lundi 6 avril 2026

9232 - "Messieurs les Anglais, sortez les premiers"

L'Iron Duke, navire-amiral de Jellicoe

… 30 mai 1916, 21h30

"Messieurs les Anglais, sortez les premiers", et de fait à 21h30, Jellicoe est le premier à quitter la rade de Scapa Flow avec l'Iron Duke, quinze autres cuirassés et les trois croiseurs de bataille "ex-Beatty" de la 3ème Escadre.

Huit autres cuirassés, partis d’Invergordon sous le commandement du vice-amiral Thomas Martyn Jerram les rejoindront en mer le lendemain matin.

Peu après 22h00, c’est au tour de Beatty d’appareiller de Rosyth avec le Lion, cinq autres croiseurs de bataille, et les quatre super-dreadnought "ex-Jellicoe" de la 5ème Escadre, confiés au contre-amiral Hugh Evan-Thomas.

Sur le Warspite, sur le point de passer sous le Pont de Forth (1) dans la nuit noire, un jeune cadet ne peut s’empêcher d’observer que "À marée haute, nous passions en réalité à près de douze pieds [quatre mètres] sous le pont, mais à l'approche de celui-ci, il nous semblait toujours, quasi jusqu'au dernier moment, que nous allions inévitablement le heurter. 

Sur le pont supérieur, on voyait des marins pourtant aguerris relever leur col ou même se mettre à couvert pour échapper à la chute du mât de hune ! Puis, au dernier moment, le dit mât semblait s'exécuter en s'abaissant. En regardant vers l'arrière, on le voyait soudainement réapparaître, aussi haut qu'auparavant. Ce phénomène n'a jamais cessé de me fasciner" (2)

A 23h00, la Grand Fleet toute entière a levé l’ancre alors que la flotte allemande, elle, n’a toujours pas quitté ses ports, le Friedrich der Gross de Scheer n’appareillant finalement qu’à 02h30 le lendemain matin !

Britannia vient de remporter la première manche...

(1) d’une longueur de plus de deux kilomètres, le Pont ferroviaire de Forth, qui enjambe le fleuve du même nom, avait été achevé en 1890
(2) Steel et Hart, op cit, page 58

dimanche 5 avril 2026

9231 - vivre d'espoirs

L'U-24 : un des 14 sous-marins positionnés à la sortie des ports écossais

… et le déficit allemand en navires de ligne se retrouve également au niveau des bâtiments plus petits.

Pour accompagner leurs cuirassés et croiseurs de bataille, Scheer et Hipper disposent en effet de onze croiseurs légers et de soixante-et-un torpilleurs alors que Jellicoe et Beatty en alignent respectivement vingt-six et soixante-dix-neuf.

Il n’y a finalement que dans le domaine des sous-marins, et à quatorze contre… zéro (!), que les Allemands battent les Britanniques à plate couture !

Mais trop vulnérables en surface, et trop lents en plongée, ces petits bâtiments d’environ 700 tonnes ne sauraient toutefois évoluer en compagnie du reste de la flotte allemande et, en conséquence, ont tous été positionnés aux abords des ports écossais d’où doivent déboucher les navires de la Grand Fleet.

Avec eux, Scheer espère à la fois semer la confusion dans les rangs britanniques, mais aussi et surtout les éclaircir quelque peu. Et sur le papier, l’affaire se tient… à la seule condition - et on en revient aux considérations météorologiques et techniques déjà évoquées - que les dits sous-marins réussissent réellement à apercevoir les navires anglais lorsqu’ils lèveront l’ancre, et soient ensuite en mesure de les attaquer !

Enfin, et toujours en matière d’espoir, Scheer n’a pas totalement renoncé à celui de bénéficier, pour la reconnaissance, du soutien des fameux zeppelins, dont plusieurs exemplaires vont d’ailleurs prendre l’air le 31 mai, puis le 1 juin.

Le décor planté, place maintenant à l’action…

samedi 4 avril 2026

9230 - un rapport de force défavorable

Le pré-dreadnought Pommern, ou la version allemande du coule-tout-seul

… s’ils veulent échapper à la catastrophe, les Allemands auront en tout cas bien besoin de leur plus grande habileté au tir tant le rapport des forces en présence joue en leur défaveur !

Numériquement déjà, les vingt-deux cuirassés de Scheer et les cinq croiseurs de bataille de Hipper font en effet pâle figure en regard des vingt-huit cuirassés et neuf croiseurs de bataille dont disposent Jellicoe et Beatty en ce 30 mai 1916.

