mercredi 15 avril 2026

9241 - saisir l'aubaine

Le croiseur de bataille Derfflinger, en action, 31 mai 1916

… 15h48

Quatre des six croiseurs de bataille de Beatty alignent des pièces de 13,5 pouces (343mm) qui portent à 22 000 mètres, soit bien plus loin que les 11 pouces (280mm) et 12 pouces (305mm) des navires allemands, lesquels offrent une portée ne dépassant guère 17 000 et 19 000 mètres.

Sur le papier, les Lion, Princess Royal, Queen Mary et Tiger pourraient donc ouvrir le feu bien avant que leurs adversaires soient eux-mêmes à portée… si les télémètres britanniques, gênés par la fumée mais aussi par les vibrations de ces mastodontes qui avancent à pleine vitesse, parvenaient à mettre au point et à transmettre leurs informations aux directeurs de tirs et, à travers eux, aux canonniers.

Sur le Lion, un jeune cadet ne peut d’ailleurs s’empêcher de noter que "Je n'arrivais pas à réaliser que nous étions en présence de l'ennemi. Ce qui m'a paru assez étrange, c'est que, alors que la distance à laquelle nous l'avions aperçu n'était que d'environ 23 000 yards [21 000 mètres], nous n'avons ouvert le feu que lorsque la distance affichée sur nos viseurs est tombée à 18 500 yards [17 000 mètres]" (1)

Les Allemands, bien sûr, sont trop heureux de l’aubaine,… et même les premiers à ouvrir le feu, à 15h48

Le Lützow tire sur le Lion, le Derfflinger sur le Princess Royal, le Seydlitz sur le Queen Mary, le Moltke sur le Tiger, et le Von der Tann sur l’Indefatigable, ce qui, par la force des choses, ou plus exactement la simple loi du nombre, laisse provisoirement le New Zealand en paix.

Côté britannique, et puisqu'on est à six contre cinq, les Lion et Princess Royal ont résolu de s’en prendre simultanément au Lützow - ce qui, au demeurant ne va certes pas les aider à régler leurs tirs ! - tandis que les Tiger, New Zealand et Indefatigable doivent respectivement viser les Seydlitz, Moltke et Von der Tann. 

Sur le Queen Mary, des signaux mal interprétés font néanmoins en sorte qu’au lieu de s’en prendre, tel que prévu, au Derfflinger, les canonniers décident plutôt de reporter leurs tirs sur le Seydlitz, lui-même visé par le Tiger, en sorte que, durant de longues minutes, le dit Derfflinger va ainsi se retrouver en mesure de tirer sans être inquiété par qui que ce soit en retour…

(1) ibid, page 97

mardi 14 avril 2026

9240 - six contre cinq

Evan Thomas et son fidèle chien Jack, sur le pont du cuirassé Barham

… 15h20

Les deux flottes continuent donc de converger l’une vers l’autre sans même le savoir, mais à 15h20, la visibilité étant meilleure de son côté que de celui de Beatty, Hipper est le premier à apercevoir son adversaire.

Trois, quatre, cinq, non : six croiseurs de bataille anglais marchant à pleine vitesse ! 

Sur la passerelle du Lützow, Hipper, qui n’en a lui-même que cinq, ne s'attendait certes pas à voir arriver les Britanniques aussi rapidement, mais comme il sait que Scheer et ses cuirassés ne sont qu'à quelques dizaines de kilomètres en arrière de lui, et que son rôle, dans cette affaire, se limite en définitive à jouer l'appât en faveur de ce dernier, il décide donc de virer aussitôt au sud afin que le piège conçu par son commandant-en-chef puisse se refermer sur les Anglais.

Dix minutes plus tard, sur la passerelle du Lion, Beatty découvre à son tour la ligne allemande : cinq croiseurs de bataille, soit une proie qui lui semble d’autant plus à sa portée qu’il sait que Jellicoe a lui-même commencé à abattre vers lui et, surtout, qu’Evan Thomas, qui s’est enfin rendu compte de sa méprise, s’efforce de le rejoindre depuis maintenant près d’une heure avec ses quatre super-dreadnought.

Par une étrange ironie, les deux amiraux rivaux partagent donc à présent le même cap, le même objectif mais aussi, et surtout, la même ignorance,... puisqu’aucun des deux ne soupçonne en effet la présence dans les parages de toute la flotte cuirassée de l'adversaire !

Pour l'heure, chacun s’efforce en fait de manœuvrer de manière à se présenter parallèlement l'un à l'autre, c-à-d avec la possibilité d'utiliser toutes ses tourelles - donc toute sa puissance de feu - en même temps.

Hélas, les ronds dans l'eau exécutés à pleine vitesse par ces onze mastodontes d'acier, mais aussi par leurs flottilles de croiseurs légers et de torpilleurs respectifs, ont immédiatement pour effet de couvrir la mer d'effrayants nuages de fumée qui vont singulièrement compliquer le travail des canonniers...

lundi 13 avril 2026

9239 - de quelle menace s’agit-il au juste ?

