins et d’officiers, et des canons de 280mm capables de projeter un projectile de 300 kg à plus de 30 km (!), pour simplement capturer puis couler une poignée de vulgaires cargos isolés, désarmés et dépourvus de tout blindage, tout cela ne faisait, dès le départ, absolument aucun sens !

Et encore fallait-il ajouter à cela un, et si possible plusieurs, pétroliers qui, à bonne distance, et dans la plus grande discrétion, devaient constamment accompagner le dit navire tout au long de son périple, le ravitailler en carburant à intervalles réguliers, et en des lieux convenus d’avance, et aussi prendre à leur bord tous les marins des navires capturés, puisqu’il n’y avait tout simplement pas assez de place à bord du Panzerschiff pour les héberger tous !

Par contraste, l’emploi de cargos réquisitionnés ou acquis au rabais, simplement armés d’une poignée de vieux canons, et menés par seulement quelques centaines d’hommes, était non seulement tout aussi efficace, mais surtout beaucoup plus efficient, et, en cas de perte au combat, ne risquait en aucune manière de provoquer un drame national...

(1) environ 2,5 milliards d'euros

dimanche 27 septembre 2026

9406 - trop vite rattrapés par le progrès...

Le Deutschland, devenu Lützow, dans un fjord norvégien, en 1942
… à sa mise en service, le 1er avril 1933, le Deutschland, le premier "cuirassé de poche" avait stupéfait le monde entier.

Sur le papier, la formule - nous l’avons dit - paraissait en effet géniale, puisqu’avec son armement quasiment égal à celui d’un cuirassé, et sa vitesse quasiment égale à celle d’un croiseur, ce nouveau type de navire incarnait en quelque sorte le meilleur des deux mondes, capable d’échapper sans problème au premier, et d’écraser, ou du moins de tenir à bonne distance, le second.

Le problème, c’est qu’à la déclaration de guerre, à peine six ans plus tard, le monde avait déjà beaucoup changé : chaque grande nation avait en effet commencé à concevoir, à construire, et parfois même à mettre en service une nouvelle génération de vrais cuirassés, dits "rapides", qui égalaient, et même surpassaient, les 28 nœuds du Deutschland et de ses deux jumeaux, et disposaient d’un armement et d’un blindage autrement plus impressionnants que ces derniers

De révolutionnaire, la formule était ainsi devenue… suicidaire, et l’ironie veut qu’après les Français, les Allemands eux-mêmes aient été, avec leurs Schlachtschiffe Scharnhorst et Gneisenau, les premiers à mettre en service des navires à la fois plus rapides, mieux armés et mieux protégés que leurs prédécesseurs, dès lors irrémédiablement déclassés et en définitive rendus presque aussi obsolètes que les pré-dreanoughts à l’apparition du premier dreadnought.

A l’entrée en guerre, la Kriegsmarine, malgré tout consciente de leurs faiblesses, les avaient donc lancé dans l’Atlantique et à l’attaque non pas de cuirassés et de croiseurs, mais bien de simples cargos dépourvus de tout armement et de tout blindage

Une mission qui, a priori, semblait tout à fait à leur portée, et pour laquelle ils avaient d’ailleurs été conçus…

samedi 26 septembre 2026

9405 - dans la mémoire collective

… sans surprise, l’épopée de l’Admiral Graf Spee donnera bien évidemment lieu à une adaptation cinématographique - The Battle of the River Plate - dès 1956, avec un Peter Finch extrêmement chevelu (!) dans le rôle de Hans Langsdorff, Anthony Quayle dans celui du commodore Henry Harwood, et Bernard Lee - qui incarnera bientôt le célèbre M dans les premiers films de James Bond - dans celui de Patrick Dove, l’irascible commandant de l’Africa Shell.

Mais des livres, des reportages, des analyses, quantités de documentaires avaient déjà été consacrés au sujet, et lui seront encore consacrés dans les années suivantes. 

En fait, près de 90 ans après sa disparition, le Panzerschiff Graf Spee continue toujours d’alimenter la mémoire collective,… contrairement à ses jumeaux Deutschland et Admiral Scheer, aux croiseurs de la classe Hipper, ou encore aux Schlachtschiffe Scharnhorst et Gneisenau, que tout le monde ou presque a depuis longtemps oubliés.

Il n’y a finalement que le cuirassé Bismarck qui, pour des raisons finalement fort semblables,  et au terme d’une carrière encore plus brève (!), bénéficie encore aujourd’hui d’une réputation analogue.

L’un et l’autre, pourtant, n’ont jamais été en mesure de tenir les promesses que l’Allemagne, la Kriegsmarine, Raeder, et, au moins dans une certaine mesure, Hitler lui-même, avaient placé en eux.

Et au sein du Troisième Reich, certains vont bientôt en tirer quelques conclusions fort désagréables pour les grands navires de surface…

vendredi 25 septembre 2026

9404 - après la bataille

La figure de poupe du Graf Spee, tout juste sortie des eaux: la svastika sera bientôt recouverte
… dans les jours suivants la mort de Langsdorff, et parce qu’il ne saurait être question de tous les rapatrier en Allemagne, les quelque 1 000 marins et officiers du Graf Spee seront transférés d’Uruguay en Argentine, où vit déjà une importante colonie allemande, et dont le régime, nous l’avons dit, est autrement plus favorable au Reich… et le demeurera du reste bien après la fin du conflit et la disparition du Reich lui-même.

Internés dans des camps militaires, et parfois même dans des hôtels, il y bénéficieront toutefois d’un traitement sans comparaison possible avec celui de leurs compatriotes ou adversaires faits prisonniers sur le sol européen.

Après-guerre, bon nombre d’entre-eux choisiront d'ailleurs de demeurer en Argentine plutôt que de s’en retourner dans leur pays natal, dévasté et à nouveau vaincu.

