dimanche 10 mai 2026

9266 - oser ou temporiser

Le pré-dreadnought Pommern, à la Bataille du Jutland
… il importe de mentionner ici la considérable différence de caractère, mais aussi et surtout de réalité, qui existe entre les deux amiraux rivaux à cet instant précis de la bataille.

Scheer n’a en effet à présent plus d’autre choix que de prendre tous les risques, et d’accepter toutes les pertes, pour rentrer en Allemagne le plus vite possible, tant il sait que sa flotte sera immanquablement annihilée par les Britanniques si elle se trouve encore en mer aux premières lueurs du jour.

Avec la supériorité numérique dont il dispose, Jellicoe a en revanche toutes les raisons de temporiser jusqu’à l’aube… et toutes celles de redouter les pertes d’un éventuel combat de nuit

"Jellicoe savait que la Flotte de Haute Mer était de fait prise au piège à l’ouest de la Grand Fleet et il devait décider s’il fallait engager, accepter, ou alors tenter d’éviter un combat nocturne. 

Compte tenu de sa personnalité et de sa détermination à éviter tout risque inutile pour la supériorité navale britannique, la décision ne fut en réalité pas difficile : il avait déjà manifesté, plus tôt dans la soirée, sa méfiance instinctive à l’égard des torpilleurs. Il préférait éviter un combat nocturne.

(…) Cette décision, conforme à l'orthodoxie de l'époque, fut approuvée sans réserve par ses amiraux subalternes. Par la suite, on lui a bien sûr reproché sa prudence, certains estimant qu'il aurait au contraire dû prendre le risque d'un combat nocturne, et aussi que son refus démontrait qu'il se préoccupait bien davantage de ce que les Allemands pouvaient lui faire que de ce qu'il pouvait faire aux Allemands.

Mais c'était précisément toute la logique de sa tactique (…) Jellicoe n'avait pas besoin de s'en remettre au hasard. En fin de compte, il lui suffisait de maintenir le statu quo pour que sa flotte l'emporte. Tout autre action ne constituerait qu'un bonus appréciable, certes, mais non essentiel à la bonne fortune de son pays. 

Après avoir décidé d'éviter un combat nocturne, Jellicoe devait choisir sa prochaine voie. Il n'avait peut-être pas envie de rechercher et d'affronter la flotte de haute mer avant l'aube, mais il tenait à l'empêcher de le dépasser par l'est, en direction de ses ports d'attache » (1)

(1) Steel et Hart, op cit, pages 341 et 343

samedi 9 mai 2026

9265 - quand tombe la nuit

Les pré-dreadnought allemands au Jutland : une ultime occasion d'être utile...
... en appareillant de Wilhemshaven aux premières heures du 31 mai, Scheer, rappelons-nous, avait en effet emmené avec lui, plus par charité que par véritable intérêt stratégique, les six pré-dreadnought du contre-amiral Franz Mauve qui, bien que récents - les Schleswig-Holstein et Schlesien avaient par exemple été mis en service en 1908 - étaient à ce point dépassés en vitesse, en blindage et en puissance de feu par les dreadnought et croiseurs de bataille que les Allemands, tout comme d’ailleurs les Britanniques, avaient sagement décidé, dès le début de la guerre, de les cantonner à la défense côtière.

C’est donc avec le reste de la flotte allemande que ces six pauvres navires d’un autre âge se sont retrouvés en pleine retraite vers 20h00… et sur le chemin des croiseurs de bataille de Beatty, occupés quant à eux à s’en prendre à ceux de Hipper.

Dans cette affaire, les pré-dreadnought ont fait ce qu'ils ont pu, et même bien davantage que ce qu'on pouvait raisonnablement attendre d'eux, mais, incapables de rivaliser avec le feu, même réduit, des croiseurs de bataille anglais, auraient tous fini par succomber si la tombée de la nuit ne s’était portée fort opportunément à leur secours.

Ce bref engagement à présent terminé, la flotte allemande, pré-dreadnought compris, est donc sauve,... du moins pour l'immédiat, car les Britanniques, qui progressent maintenant vers le sud-ouest avec une fois encore, à leur droite, et légèrement en avant, les croiseurs de bataille de Beatty, demeurent résolus et sont occupés à manoeuvrer pour lui couper la retraite, ce qui, tactiquement, parait d’autant plus facile que Scheer n’aura tout simplement pas d’autre choix que de passer à travers la ligne britannique, telle la branche gauche d’un "X" s’il veut rentrer en Allemagne.

