vendredi 26 juin 2026

9313 - des figurants de plus en plus gros

Le Colorado américain de 1921 : 33 000 tonnes et 8 canons de 406mm

… car si la Bataille du Jutland, par le nombre, le tonnage et la puissance des navires engagés, fut bel et bien un affrontement titanesque, elle fut aussi, comme nous l’avons vu, un affrontement extraordinairement confus, un affrontement au résultat aussi décevant pour un camp que pour l’autre, et surtout un affrontement sans la moindre conséquence sur l’issue finale de la guerre qui, comme tant d’autres avant elle, fut au bout du compte gagnée par la pure et simple attrition sur le Front terrestre.

Même s’ils impressionnent toujours les foules, et continuent aujourd’hui de fasciner les grands et petits enfants avec leurs énormes canons, leurs épaisses plaques de blindage, et aussi leur look tellement badass, les cuirassés n’ont jamais, durant ces quatre années de guerre, fait la preuve d’une quelconque utilité guerrière, et en tout cas jamais justifié les sommes colossales investies en eux.

Mais après cette guerre où ils n’ont donc fait, au mieux, qu’une vague et fort lointaine figuration, et de surcroit maintes fois démontré leur grande vulnérabilité aux mines et aux sous-marins - en attendant de la démontrer un jour face aux avions - le plus extraordinaire, en définitive, est que les cuirassés, loin de tomber immédiatement dans l’oubli, vont au contraire continuer de drainer les crédits militaires, et continuer de croître en tonnage, en puissance et, bien évidemment, en coût !

Du Dreadnought de 18 000 tonnes et 10 canons de 305mm de 1906, on était déjà passé en moins de dix ans ans au Warspite de 32 000 tonnes et 8 canons de 381mm. Mais à la signature de l’Armistice, Américains et Japonais, pour ne parler que d’eux, sont sur le point de lancer des cuirassés, comme le Colorado de 1921, dotés de pièces de 406mm théoriquement capables d'envoyer un obus de 1 200 kilos à près de 40 kilomètres, et dans vingt ans, on verra carrément des cuirassés japonais avouer 70 000 tonnes et 9 canons de 460mm… et préfigurant eux-mêmes d’hypothétiques navires encore plus gros et dotés de pièces de 510mm !

Naturellement, cette croissance vertigineuse de la taille des canons et du poids des obus - un 406mm est environ 300 kilos plus lourd qu'un 380mm, lui-même de 500 kilos plus lourd qu'un 305mm ! - n’ira pas sans poser d'immenses problèmes mécaniques mais aussi financiers, que ce soit dans la manière d'assurer la rotation des tourelles, l'élévation des pièces, ou l'acheminement des obus depuis les soutes jusqu'aux canons…

jeudi 25 juin 2026

9312 - tout ça pour ça ?

Le Jutland, une bataille de titans... sans vainqueur ni vaincu

… dès son apparition, en 1906, le Dreadnought avait donc révolutionné le petit monde des cuirassés, et poussé toutes les grandes puissances à mettre aussitôt au rancart tous ceux qu'ils possédaient déjà pour les remplacer par des copies de ce navire nouveau genre.

Mais dès le début de la 1ère G.M., ces titans des mers, qui étaient pourtant les machines de guerre les plus sophistiquées, les plus puissantes, et aussi les plus coûteuses jamais conçues par l’Homme, s’étaient révélés à ce point vulnérables aux mines et aux torpilles de sous-marins qu’Allemands et Britanniques, pour les préserver, avaient très vite préféré les laisser au port, laissant dès lors à des navires bien plus petits, bien moins prestigieux,… et beaucoup moins chers (!), le soin de partir au combat !

Ces derniers, croiseurs légers ou destroyers étaient, bien sûr, encore plus vulnérables aux mêmes mines et aux mêmes torpilles, mais leur disparition éventuelle ne provoquait en revanche ni deuil national ni crise de panique chez les comptables de l’État.