L’épave du Graf Spee continuera quant à elle de monter la garde durant plusieurs années devant le port de Montevideo, jusqu’à ce qu’elle finisse par s’enfoncer dans la vase et par disparaître de la surface des flots

Au fil du temps, des militaires alliés, des scientifiques, des archéologues et finalement des chercheurs de trésors s’intéresseront toutefois à la carcasse rouillée de l’ultime Panzerschiff de la Kriegsmarine.

En 1964,  un mémorial en partie constitué d’une ancre du Graf Spee sera ainsi érigé dans le port de Montevideo. Trente ans plus tard, une des tourelles secondaires de 150mm sera quant à elle remontée à la surface pour être exposée à l’extérieur du Musée maritime. 

En 2004, le télémètre principal sera lui aussi renfloué et exposé dans le port. Encore deux ans et, ce que certains pourraient sans doute considérer comme le joyau de la couronne retrouvera à son tour la lumière du jour : la figure de proue - ou plutôt et dans ce cas-ci de poupe - soit un aigle allemand en bronze, de deux mètres de long et 350 kg, avec une croix gammée dans ses serres,… une croix gammée que l’on s’empressera de recouvrir d’une toile, et un trophée qui finira lui-même au fond d’un vulgaire dépôt afin, selon l’expression consacrée, de ne pas heurter certaines sensibilités"…

jeudi 24 septembre 2026

9403 - in memoriam

La tombe de Hans Langsdorff, à Buenos Aires, au cimetière de la Chacarita
… Buenos Aires, Argentine, 20 décembre 1939

Le 19 décembre, Hans Langsdorff, qui s’est réfugié en Argentine avec les marins de l’équipe de sabordage, écrit à l’ambassadeur d’Allemagne  

"Pour un commandant conscient de son Honneur, il va sans dire que le destin personnel ne peut se séparer de celui de son navire. 

(…) Je porte seul la responsabilité du sabordage du Panzerschiff Admiral Graf Spee. Je suis heureux de payer de ma vie tout ce qui pourrait porter atteinte à l’Honneur du drapeau. 

J'affronterai mon destin avec une foi inébranlable en la cause et en l'avenir de la Nation et de mon Führer"

Le lendemain, dans sa chambre d’hôtel de Buenos Aires, et sur l’ancien pavillon noir, blanc, rouge et à croix de fer de la Kaiserliche Marine (1), l’ultime commandant du Graf Spee se suicide d’une balle dans la tête. 

Enterré avec tous les honneurs militaires, et en présence de plusieurs officiers britanniques, au Cimetière de la Chacarita, à Buenos Aires, où il repose encore aujourd'hui, Hans Langdorff n’était pas un nazi, mais un simple officier de carrière allemand, entré sous les drapeaux à l’époque de la Marine impériale.

"C’était un officier d’une haute valeur morale. Tous ceux qui furent ses prisonniers à bord du Graf Spee furent unanimes à se louer de la façon chevaleresque dont il les avait traités" (2)

En cette drôle de guerre, et en tout cas sur mer, la Chevalerie a encore un sens, et ce dans les deux camps, mais cette Chevalerie est, malheureusement, amenée à progressivement disparaître au fil des mois…

(1) une controverse existe sur la nature du pavillon, certains estimant qu’il s’agissait en fait du pavillon de bataille du Graf Spee
(2) Mordal, op cit, pp 146-147 

mercredi 23 septembre 2026

9402 - ce que Churchill veut...

L'Exeter,arrivant à Plymouth, en février 1940. Les dommages ont été maquillés autant que possible
… car le 3 septembre 1939, Winston Churchill est redevenu Premier Lord de l’Amirauté, autrement dit Secrétaire d’État à la Marine,… poste dont il avait dû démissionner vingt-quatre ans plus tôt (1), après la désastreuse affaire des Dardanelles.

Et Churchill, lui, n’a pas la moindre intention de laisser l’Exeter rouiller à Port Stanley jusqu’à la fin de la guerre !

Peu importe ce que lui disent les responsables de la Royal Navy : même si le rapatriement en Grande-Bretagne puis la réparation du croiseur ne sont ni militairement ni financièrement justifiés, ils sont en revanche politiquement indispensables !

Pour Churchill, et d’un point de vue politique, tout doit en effet être mis en œuvre pour ne pas permettre aux Allemands de s’adjuger l’Exeter comme victoire : il faut au contraire le ramener au pays à n’importe quel prix, et l’y ramener en grande pompe, afin que chacun, où que ce soit dans le monde, réalise que non, le Graf Spee n’a pas détruit un seul croiseur britannique !

Dans une missive au Premier Lord de la Mer Dudley Pound, Churchill écrit ainsi que "Nous ne devrions pas accepter trop facilement toute absence de réparations à l’Exeter pour la durée de la guerre. Le navire devrait au contraire être renforcé et consolidé intérieurement autant que possible, puis rentrer au pays" [pour y être réparé]

Et ce que Churchill veut, la Royal Navy le doit : à la fin du mois de janvier 1940, remis en état autant que possible, le croiseur va entreprendre le long et périlleux voyage jusqu’en Grande-Bretagne où, comme l’a voulu Churchill, il sera accueilli avec tous les honneurs qui lui sont dus avant de rejoindre, le 14 février, un chantier de réparation qui l’hébergera jusqu’en mars 1941 !

En mai, le croiseur miraculé s’en ira alors rejoindre l’Eastern Fleet dans l’Océan Indien,... et y rencontrera bientôt une toute autre guerre, qui s’achèvera tragiquement pour lui en Mer de Java, le 1er mars 1942

Mais ceci est une autre Histoire…

(1) Saviez-vous que… Gallipoli