L'étrange silhouette du porte-hydravions Engadine, en 1915

 … 14h45

"Les conséquences de cette méprise apparemment mineure dans la transmission des signaux allaient s’avérer graves. 

L'écart initial de 8 kilomètres qui séparait déjà Beatty d'Evan-Thomas était trop important pour [autoriser au second] un appui rapproché efficace. 

Cet écart s'était désormais creusé à environ 16 kilomètres. À 14 h 35, le Galatea fit un nouveau rapport : "Urgent. Importante fumée aperçue, comme provenant d'une flotte se dirigeant vers l'est-nord-est.

Quelle que soit la nature de cette menace à l'horizon, les croiseurs de bataille allaient désormais devoir l'affronter seuls. (1)

Mais de quelle menace s’agit-il au juste ?

Pour le savoir, Beatty décide alors, à 14h45, d’utiliser un des appareils de son propre porte-hydravions, l’Engadine. Le temps de monter au vent, le dit appareil ne peut toutefois décoller que 20 minutes plus tard, et s’il parvient de fait à repérer peu après l’escadre de Hipper, et à en évaluer plus ou moins correctement la route, la vitesse et la composition, il s’avère en revanche parfaitement incapable de transmettre ces informations vitales à qui que ce soit, et en particulier à Beatty sur le Lion !

Que ce soit du côté allemand, avec des zeppelins, ou britannique, avec un hydravion, les reconnaissances aériennes sur lesquelles chacun avait fondé tant d’espoirs n’auront finalement débouché sur rien, et c’est donc dans l’ignorance totale de ce à quoi ils ont affaire, et surtout de ce qui se trouve derrière (!), que Beatty et Hipper sont donc condamnés à s’affronter dans les minutes suivantes...

(1) ibid, page 79

dimanche 12 avril 2026

9238 - double confusion

Le cuirassé Barham, après la Bataille du Jutland. Notez les fanions au mat

... non contente de n’avoir été ni conçue, ni même voulue, par aucun des protagonistes, la plus grande bataille de cuirassés de l'Histoire est en effet destinée à se dérouler du début à la fin sous le signe de la plus extrême confusion.

Confusion au niveau de l'identification de l'ennemi tout d'abord, puisque ni l'Elbing ni le Galatea, qui se sont tous deux repliés vers leurs chefs de file peu après les premiers échanges de tirs, n'ont pas été en mesure d'identifier clairement ce à quoi ils s’étaient heurtés.

Confusion dans les transmissions ensuite, qui, nous l’avons dit, s'opèrent encore au moyen de fanions et de lampes Aldis,… fort peu visibles dans l'excitation de la bataille et au vu des exécrables conditions de visibilité causées par un plafond nuageux à moins de 300 mètres... et aussi par les monstrueux torrents de fumée noire crachés en permanence par ces dizaines de navires qui, dans leur écrasante majorité, chauffent encore au charbon.

Dans l'immédiat, la conséquence la plus importante - et comme nous allons le voir la plus dommageable pour les Britanniques - est que les quatre super-dreadnought d'Evan Thomas, dans l'ignorance totale des événements, vont poursuivre leur route comme si de rien n'était pendant une dizaine de minutes alors que les six croiseurs de bataille de Beatty viennent quant à eux d'infléchir leur cap en direction de l'escadre allemande.

"En résumé, le Barham, navire amiral de la 5ème Escadre de Combat, était trop éloigné pour lire le signal émis par le Lion. Les super-dreadnought zigzaguaient, guidés depuis le Lion par des pavillons de signalisation relayés par les faisceaux lumineux du Tiger. Si les pavillons étaient grands, ils étaient néanmoins difficilement lisibles à huit kilomètres. 

Il est également crucial de comprendre qu'ils n'étaient hissés que brièvement avant d'être abaissés, signal d'exécution de l'ordre. L'épaisse fumée qui s'échappait des croiseurs de bataille tandis qu'ils augmentaient simultanément leur pression de vapeur pour compenser l'accroissement de leur vitesse, rendait la lecture des signaux à longue distance encore plus difficile. Malheureusement, le Tiger compliqua encore la situation en omettant de relayer le signal par ses projecteurs" (1)

(1) ibid, pages 77-78 

samedi 11 avril 2026

9237 - Der Tag

Le croiseur léger Elbing eut l'honneur de mettre le premier coup au but de la Bataille du Jutland
... 14h28

"Der Tag [Le Grand Jour], était enfin arrivé. 

Aussitôt, le Galatea se lança à la poursuite des destroyers. Le commodore Alexander-Sinclair, qui les avait d'abord pris pour des croiseurs légers, fit hisser le signal "Ennemi en vue" à 14 h 18 et transmit un rapport radio : "Urgent. Deux croiseurs probablement hostiles en vue, cap est-sud-est, route inconnue" (1)

"Messieurs les Anglais, tirez les premiers", et de fait c'est le Galatea britannique qui, à 14h28, donne le coup d'envoi,… mais, comme souvent depuis le début de la guerre, c'est l'Elbing allemand qui, huit minutes plus tard, s'offre le premier coup au but : un 150mm qui touche le Galatea... sans exploser.