En conséquence, et pendant quatre ans, les dreadnought des deux camps ne brillèrent en vérité que par leur absence. Et comme leurs cousins croiseurs de bataille ne firent qu’à peine mieux à cet égard, le résultat final s'avéra franchement pitoyable, surtout en regard de tout l’enthousiasme qu’ils avaient suscité,... et de tous les sacrifices financiers qu’ils avaient réclamé dans l'avant-guerre.

Et lorsqu’après deux ans de quasi-immobilisme, l’affrontement tant espéré, ou redouté, entre ces titans eut finalement lieu, au Jutland, le 31 mai 1916, celui-ci fut très loin de répondre aux attentes des uns et des autres, et se termina de surcroit sans véritable vainqueur ou vaincu, chacun estimant même, à grands renforts de forts bons arguments, avoir remporté la victoire !

Et comme après le Jutland, il n’y eut plus rien, ou en tout cas rien de nature à retenir quelque peu l’attention du public, la seule question qui vient alors à l'esprit est...

... tout ça pour ça ?

mercredi 24 juin 2026

9311 - les survivants d'un autre âge

Le Schleswig-Holstein tirant sur les positions polonaises près de Dantzig, 1er septembre 1939

… dès son apparition, en 1906, le Dreadnought avait immédiatement rendu obsolètes tous les cuirassés antérieurs, dont certains étaient pourtant très récents, et d’autres… même pas encore achevés !

Irrémédiablement déclassés en vitesse, en blindage et en puissance de feu par la nouvelle vedette du moment, ceux-ci étaient devenus, par la force des choses, des… pré-dreadnought, et avaient très rapidement été relégués en 2ème ou 3ème ligne, sacrifiés, comme à Gallipoli, dans des missions sans espoir, utilisés, comme au Jutland, "pour faire nombre" et par simple charité envers leurs équipages, ou tout simplement expédiés à la ferraille.

Mais paradoxalement, en Allemagne, ces "coule-tout-seuls", vont réussir à survivre bien plus longtemps que ceux qui devaient les remplacer !

Soumise elle aussi au fameux "diktat" de Versailles, la nouvelle Reichsmarine va en effet, faute d’alternative, continuer à les utiliser, en les modernisant autant que faire se peut, en les modifiant parfois profondément, ou encore en les employant régulièrement comme brise-glaces en Baltique durant les mois d’hiver.

Les Preussen et Lothringen seront par exemple désarmés et transformés en bateaux-mères pour dragueur de mines, puis en navires-dépôts, avant d’être retirés du service à la fin des années 1920, et démolis dans la foulée, alors que les Braunschweig, Elsass et Hannover serviront dans leur rôle originel respectivement jusqu’en 1926, 1930 et 1936, avant d’être ferraillés dans les années suivantes 

Le Hessen demeurera quant à lui en service actif jusqu’en 1934, avant d’être converti en navire-cible, un rôle qu’il continuera à tenir durant toute la 2ème G.M…. et même jusqu’en 1960, sous pavillon soviétique !

Mais des huit pré-dreadnought de la petite Reichsmarine, ce sont sans conteste les Schlesien et Schleswig-Holstein qui connaîtront la carrière la plus longue et aussi la plus étonnante : après avoir servi tout au long des années 1920 et 1930, puis être passés sous le contrôle de la nouvelle Kriegsmarine d’Adolf Hitler, ces navires d’un autre âge seront encore utilisés en Baltique durant toute la guerre, le Schleswig-Holstein ayant même le double honneur de tirer les premiers obus de la 2ème G.M. le 1er septembre 1939, contre les positions polonaises de la Westerplatte, puis de servir ses nouveaux propriétaires soviétiques jusqu’en 1966, en tant que navire-cible échoué sur le rivage…

mardi 23 juin 2026

9310 - d'armes absolues à vulgaires proies

"Mais on l'a quand même coulé, n'est-ce pas ?", caricature américaine, 1921

… la disparition du super-dreadnougth Baden en aout 1921 ne marque pourtant pas la fin définitive des cuirassés de la Hochseeflotte.