Et en terme de puissance de feu, le déséquilibre est pire encore puisque les Allemands n’alignent en effet que des pièces de 280mm et 305mm (1) alors que les Britanniques peuvent répliquer avec un nombre supérieur de canons de 305, 343, 356 et même 381mm !

Encore le terme "cuirassés" est-il lui-même très relatif, puisque six des vingt-deux cuirassés de Scheer ne sont en réalité que de pauvres pré-dreadnought dotés de quatre malheureuses pièces de 305, et dont on peut se demander ce qu’ils font encore là !

Pour Scheer, qui il est vrai n’envisage pas une seule seconde d’avoir à affronter la Grand Fleet au complet (!), c’était évidemment le seul moyen d’étoffer quelque peu ses effectifs, et aussi, et peut-être surtout, d’enfin offrir un semblant d’utilité à ces bâtiments irrémédiablement obsolètes ainsi qu’aux malheureux équipages qui servent à leur bord depuis le début de la guerre, mais il est toutefois difficile de prétendre que cet ajout de véritables coule-tout-seul (selon la célèbre expression de Churchill) apporte une véritable plus-value à la Hochseeflotte !

Les Britanniques, il est vrai, alignent pour leur part huit croiseurs-cuirassés dotés d'un armement encore inférieur puisque constitué de pièces de seulement 190 et 234mm, mais avec une vitesse maximale de 22 à 23 noeuds, ces croiseurs-là sont du moins en mesure de tenir le rythme des cuirassés et croiseurs de bataille de Jellicoe et Beatty, alors que les pré-dreadnought allemands, confiés au contre-amiral Franz Mauve, ne dépassent pas les 18 noeuds, et ne peuvent donc que ralentir sérieusement ceux de Scheer et Hipper…

(1) ultimes cuirassés allemands, les Bayern et Baden, dotés de pièces de 380mm, n’entreront en service qu’après la Bataille du Jutland 

vendredi 3 avril 2026

9229 - viser juste

Le croiseur de bataille Princess Royal, en 1916, après la Bataille du Jutland

… l’issue de tout combat en Mer du Nord est donc déterminée à la fois par la météo, souvent détestable, et par les contraintes techniques de l’époque, mais sans que l’on sache très bien si cela est dû à de meilleurs télémètres optiques, de meilleurs canons, un meilleur entraînement des équipages, ou alors à la fameuse "rigueur germanique", le fait demeure que les Allemands tirent généralement mieux que les Britanniques.

Mais chez les Britanniques, on observe également que les dreadnought et super-dreadgnought tirent eux-mêmes généralement mieux que les croiseurs de bataille,… qui disposent pourtant des mêmes canons et des mêmes télémètres.

Pour certains, cela s’explique par la véritable passion de Jellicoe pour l’entraînement des équipages, qui contrasterait avec une certaine nonchalance de Beatty dans ce domaine, mais on peut tout aussi bien faire observer que les croiseurs de bataille, eux, ont régulièrement été sur la brèche, alors que, depuis le début de la guerre, les cuirassés n’ont strictement rien eu d'autre à faire que s’entraîner.

Quelle qu’en soit la raison, le constat est indéniable et, le 22 mai 1916, a d’ailleurs, rappelons-nous, poussé l’Amirauté à expédier de Rosyth à Scapa Flow la 3ème Escadre de croiseurs de bataille de Beatty, soit les Invincible, Inflexible et Indomitable, afin que ces derniers puissent s’exercer tranquillement au tir en compagnie des cuirassés de Jellicoe.

Mais s’ils ont été remplacés à Rosyth par les super-dreadnought Barham, Malaya, Valiant et Warspite de la 5ème Escadre de combat, rien n’a encore pu être fait au profit des Lion, Princess Royal, Queen Mary, Tiger, New Zealand et Indefatigable, qui, dans quelques heures vont donc devoir affronter la flotte allemande avec un sérieux handicap dans ce domaine.

Mais n’anticipons pas…

jeudi 2 avril 2026

9228 - apporter la clarté dans la confusion

Signaleur, avec une lampe Aldis portative

… l’ennemi dûment identifié comme tel, ne reste plus qu’à lui tirer dessus… du mieux qu’on peut.

Car avec la houle et de mauvaises conditions de visibilité, mettre au but relève en définitive de la chance,… et c’est encore plus vrai lorsqu’il n’y a pas un unique mais bien plusieurs navires de guerre ennemis à l’horizon, et surtout lorsqu’on n’est pas seul, mais bien plusieurs, à leur tirer dessus en même temps !

