mardi 23 juin 2026

9310 - d'armes absolues à vulgaires proies

"Mais on l'a quand même coulé, n'est-ce pas ?", caricature américaine, 1921

… la disparition du super-dreadnougth Baden en aout 1921 ne marque pourtant pas la fin définitive des cuirassés de la Hochseeflotte.

Étant demeurés en Allemagne après l’Armistice, les quatre Nassau et les quatre Helgoland seront en effet répartis, tel qu’initialement prévu, entre les différents vainqueurs de l’Allemagne, à l’exception du Rheinland qui, en trop mauvais état, sera simplement expédié à la démolition en juin 1920

Attribués aux Japonais, l’Oldenburg et le Nassau n’intéresseront finalement pas ces derniers, qui, en conséquence, décideront plutôt de les envoyer dans des chantiers de démolition, où ils seront respectivement ferraillés en 1921 et 1922

Attribués aux Britanniques, le Posen, l’Helgoland et le Westfalen ne retireront pas davantage l’attention de ceux-ci, et seront dès lors ferraillés eux aussi entre 1922 et 1924

Devenu français en avril 1920, le Thüringen sera quant à lui remorqué jusqu’à Gâvres (Morbihan) puis échoué afin de servir de navire-cible. Brisé en deux à la fin de 1921, il sera ensuite partiellement ferraillé sur place entre 1923 et 1933

En définitive, ce sera donc l’Ostfriesland, attribué aux Américains, qui connaîtra la fin la plus intéressante, mais aussi la plus spectaculaire. Arrivé aux États-Unis par ses propres moyens, et sous pavillon américain, ce dernier sera ensuite ancré près de Cape Henry (Virginie) pour servir de cible à un nouveau type d’arme : la bombe d’avion.

Menés par le bientôt célèbre Billy Mitchell, les essais de bombardement, au départ infructueux, connaîtront leur apothéose le 21 juillet 1921 lorsque Mitchell, désobéissant aux ordres, aura l’idée de remplacer les bombes de 230 et 600 livres, parfaitement inefficaces, par des bombes "géantes" de 2 000 livres (910 kg) qui provoqueront rapidement le chavirage du cuirassé allemand.

En 1914, les marins du monde entier considéraient les cuirassés comme les armes absolues de la guerre sur mer

Sept ans plus tard, les aviateurs du monde entier ne les voient déjà plus que comme de vulgaires proies...

lundi 22 juin 2026

9309 - les fantômes de ScapaFlow

L'épave du cuirassé Kaiser, renflouée et prise en remorque

… sans véritable valeur militaire, à l’exception du Baden, les navires allemands qui ont survécu au sabordage du 21 juin seront transférés aux différentes marines alliées, qui s’en serviront le plus souvent comme navires cibles avant de tous les envoyer après quelques années au parc à ferrailles, le dernier d’entre-eux, le croiseur léger Emden, en 1926.

Remis en état en juillet 1919, et seul véritable rescapé du désastre, le super-dreadnought Baden sera remorqué jusqu’à Invergordon, puis longuement inspecté par les Britanniques. 

Bien qu’en relativement bon état, il ne sera cependant pas intégré dans les rangs de la Royal Navy, l’heure n’étant plus à la constitution de larges flottes cuirassées. 

En janvier 1921, le Baden sera utilisé à plusieurs reprises comme navire-cible pour les essais des nouveaux obus de 381mm qui, au Jutland, rappelons-nous, se brisaient le plus souvent contre les blindages allemands sans les pénétrer. 

Le 16 aout 1921, ces essais terminés, le Baden sera finalement sabordé en haute mer, après avoir malgré tout réussi à démontrer, s’il en était encore besoin, la qualité de la construction navale allemande.

Tout au long des années 1920 puis19 30, et parce qu’ils gênent malgré tout la navigation, quarante-cinq des cinquante-deux navires allemands engloutis à Scapa Flow seront quant à eux renfloués, dans des conditions extrêmement difficiles, pour être ensuite expédiés directement chez les ferrailleurs, le dernier d’entre-eux, le croiseur de bataille Derfflinger en 1939,… à l’aube d’une nouvelle guerre mondiale !

Aujourd’hui encore, trois cuirassés et quatre croiseurs légers de la Hochseeflotte hantent toujours les eaux de Scapa Flow, à la plus grande joie des plongeurs très expérimentés qui leur rendent parfois visite….

 

dimanche 21 juin 2026

9308 - Sic transit gloria mundi

Le croiseur de bataille Hindenburg : seul le haut des superstructures émerge encore

… et ce n’est qu’à 12h30 que les Britanniques se rendent enfin compte de ce qui est en train de se passer dans la rade de Scapa Flow.

Branle-bas de combat ! Chacun se précipite vers toutes les embarcations disponibles afin de monter à bord des navires pour, sinon les empêcher de couler, du moins les échouer sur le rivage.