De jour, un tel passage en force serait assurément suicidaire, mais de nuit, il a néanmoins d’autant plus de chances de réussir que Jellicoe redoute lui-même les inévitables aléas et confusions d’un combat de nuit, et surtout les torpilles que ne manqueraient pas de lui décocher les destroyers allemands, torpilles que ses équipages seraient incapables d’apercevoir, et donc d’éviter, dans l’obscurité…

vendredi 8 mai 2026

9264 - le facteur chance

La Garnd Fleet, à la poursuite des Allemands, dans des conditions de visibilité précaires 
… 20h00

De fait, la décision de Jellicoe d'abattre vers la gauche plutôt que vers la droite vient de sauver l'escadre de Scheer de l'anéantissement !

En dehors d'une demi-douzaine de petits torpilleurs mis hors de combat, et de dégâts supplémentaires aux croiseurs de bataille, le troisième, et ultime, demi-tour de Scheer, ne provoque en effet que quelques dommages aux cuirassés Markgraf, Grosser Kurfüst et König, qui demeurent néanmoins en état de combattre.

Scheer peut s’estimer heureux, puisque son erreur précédente n’a finalement provoqué aucune conséquence irrémédiable pour la Hochseeflotte.

Mais la Chance étant maîtresse par nature fort versatile, il serait bien trop dangereux, et même carrément suicidaire, de s’obstiner.

Et comme il n'est pas davantage question de se laisser refouler vers l’ouest, c.-à-d. vers les côtes anglaises, l'Allemand décide de rentrer au pays par le chemin le plus court, donc au sud-est, en passant par le bateau-phare de Horns Reef.

Jellicoe, cette fois, a parfaitement saisi l'intention, et a lui-même commencé à manœuvrer de manière à couper la route de son adversaire.

Hélas pour les Britanniques, c’est une fois encore la visibilité – déjà fort précaire au début de la bataille – qui se met à nouveau au service des Allemands : quand les combats reprennent, vers 20h00, c’est à peine si les croiseurs de bataille de Beatty, qui ont repris leur poste à l’avant-garde, aperçoivent encore leurs adversaires, ce qui ne les empêche cependant pas de causer de nouvelles avaries au Seydlitz, au Derfflinger (qui y perd sa dernière tourelle),… mais aussi aux malheureux pre-dreadnought de l’amiral Mauve, qui tentent fort imprudemment de se porter à leur secours…

jeudi 7 mai 2026

9263 - la proue ou la poupe ?

Les torpilleurs allemands à l'attaque. Plusieurs d'entre-eux n'en reviendront pas...

… 19h45

Mais au lieu d’abattre vers la droite, c-à-d par la proue et vers les Allemands, Jellicoe décide plutôt de le faire vers la gauche, c-à-d  par la poupe et dans la direction opposée à ceux-ci !

En terme de surface offerte aux torpilles, la différence est parfaitement négligeable, mais pour l’issue de toute cette bataille, elle est au contraire décisive !

Car au lieu de continuer à se rapprocher des cuirassés de Scheer, et d’achever les croiseurs de bataille de Hipper complètement au bout de leur rouleau, les navires de Jellicoe s’en éloignent au contraire mètre après mètre !

Aucune torpille ne touche, ce qui du point de vue de Jellicoe est assurément l’essentiel, mais à 19h45, lorsque ce dernier ordonne de remettre le cap au sud-ouest, les navires de son adversaire lui ont repris plus de 4 000 mètres, et sont à présent hors de portée !

Comme l'écrira un historien britannique, "Vingt-huit torpilles et la ferme détermination de ne faire courir aucun risque à sa flotte de ligne, venaient de dérober à Jellicoe le pouvoir de remporter une victoire décisive" (1)

Car à 19h45, la visibilité, déjà fort précaire, est réduite à presque rien !

Comment retrouver la flotte allemande dans ces conditions ?

(1) cité par Jacques Mordal, op cit, page 112

mercredi 6 mai 2026

9262 - torpilles sur l'océan

Le Seydlitz, lors de la course à la Mort pour couvrir la retraite des cuirassés
... 19h22

Car alors que les croiseurs de bataille allemands sont sur le point de succomber, leurs torpilleurs se ruent soudain à l'attaque, s'approchant avec une audace folle à moins de 7 000 mètres de l’ennemi avant de lancer leurs projectiles.

Six d'entre eux sont mis hors de combat, un septième, le S-35, coupé en deux par un seul obus (!), mais sur les navires anglais, qui tirent tout ce qu’ils peuvent, on ne peut s’empêcher, malgré toute la haine qu’on leur porte, d’admirer le courage de ces marins allemands sur leurs ridicules coquilles de noix.

Comme le souligna un jeune sous-officier de l’Iron Duke, "Alors qu'ils s'approchaient à portée de torpilles, ils nous semblaient vouloir se suicider. (…) Je me souviens de cette attaque allemande à la torpille comme de l’évènement le plus palpitant et le plus courageux auquel j'ai assisté au Jutland (…) C'était le genre d'action navale héroïque qui hante les rêves d'enfant"

Suicidaire ou non, la dite attaque a néanmoins pour effet d’envoyer une trentaine de torpilles en direction des cuirassés britanniques qui, nous l’avons dit, occupent la barre supérieure du "T" et, en conséquence… offrent toute la surface de leur flanc aux engins en approche.