Comme le souligna un matelot du Galatea, "L’obus traversa la coque, notre infirmerie, une autre cloison et finit par faire une petite bosse de l'autre côté du navire, mais, heureusement pour nous, il n’explosa pas car il se trouvait juste au-dessus du magasin de munitions des pièces de 4 pouces, et je ne pense pas qu'il soit nécessaire de préciser ici ce qui se serait passé dans ce cas" (2)

Un marin du croiseur anglais se précipite aussitôt pour le jeter à la mer.

"Nom de Dieu qu'il est chaud, le salaud !", s'exclame-t-il en retirant sa main encore plus vite qu'il ne l'avait avancée.

La Bataille du Jutland vient donc de commencer sous le signe de la confusion,... et cette confusion n'est aucunement décidée à tirer sa révérence...

(1) et (2) ibid, pages 75-76

vendredi 10 avril 2026

9236 - quand un mystérieux navire entre en scène

Le vapeur danois N. J. Fjord : au mauvais endroit, au mauvais moment...

… 14h10

Pour l’heure, et aussi incroyable cela puisse-t-il sembler, Beatty n’a toujours pas aperçu le moindre navire allemand, et Hipper le moindre navire britannique, et l’ironie est telle que dans quelques minutes, la flotte du premier risque même de se retrouver derrière celle du second et devant celle de Scheer,... mais toujours parfaitement inconsciente de la présence de l'une et de l'autre !

A 14h10, les avant-gardes de Hipper et de Beatty sont en tout cas toujours séparées d'une soixantaine de kilomètres - donc toujours invisibles l'une de l'autre.

Mais à mi-chemin entre les deux - et donc cette fois visible par l'un et l'autre camp ! - un mystérieux navire vient d'apparaître, en l’occurrence le N. J. Fjord, un bien innocent vapeur danois, donc neutre et simplement coupable de se trouver au mauvais endroit et au mauvais moment.

"Peu avant 14 h 00, il fut aperçu par le croiseur léger allemand Elbing, du 2ème Groupe de Reconnaissance. Comme il se doit, deux destroyers furent alors dépêchés pour enquêter 

(…). À 14 h 10, le Galatea, navire amiral du commodore Edwyn Alexander-Sinclair de la 1ère Escadre de croiseurs légers et navire le plus à l'est de l'escorte de Beatty, aperçut également le N. J. Fjord. 

Lui aussi s’avança pour enquêter, accompagné du Phaeton. Alors que les extrémités des deux formations convergeaient vers le malheureux N. J. Fjord, le Galatea fut surpris d’apercevoir deux destroyers allemands le long de son bord, avec leurs embarcations à l'eau et leurs équipes d'arraisonnement déjà en route pour contrôler les documents de cargaison du N. J. Fjord" (1)

(1) Steel et Hart, op cit. pages 74-75

jeudi 9 avril 2026

9235 - doutes contre convictions

... 31 mai 1916, 14h00

Et alors que les services de cryptanalyse britanniques ont correctement identifié les intentions allemandes, et donc incité la flotte à appareiller, ne voilà-t-il pas qu’ils se mettent à douter d’autant plus que les relevés de la radiogoniométrie signalent toujours la présence du Friedrich der Grosse, navire-amiral de Scheer, à Wilhemshaven !

Simple ruse de guerre : en prenant la mer, le cuirassé allemand a tout simplement permuté son indicatif avec celui d’un poste côtier voisin, mais autant sur l’Iron Duke que sur le Lion, chacun commence à se dire que le fameux message "31 Gg 2490" n'est peut-être qu'un message de routine, et toute cette sortie finalement rien d'autre qu’un nouveau coup d’épée dans l’eau.

Et l'ironie veut qu'au même moment, et autant sur le Friedrich de Grosse et le Lützow, Scheer et Hipper demeurent pour leur part résolument convaincus que les navires britanniques n'ont toujours pas levé l'ancre !

Doutes d'un côté et convictions de l'autre, à 14h00, et toujours cap au nord, les cinq croiseurs de bataille de Hipper ont en tout cas dépassé le bateau-phare de Horns-Reef et sont en route vers l'entrée du Détroit du Skagerrak, suivis, à une soixantaine de kilomètres en arrière - donc hors de leur vue - par les vingt-deux dreadnought et pre-dreadnought de Scheer.

Dans le même temps, et sur deux colonnes, les six croiseurs de bataille de Beatty progressent toujours vers l'est, suivis par le Warspite et les trois autres super-dreadnought d'Evan Thomas, positionnés dans leur nord-ouest, à quelque 8 kilomètres de distance.

Plus loin au nord, et tout autant hors de leur vue, les vingt-huit cuirassés de Jellicoe et Jerram, après avoir cheminé vers l'est durant plusieurs heures, viennent de mettre cap au sud-est afin de se rapprocher des croiseurs de bataille…