Mais pour la majorité d’entre-eux, il est déjà trop tard : à 17h00, lorsque le croiseur de bataille Hindenbourg s’engloutit à son tour, cinquante-deux des soixante-quatorze navires allemands présents dans la rade ont disparu, dont cinq croiseurs de bataille sur cinq et dix cuirassés sur onze !

Chez les Britanniques, c’est évidemment la consternation, et bientôt la colère car chacun accuse ces infâmes marins allemands d’avoir "rompu l’armistice" (!), ce qui leur vaut d’être aussitôt expédiés dans un camp de prisonniers de guerre, le dernier d’entre-eux, Ludwig von Reuter lui-même, n’étant libéré qu’en janvier 1920.

La Hochseeflotte a vécu, et l’ironie veut que la plus grande partie de celle-ci ait fini au fond de la même baie écossaise qui, durant toute la guerre, avait hébergé son ennemie britannique !

Autre ironie, le seul cuirassé ayant survécu au sabordage, en l’occurence le super-dreadnought Baden, était aussi le dernier cuirassé mis en service par cette même Hochseeflotte.

Sic transit gloria mundi, ainsi passe la Gloire du Monde…

samedi 20 juin 2026

9307 - le sabordage

A Scapa Flow, le croiseur de bataille Derfflinger s'enfonce sous les flots

… Scapa Flow, 21 juin 1919, 12h20

A Scapa Flow, où il se morfond lui-même depuis plus de six mois, l’amiral Ludwig von Reuter a évidemment entendu les échos des tractations qui se déroulent à Paris depuis la mi-janvier et qui seront finalisées à Versailles le 28 juin, par la signature du Traité du même nom, un Traité qui - mais cela personne ne le sait encore - porte en lui tous les germes de la 2ème G.M.

Reuter sait donc que les vainqueurs de l’Allemagne, et en particulier les Anglais et les Français, risquent fort de mettre la main sur ses précieux dreadnought et croiseurs de bataille afin de les envoyer à la ferraille, s’en servir comme bateaux-cibles ou, pire encore, les intégrer purement et simplement à leur propre flotte.

Et pour un homme comme Reuter, pour un aristocrate pétri d’idées d’Honneur et de Tradition, une pareille perspective est rien moins qu’intolérable, ce pourquoi a-t-il pris des dispositions, si cette perspective venait à se matérialiser, pour que ces navires soient plutôt sabordés par leurs propres équipages.

Alors, le 21 juin 1919, à 11h20, convaincu que l’affaire n’est désormais plus qu’une question de jours, l’amiral allemand donne l’ordre fatidique d’ouvrir en grand toutes les vannes de purge, condamnant ainsi les bâtiments à s’enfoncer lentement sous les flots.

Quarante minutes plus tard, au moment où le cuirassé Friedrich der Grosse, qui fut longtemps le navire-amiral de Scheer, commence à donner fortement de la bande sur tribord, l’ensemble des autres navires hissent le pavillon impérial à leur grand mât, un geste que Beatty, rappelons-nous, avait formellement interdit depuis la fin du mois de novembre

C’est un geste grandiose encore que, bien sûr, parfaitement vain…


vendredi 19 juin 2026

9306 - une nouvelle marine réduite à presque rien

La nouvelle Reichsmarine ne put conserver que de vieux pré-dreadnought, ici le Braunschweig

… car la Marine de guerre de la nouvelle République de Weimar, qui a succédé à l’Empire allemand, est également réduite à sa portion congrue.

Alors que la Marine impériale allemande était, en 1914, la deuxième du Monde, la nouvelle Reichsmarine qui lui succède disparaît pour ainsi dire du classement, et tout est fait pour qu’elle n’y réapparaisse plus jamais !

Compte tenu des ravages qu’ils ont provoqué durant celle que chacun appelle désormais "La Grande Guerre", la Reichsmarine ne pourra plus posséder et mettre en service le moindre sous-marin, et les constructeurs allemands se verront quant à eux interdits d’en fabriquer, y compris pour le compte de pays étrangers.

Mais c’est pour la flotte de surface que le coup est assurément le plus dur à encaisser, du moins au niveau du prestige !

La Reichsmarine ne pourra en effet conserver que huit croiseurs légers bien inoffensifs, et rien de plus impressionnant que huit pré-dreadnought à peine bons pour la défense côtière.

Seule concession : comme ces derniers, non contents d’être quasi-inutiles, sont déjà fort anciens - le Braunschweig a par exemple été mis en service en 1904 - leur remplacement est autorisé, mais seulement unité pour unité, avec une limite de 10 000 tonnes pour le déplacement et un calibre de 280mm pour les canons (1), autrement dit… inférieure dans les deux cas aux pré-dreadnought actuels !