Or pour échapper à une torpille qui se dirige dans votre direction, la meilleure, et à vrai dire la seule méthode possible est de virer de bord et de prendre un cap parallèle à sa trajectoire, en ne lui présentant ainsi que la plus petite surface possible, autrement dit la proue ou la poupe, que celle-ci, à moins d’un coup vraiment heureux, n'a aucune chance de frapper.

A 19h22, appliquant le manuel à la lettre, Jellicoe ordonne à ses bâtiments de virer de bord.

Sans qu’il le sache, l’issue de la Bataille du Jutland vient de se jouer…

mardi 5 mai 2026

9261 - une mission de sacrifice

Le Derfflinger, au Jutland : une mission de sacrifice

… car quelle que soit leur nationalité, les croiseurs de bataille, rappelons-le, n’ont jamais été conçus pour couvrir la retraite de cuirassés, mais bien pour éclairer la route devant les cuirassés,… et se replier aussitôt derrière eux en cas de rencontre avec des cuirassés ennemis !

La destruction de trois croiseurs de bataille britanniques en à peine quelques heures vient tout juste de démontrer que ces navires, qui avaient fait merveille aux Falklands contre de simples croiseurs-cuirassés, et qui avaient régulièrement été utilisés depuis le début de la guerre en raison de leur grande vitesse, sont en fait beaucoup trop vulnérables aux obus de gros calibre.

Scheer ne peut ignorer ce point,… pas plus qu’il ne peut ignorer que ses croiseurs de bataille - qui sont en fait ceux de Hipper - sont à présent au bout de leur rouleau !

Dit autrement, la mission qu’il exige d’eux en ce moment n’est rien d’autre qu’une mission de sacrifice : les croiseurs de bataille doivent en effet se sacrifier pour sauver les cuirassés, et leurs équipages pour sauver les équipages des cuirassés !

Et les effets de cette décision ne se font pas attendre : alors que les cuirassés exécutent leur troisième "Gefechtwendung nach Steuerbord", autrement dit leur troisième demi-tour en moins d’une heure (!), les croiseurs de bataille sont soumis à une véritable avalanche d’obus de 305, 343 et 381mm !

En quelques minutes, le Derfflinger, forcé comme nous l’avons vu de mener la colonne depuis la mise hors-service du Lützow et le transbordement de Hipper sur un torpilleur, en quelques minutes, donc, le Derfflinger perd ses deux tourelles arrière et le Von der Tann tous ses canons et son personnel de passerelle !

Mais au moment-même où les croiseurs de bataille allemands sont sur le point de succomber, la fortune des armes se décide à nouveau à changer de camp...

lundi 4 mai 2026

9260 - "Schlachtkreuzer ! Ran an den Feind. Voll einsetzen !"

… 19h13

Et de fait, quelques minutes plus tard, Scheer se retrouve pour la seconde fois au bord de l’abime !

"Scheer réalisa que, quelles qu'aient été ses intentions initiales, il avait commis une erreur désastreuse. Mais c’était un homme de décisions rapides ! 

A 19h13, il fit passer un ordre stupéfiant par pavillons de signalisation : "Schlachtkreuzer ! Ran an den Feind. Voll einsetzen", ce qu’on pourrait traduire cela par : "Croiseurs de bataille, à l'attaque ! Donnez tout !" 

Un signal similaire, mais formulé différemment, fut transmis par radio : "Croiseurs de bataille, tournez vers l'ennemi et engagez-le de près ! À l'attaque !". Une minute plus tard, Scheer précisa que les croiseurs de bataille devaient opérer contre l'avant-garde britannique. Néanmoins, ils devaient attaquer quelles qu'en soient les conséquences"

(…) Scheer comptait sur cette mesure désespérée pour gagner du temps et couvrir un nouveau "Gefechtwendung nach Steuerbord" de la flotte principale de cuirassés afin de s'échapper vers l'ouest. 

[Il estimait que] la tactique habituelle d'une attaque à la torpille lancée par les destroyers de couverture serait insuffisante dans les circonstances. Une charge des croiseurs de bataille était la seule option viable qui lui restait, car elle permettrait de diluer le feu britannique, et offrirait à ses destroyers la possibilité de s’approcher davantage et de ne lancer leurs torpilles qu’à portée décisive.

Il ordonna le virage à tribord vers 19h18, dès que ses croiseurs de bataille et ses destroyers eurent commencé leur attaque". (1)

Au plan tactique, cette décision peut sans doute se défendre, et est peut-être même la seule possible dans les circonstances, mais pour les croiseurs de bataille allemands, elle s'avère rien moins que dramatique…

(1) ibid, page 305