dimanche 24 mai 2026

9280 - who's to blame ?

Comme tous les journaux du Commonwealth, le Sun de Vancouver publia la version d'une grande victoire
… au Jutland, autant les responsables allemands que britanniques ont commis - nous l’avons vu - de nombreuses erreurs, qui se sont trop souvent traduites par d’importantes pertes humaines et matérielles.

Côté allemand, ces erreurs et pertes - de toute manière inévitables en temps de guerre - n’ont toutefois suscité ni reproche ni polémique, chacun estimant au contraire que l’Allemagne a bel et bien remporté une importante victoire, et aussi que dans cette affaire, Scheer et, surtout, Hipper - qui sera d’ailleurs bientôt anobli - ont agi au mieux, et fait tout ce qu’il était possible de faire… et même davantage.

Côté britannique, en revanche, les choses ne sont pas aussi simples !

L’énumération des pertes, largement supérieures à celles de l’adversaire, rend déjà la notion de "victoire" plus difficile à comprendre et à accepter. 

Qui est responsable de celles-ci ? Pourquoi Beatty n’a-t-il pas transmis à Jellicoe les renseignements dont celui-ci avait besoin ? Pourquoi Jellicoe s’est-il avéré incapable d’empêcher la fuite de l’escadre allemande qu’il avait pourtant à sa merci ? Pourquoi Evan Thomas a-t-il, par deux fois (!), et durant d'interminables minutes, perdu de vue les croiseurs de bataille de Beatty qu’il était pourtant censé protéger ?

Mis sur la sellette autant par leurs pairs que par l’opinion publique, les intéressés vont évidemment se défendre par tous les moyens possibles,… et tout aussi évidemment finir par s’accuser les uns les autres de toutes les erreurs et manquements qu’on leur reproche.

Pour l’heure, et comme on est encore en guerre, la discrétion reste bien sûr de mise, mais dans les années à venir, Jellicoe, Beatty et, quoi que dans une moindre mesure, Evan Thomas, vont chacun livrer leur vérité sur les évènements du Jutland, une vérité qui sera tout aussi évidemment acceptée comme parole d’évangile par leurs supporters, décriée par leurs opposants,… et discutée, encore aujourd’hui, par les historiens…

samedi 23 mai 2026

9279 - est-ce vraiment une victoire ?

Le Roi George V, félicitant officiers et marins devant le Warspite endommagé

… et le premier communiqué officiel, malheureusement diffusé APRÈS celui ô combien triomphant des Allemands ne va certes pas arranger les choses !

Dénué de passion, trop neutre, trop "technocratique", et reconnaissant de surcroit l’ampleur des pertes de la Grand Fleet, celui-ci ne fait en effet qu’accréditer l’idée d’une cuisante défaite de celle-ci en Mer du Nord !

Et comme telle n’est évidemment pas la volonté des autorités et des services de la Propagande, on se hâte d’en rédiger un deuxième, qui met cette fois l’accent sur les pertes allemandes, puis un troisième, qui exagère carrément celles-ci !

Comme en Allemagne, le Roi s’empresse également de se rendre au chevet de la Grand Fleet, de se montrer lui aussi devant un des cuirassés endommagés au combat - en l’occurence le Warspite - et de féliciter à son tour officiers et marins pour la grande victoire qu’ils viennent de remporter sur l’ennemi !

L’opinion publique n’en demeure pas moins dubitative. Si l’Offensive de la Somme, où plus de 200 000 soldats britanniques vont bientôt trouver la mort (1) renverra bientôt les pertes du Jutland au rang de simple anecdote, et si chacun, en Grande-Bretagne, finira par accepter l'affirmation selon laquelle les Allemands ont bel et bien fui le champ de bataille, et sont désormais plus que jamais claquemurés dans leurs ports, beaucoup ne parviennent toujours pas, et ne parviendront en fait jamais, à comprendre l’issue finalement fort décevante de cette bataille.

Avec les moyens dont elle disposait, moyens largement supérieurs à ceux de sa rivale, la Grand Fleet, se dit-on, aurait pu, et aurait surtout dû, obtenir un résultat bien meilleur !

Et du constat et du questionnement aux accusations, il n’y a qu’un pas, qui sera très vite franchi…

who’s to blame ? - à qui la faute ?

(1) tout aussi indécise que la Bataille de Verdun, la Bataille de la Somme, débutée le 1er juillet 1916, s’achèvera à la mi-novembre, et se traduira par plus de 600 000 morts et blessés chez les franco-britanniques !

vendredi 22 mai 2026

9278 - qu'est-ce qu'une victoire ?

La tourelle centrale du croiseur de bataille Lion, éventrée par une explosion interne au Jutland

… parlant de victoire, on a coutume de dire que le vainqueur d’une bataille est toujours celui qui reste maître du terrain après la bataille et la retraite ou la reddition de son adversaire.