Étant demeurés en Allemagne après l’Armistice, les quatre Nassau et les quatre Helgoland seront en effet répartis, tel qu’initialement prévu, entre les différents vainqueurs de l’Allemagne, à l’exception du Rheinland qui, en trop mauvais état, sera simplement expédié à la démolition en juin 1920

Attribués aux Japonais, l’Oldenburg et le Nassau n’intéresseront finalement pas ces derniers, qui, en conséquence, décideront plutôt de les envoyer dans des chantiers de démolition, où ils seront respectivement ferraillés en 1921 et 1922

Attribués aux Britanniques, le Posen, l’Helgoland et le Westfalen ne retireront pas davantage l’attention de ceux-ci, et seront dès lors ferraillés eux aussi entre 1922 et 1924

Devenu français en avril 1920, le Thüringen sera quant à lui remorqué jusqu’à Gâvres (Morbihan) puis échoué afin de servir de navire-cible. Brisé en deux à la fin de 1921, il sera ensuite partiellement ferraillé sur place entre 1923 et 1933

En définitive, ce sera donc l’Ostfriesland, attribué aux Américains, qui connaîtra la fin la plus intéressante, mais aussi la plus spectaculaire. Arrivé aux États-Unis par ses propres moyens, et sous pavillon américain, ce dernier sera ensuite ancré près de Cape Henry (Virginie) pour servir de cible à un nouveau type d’arme : la bombe d’avion.

Menés par le bientôt célèbre Billy Mitchell, les essais de bombardement, au départ infructueux, connaîtront leur apothéose le 21 juillet 1921 lorsque Mitchell, désobéissant aux ordres, aura l’idée de remplacer les bombes de 230 et 600 livres, parfaitement inefficaces, par des bombes "géantes" de 2 000 livres (910 kg) qui provoqueront rapidement le chavirage du cuirassé allemand.

En 1914, les marins du monde entier considéraient les cuirassés comme les armes absolues de la guerre sur mer

Sept ans plus tard, les aviateurs du monde entier ne les voient déjà plus que comme de vulgaires proies...

lundi 22 juin 2026

9309 - les fantômes de ScapaFlow

L'épave du cuirassé Kaiser, renflouée et prise en remorque

… sans véritable valeur militaire, à l’exception du Baden, les navires allemands qui ont survécu au sabordage du 21 juin seront transférés aux différentes marines alliées, qui s’en serviront le plus souvent comme navires cibles avant de tous les envoyer après quelques années au parc à ferrailles, le dernier d’entre-eux, le croiseur léger Emden, en 1926.

Remis en état en juillet 1919, et seul véritable rescapé du désastre, le super-dreadnought Baden sera remorqué jusqu’à Invergordon, puis longuement inspecté par les Britanniques. 

Bien qu’en relativement bon état, il ne sera cependant pas intégré dans les rangs de la Royal Navy, l’heure n’étant plus à la constitution de larges flottes cuirassées. 

En janvier 1921, le Baden sera utilisé à plusieurs reprises comme navire-cible pour les essais des nouveaux obus de 381mm qui, au Jutland, rappelons-nous, se brisaient le plus souvent contre les blindages allemands sans les pénétrer. 

Le 16 aout 1921, ces essais terminés, le Baden sera finalement sabordé en haute mer, après avoir malgré tout réussi à démontrer, s’il en était encore besoin, la qualité de la construction navale allemande.

Tout au long des années 1920 puis 1930, et parce qu’ils gênent malgré tout la navigation, quarante-cinq des cinquante-deux navires allemands engloutis à Scapa Flow seront quant à eux renfloués, dans des conditions extrêmement difficiles, pour être ensuite expédiés directement chez les ferrailleurs, le dernier d’entre-eux, le croiseur de bataille Derfflinger en 1939,… à l’aube d’une nouvelle guerre mondiale !