Et en pratique, cela veut également dire que tous les dreadnought et croiseurs de bataille de la défunte Hochseeflotte, actuellement hébergés à Scapa Flow ou dans des ports allemands, devront finalement être livrés aux vainqueurs de l’Allemagne, ce qui, pour Ludwig von Reuter, est parfaitement inacceptable…

(1) de cette double contrainte naîtront toutefois, dans quelques années, les fameux "cuirassés de poche" Deutschland, Admiral Scheer et Admiral Graf Spee

jeudi 18 juin 2026

9305 - des vainqueurs devenus bourreaux

Lloyd George, Orlando, Clemenceau et Wilson : des vainqueurs devenus bourreaux
… Paris, 18 janvier 1919

Si les marins de la défunte Hochseeflotte n’en finissent pas de se morfondre sur leurs navires ancrés à Scapa Flow, les cinq principaux vainqueurs de la 1ère G.M., à savoir la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, l'Italie et le Japon, réunis à Paris depuis le 18 janvier 1919, n’en finissent pas quant à eux de se quereller sur la manière dont ils vont se partager les dépouilles des vaincus ottomans, austro-hongrois et, surtout, allemands.

Jugée - mais à tort - comme la principale sinon la seule responsable de la guerre, celle-ci va en effet être soumise à des sanctions draconiennes, que chacun s’accorde aujourd’hui à juger excessives, et qui, surtout, vont paver la voie au nouveau conflit mondial qui éclatera dans vingt ans à peine.

De fait, la simple énumération des dites sanctions, qui dépasse de loin le cadre de cette chronique, donne carrément le vertige puisqu’elle comprend par exemple la perte de toutes les colonies d’outre-mer, mais aussi l’amputation de 15% du territoire national allemand au profit de la France, qui récupère l’Alsace-Lorraine perdue en 1870, de la Belgique, et aussi de la nouvelle Pologne, qui gagne de surcroit un accès à la Baltique grâce au bientôt célèbre "Corridor de Dantzig", tandis que la Rhénanie se voit quant à elle occupée par la France pour 15 ans.

Mais l’Allemagne est également condamnée à payer des indemnités de guerre qui sont à ce point astronomiques que personne parmi ses vainqueurs, qu'il faut bien appeler ses bourreaux, n’imagine vraiment comment elle parviendra jamais à s’en acquitter, et perd également la propriété de tous ses brevets, en plus de devoir livrer gracieusement quantités de matières premières, de marchandises et de biens.

Au plan militaire, elle voit aussi son armée réduite à seulement 100 000 hommes, et non contente de devoir livrer tous ses avions, son Aviation militaire est quant à elle carrément interdite à jamais.

Et sa Marine de guerre ne va pas non plus échapper au couperet…

mercredi 17 juin 2026

9304 - les damnés

Marins allemands pêchant à Scapa Flow : tromper l'ennui comme on peut...

… au total, ce ne sont donc pas moins de 74 bâtiments de guerre qui vont ainsi se retrouver au nord de l'Écosse, à attendre le sort que leur réservent leurs vainqueurs.

Et les dits vainqueurs ne sont nullement pressés de se mettre d'accord : les semaines, puis les mois s'écoulent sans que les équipages allemands, de plus en plus démoralisés, n'entrevoient la fin de leur ennui. 

Contraints de demeurer en permanence à bord de leurs bâtiments - il leur est en effet interdit de mettre le moindre pied à terre ! - ces damnés de l’autrefois glorieuse Marine de guerre allemande tuent le temps comme ils peuvent, y compris en péchant, une manière comme une autre de tromper l'ennui et aussi d’améliorer quelque peut l'ordinaire attendu que la nourriture, que les Britanniques refusent de livrer, leur est chichement acheminée deux fois par mois, et par bateaux, depuis l’Allemagne, et par un gouvernement allemand qui, en proie à des grêves et des insurrections communistes, a évidemment bien d’autres préoccupations en tête.

Déjà très bas, le moral des marins sombre carrément dans les abysses, excepté sans doute pour les plus politisés d’entre-eux. 

Déjà limites, les conditions sanitaires deviennent indescriptibles : sur les navires, la saleté est omniprésente, et la discipline au mieux limite, les marins n’acceptant souvent de se soumettre aux ordres de leurs officiers qu’après que ceux-ci aient été examinés, et entérinés, par leurs propres conseils.

Conscientes du problème, et faute de pouvoir mettre un terme à des discussions qui ne cessent de s’éterniser entre Alliés, les Autorités britanniques autorisent néanmoins le rapatriement progressif d’un nombre de plus en plus grand de marins : d’environ 20 000 en novembre 1918, leurs effectifs seront en effet ramenés à quelque 5 000 hommes six mois plus tard.

Mais si la promiscuité s’allège, le sentiment d’abandon et le désespoir ne cessent quant à eux de s’aggraver…