Dans cette logique, la Bataille du Jutland est alors et sans conteste une victoire britannique, puisque c'est bel et bien la Royal Navy qui, une fois encore, et conformément à sa longue tradition, est restée maîtresse du terrain et a contraint la Marine impériale allemande à battre en retraite jusque dans ses ports, et ce sans plus guère d'espoir d'en ressortir un jour.

Mais en Grande-Bretagne, l’annonce de cette bataille, et de son issue, est pourtant loin de soulever autant d’enthousiasme qu’en Allemagne !

"De l'autre côté de la mer du Nord, la perception de ce qui allait bientôt être connu des Britanniques sous le nom de Bataille du Jutland était radicalement différente. Les attentes populaires, fondées sur des siècles de suprématie navale, avaient toujours été démesurées, et seule la destruction totale de la flotte allemande aurait été acceptable pour le public britannique. 

Les questions de stratégie et de sécurité nationale n'entraient pas en ligne de compte. On s'attendait simplement à une défaite cuisante des Allemands. À la lumière de cette vision, ce qui se produisit réellement au Jutland s’avéra bien en deçà des espérances. 

Même pour les professionnels, il n'y eut ni triomphe ni victoire. Pour Jellicoe, Beatty, l'Amirauté et les hommes de la Royal Navy, la Bataille du Jutland constitua une profonde déception. Avant même que la Grand Fleet ne soit rentrée au port, les premières rumeurs de défaite commencèrent même à circuler, suscitant une vive inquiétude au sein de la section de l'Amirauté chargée de diffuser les communiqués et de contenir l'enthousiasme démesuré du public" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, pages 501-502

jeudi 21 mai 2026

9277 - une victoire morale

Le sabordage du Lützow : un hommage à la qualité de construction allemande...
... de cette réalisation à sa conclusion logique, il n’y a qu’un pas, que Scheer lui-même va franchir allègrement, en plaidant bientôt pour le retour de la guerre sous-marine à outrance et, en conséquence,… pour le transfert à cette arme de toute la main d’oeuvre et de tout l’acier jusque-là affectés à la construction des grands navires de guerre.

Pour la Hochseeflotte, la victoire au Jutland est une victoire à la pyrrhus, qui marque aussi le début des heures sombres.

Pourtant, s’il y a bien un hommage que l’on se doit de rendre à cette Hochseeflotte partie de zéro, c’est d’être parvenue, en seulement quelques années, à former des équipages en mesure de rivaliser avec ceux d’une Grand Fleet quant à elle héritière directe d’une tradition multi-centenaire, et aussi, et peut-être surtout, d’être parvenue à construire des navires de guerre au moins égaux, et souvent supérieurs, à ceux de son adversaire, ce qui, si on se rappelle l’apparition du Dreadnought en 1906et l’obligation pour l’Allemagne de mettre aussitôt au rancart tous les cuirassés qu’elle avait déjà construit jusque-là, n’est pas un mince exploit !

Au Jutland, bien que confrontés, comme c'était la norme depuis le début de la guerre, à un ennemi largement supérieur en nombre, les dits navires, et en particulier les croiseurs de bataille, ont véritablement fait merveille, et ont réussi à survivre à un déluge d’obus qui a littéralement annihilé les Indefatigable, Queen Mary et Invincible, en faisant plus d’un millier de morts à chaque fois, alors que le seul Lützow n’a, lui, finalement été sabordé que par les Allemands eux-mêmes, et après évacuation de son équipage.

En définitive, Deutsche Qualität oblige, les copies allemandes des dreadnought et croiseurs de bataille britanniques se sont donc avérées meilleures que les originaux, ce qui, quelque part, représente pour leurs concepteurs et utilisateurs une incontestable victoire morale.

Les guerres, toutefois, ne se gagnent jamais avec des victoires morales…

mercredi 20 mai 2026

9276 - le début des heures sombres

Le Baden, en mai 1918 : ultime cuirassé mis en service au sein de la Hochseeflotte
… partout en Allemagne, les murs se couvrent donc d'affiches de Propagande soulignant fièrement les trois croiseurs de bataille, les trois croiseurs-cuirassés, les torpilleurs et les cent-treize mille tonnes de ferrailles anglaises envoyés par le fond

Reste que même devenus héros nationaux au lendemain de la bataille, Scheer et Hipper ne sont pas dupes, puisque ce résultat flatteur ne remet nullement en cause la supériorité numérique de la Grand Fleet qui, dans moins d'un mois, s'offrira même le luxe de sortir en mer avec davantage de cuirassés et de croiseurs de bataille qu'elle n'en alignait au Jutland !