Aujourd’hui encore, trois cuirassés et quatre croiseurs légers de la Hochseeflotte hantent toujours les eaux de Scapa Flow, à la plus grande joie des plongeurs très expérimentés qui leur rendent parfois visite….

 

dimanche 21 juin 2026

9308 - Sic transit gloria mundi

Le croiseur de bataille Hindenburg : seul le haut des superstructures émerge encore

… et ce n’est qu’à 12h30 que les Britanniques se rendent enfin compte de ce qui est en train de se passer dans la rade de Scapa Flow.

Branle-bas de combat ! Chacun se précipite vers toutes les embarcations disponibles afin de monter à bord des navires pour, sinon les empêcher de couler, du moins les échouer sur le rivage.

Mais pour la majorité d’entre-eux, il est déjà trop tard : à 17h00, lorsque le croiseur de bataille Hindenbourg s’engloutit à son tour, cinquante-deux des soixante-quatorze navires allemands présents dans la rade ont disparu, dont cinq croiseurs de bataille sur cinq et dix cuirassés sur onze !

Chez les Britanniques, c’est évidemment la consternation, et bientôt la colère car chacun accuse ces infâmes marins allemands d’avoir "rompu l’armistice" (!), ce qui leur vaut d’être aussitôt expédiés dans un camp de prisonniers de guerre, le dernier d’entre-eux, Ludwig von Reuter lui-même, n’étant libéré qu’en janvier 1920.

La Hochseeflotte a vécu, et l’ironie veut que la plus grande partie de celle-ci ait fini au fond de la même baie écossaise qui, durant toute la guerre, avait hébergé son ennemie britannique !

Autre ironie, le seul cuirassé ayant survécu au sabordage, en l’occurence le super-dreadnought Baden, était aussi le dernier cuirassé mis en service par cette même Hochseeflotte.

Sic transit gloria mundi, ainsi passe la Gloire du Monde…

samedi 20 juin 2026

9307 - le sabordage

A Scapa Flow, le croiseur de bataille Derfflinger s'enfonce sous les flots

… Scapa Flow, 21 juin 1919, 12h20

A Scapa Flow, où il se morfond lui-même depuis plus de six mois, l’amiral Ludwig von Reuter a évidemment entendu les échos des tractations qui se déroulent à Paris depuis la mi-janvier et qui seront finalisées à Versailles le 28 juin, par la signature du Traité du même nom, un Traité qui - mais cela personne ne le sait encore - porte en lui tous les germes de la 2ème G.M.

Reuter sait donc que les vainqueurs de l’Allemagne, et en particulier les Anglais et les Français, risquent fort de mettre la main sur ses précieux dreadnought et croiseurs de bataille afin de les envoyer à la ferraille, s’en servir comme bateaux-cibles ou, pire encore, les intégrer purement et simplement à leur propre flotte.

Et pour un homme comme Reuter, pour un aristocrate pétri d’idées d’Honneur et de Tradition, une pareille perspective est rien moins qu’intolérable, ce pourquoi a-t-il pris des dispositions, si cette perspective venait à se matérialiser, pour que ces navires soient plutôt sabordés par leurs propres équipages.

Alors, le 21 juin 1919, à 11h20, convaincu que l’affaire n’est désormais plus qu’une question de jours, l’amiral allemand donne l’ordre fatidique d’ouvrir en grand toutes les vannes de purge, condamnant ainsi les bâtiments à s’enfoncer lentement sous les flots.

Quarante minutes plus tard, au moment où le cuirassé Friedrich der Grosse, qui fut longtemps le navire-amiral de Scheer, commence à donner fortement de la bande sur tribord, l’ensemble des autres navires hissent le pavillon impérial à leur grand mât, un geste que Beatty, rappelons-nous, avait formellement interdit depuis la fin du mois de novembre

C’est un geste grandiose encore que, bien sûr, parfaitement vain…