Côté allemand, les navires endommagés, en ce et y compris le miraculé Seydlitz, seront certes rapidement remis en état, et la Hochseeflotte recevra même, dans un mois, son premier super-dreadnought, le Bayern, doté, tout comme les Queen Elizabeth, de huit pièces de 380mm, puis, au début de l’année suivante, son jumeau Baden, et finalement, en mai 1917, le croiseur de bataille Hindenburg.

Mais ces trois bâtiments seront aussi les derniers grands navires de ligne mis en service par la Hochseeflotte avant la fin de la guerre.

Car bien que victoire allemande au niveau des pertes infligées autant que subies, la Bataille du Jutland n’a strictement rien changé à l’équilibre des forces en Mer du Nord, où la Grand Fleet règne toujours en maîtresse absolue, et où la Hochseeflotte se retrouve à nouveau contrainte à demeurer dans ses ports sous peine de subir une inévitable destruction en mer.

Et comme plus personne, pas même Reinhard Scheer, n’envisage de monter une seconde opération visant une fois encore à attirer une partie de la flotte britannique dans un piège, la conclusion ne va pas tarder à s’imposer : puisqu’on ne peut plus espérer l’emporter un jour sur la Grand Fleet, à quoi bon continuer à construire de grands et puissants navires de guerre ?

mardi 19 mai 2026

9275 - le temps des félicitations

Guillaume II, sur le Friedrich der Grosse, félicitant les équipages après la Bataille du Jutland
… Wilhelmshaven, 5 juin 1916

Et pour bien célébrer cette formidable victoire allemande et la proclamer à la face du monde, qui de mieux que l’Empereur Guillaume II lui-même ?

Le 5 juin, le monarque débarque donc à Wilhelmshaven et, depuis le pont du Friedrich der Grosse, félicite chaleureusement tous les officiers de la Hochseeflotte spécialement réunis pour l’occasion.

"Honneurs et récompenses furent prodigués à la flotte à une échelle sans précédent. Cette manifestation de triomphalisme n'avait rien de feint : la Flotte de Haute Mer avait bel et bien coulé plus de navires qu'elle n'en avait perdus, elle s'était conduite avec une courageuse détermination tout au long de la bataille, et ses navires avaient amplement justifié la confiance de leurs concepteurs en leur capacité à résister à presque tout ce que les Britanniques pouvaient leur opposer" (1)

Et de fait, en combattant à environ deux contre trois, avec seulement cinq croiseurs de bataille contre neuf et seize cuirassés contre vingt-huit - les six pré-dreadnought de l’amiral Mauve ne comptant pas - et avec des canons de seulement 280 ou 305mm contre 305, 343 et même 381mm chez les Britanniques, la Hochseeflotte, cette marine de "parvenus" sans passé ni tradition, a réussi à infliger à son adversaire des pertes de quelque trois contre deux, coulant trois croiseurs de bataille, trois croiseurs-cuirassés et une dizaine de plus petits bâtiments pour un total de 113 000 tonnes, en ne perdant elle-même qu’un croiseur de bataille, un pré-dreadnought sans réelle valeur militaire, quatre croiseurs légers, et une demi-douzaine de petits bâtiments pour un total de 62 000 tonnes seulement.

Et le bilan est tout aussi favorable au niveau des pertes humaines, les Britanniques déplorant en effet quelque 7 000 morts et blessés contre 3 000 côté allemand…

(1) ibid, page 501

lundi 18 mai 2026

9274 - l'heure de l'exultation

Lourdement endommagé, le Seydlitz reprendra néanmoins du service dès le mois d'octobre

… et c’est du côté allemand que l’exultation est la plus visible,… mais aussi la plus rapide

"Ayant une distance plus courte à parcourir, les Allemands furent naturellement les premiers à regagner le port. Cela leur conféra un avantage immense dans la guerre des mots qui allait s'ensuivre au sujet des résultats de ce qu'ils appelèrent la Bataille du Skagerrak.

De leur point de vue, ils avaient remporté une grande victoire. Scheer prétendit initialement avoir coulé trois croiseurs de bataille, un super-dreadnought (identifiant à tort le Warspite), deux croiseurs cuirassés, deux croiseurs légers et treize destroyers. 

À ce stade, les Allemands n'admirent qu'avec prudence la perte du Pommern et du Wiesbaden, tout en concédant que le Frauenlob et quelques destroyers n'étaient pas encore rentrés. 

Ils dissimulèrent la perte du Lützow, de l'Elbing et du Rostock. 

D'une seule voix, la nation allemande déborda d'exultation et de jubilation patriotique. Des titres en lettres capitales clamaient la nouvelle de la « victoire », d'abord à chaque coin de rue en Allemagne, puis se propageant rapidement jusqu'à ce que le reste du monde fût convaincu que la Royal Navy avait été vaincue. 

Tout l'auguste appareil d'État fut mobilisé pour amplifier les célébrations nationales qui s'ensuivirent, à présent que la longue ombre de la suprématie navale britannique semblait avoir été dissipée" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, page 500