Salve après salve, les tirs s'apprécient et se corrigent en effet par l’observation des geysers d’écume qu’on aperçoit tant bien que mal quelques dizaines ou centaines de mètres devant, derrière, à gauche ou à droite du navire visé, mais si le même navire est visé par plusieurs bâtiments en même temps, comment savoir si ce geyser-ci ou ce geyser-là est dû à un de ses propres obus ou alors à l’obus d’un autre bâtiment ami ?

Sur le papier, la discipline, l’entraînement au tir et, parfois, l’usage de marqueurs de différentes couleurs doivent faciliter cette identification, et aussi empêcher que plusieurs bâtiments s’en prennent en même temps à un même navire ennemi, mais en pratique, depuis le début de la guerre, et dans le feu de l’action, tout cela a fréquemment pris le bord !

Il même parfois arrivé - et ce sera encore le cas dans quelques heures ! - que tel ou tel navire ennemi se retrouve carrément "ignoré" plus ou moins longtemps par l’adversaire, chacun concentrant en effet son tir sur le navire qui le suit ou le précède directement !

Toujours sur le papier, ce genre de bévue peut se résoudre par une bonne communication entre bâtiments, mais en ce printemps de 1916, la TSF, encore balbutiante et qui pourrait de toute manière être facilement  interceptée par l’ennemi, ne sert aucunement à cette fin : les messages passent encore de bâtiment à bâtiment au moyen de multiples et différents fanions hissés aux mats, ou alors par l’intermédiaire de lampes Aldis diffusant des signaux lumineux en morse, ce qui, dans les deux cas, ne peut fonctionner qu'à courte distance et implique de toute manière que les observateurs, qui rappelons-le ne disposent que de simples jumelles, soient en mesure de les apercevoir au milieu de la fumée et, parfois, des incendies, et les interprètent ensuite correctement…

mercredi 1 avril 2026

9227 - météorologiques ou techniques

Le Galatea, en 1914 : un des nombreux croiseurs légers opérant en avant-garde de la flotte anglaise

… car avant d’aller plus loin, il importe de souligner, ou de rappeler, les innombrables contraintes météorologiques, mais aussi techniques, qui font de la Mer du Nord un des pires endroits au monde pour mener et surtout coordonner une bataille navale et, a fortiori, une bataille navale réunissant non pas une poignée, mais bien des dizaines et des dizaines de bâtiments de tous les types et de toutes les tailles !

Au niveau météorologique déjà, et en dehors d’une mer fréquemment agitée, le problème c’est évidemment la visibilité,… ou plus exactement le manque de visibilité, dû à un ciel souvent gris et un plafond très bas, et à des grains aussi inévitables que réguliers.

Et en ce printemps de 1916, il n’existe en vérité que peu de solutions réellement de nature à améliorer la situation : les drones d’observation, les radars, les calculateurs et ordinateurs de tirs ne relèvent même pas encore de la science-fiction, en sorte que c’est toujours avec de vulgaires jumelles que l’on aperçoit, ou plutôt que l’on devine, un ennemi en approche, et c’est avec de simples télémètres optiques, et de banales tables de calculs, que l’on s’efforce ensuite d’en apprécier la distance et la vitesse, et qu’on lui décoche finalement salve après salve… dans l’espoir de voir l'un ou l'autre obus atteindre sa cible !

Mais encore faut-il au préalable déterminer que la fumée ou la silhouette qui se dessine vaguement sur l’horizon appartient bel et bien et bien à un navire ennemi,… et pas à un neutre ou carrément un ami !

C’est une mission habituellement dévolue à un ou plusieurs des nombreux croiseurs légers ou destroyers qui évoluent en avant-garde de la flotte principale, une mission certes indispensable, mais toujours ingrate, parfois dangereuse,… et dont les résultats, s’ils ont été obtenus sous la mitraille, doivent de toute manière - et comme nous allons le voir - être analysés avec beaucoup de circonspection…

mardi 31 mars 2026

9226 - la Room 40

Les croiseurs de bataille Hindenburg (centre) et Derfflinger (à gauche), à Scapa Flow, en 1919

... hélas, troisième et sans conteste plus important couac, Scheer ignore que même réduit à un Plan B, le dit plan, ou du moins une bonne partie de celui-ci,… est déjà connu des services de décryptage britanniques !

"Les Allemands n'avaient toujours pas compris que leurs signaux étaient rapidement décodés par la Room 40 (1). 

Le départ de nombreux U-Boote avait été repéré et leur localisation dans le nord de la Mer du Nord avait été établie, ce qui laissait présager une opération allemande d'envergure. 

À chaque signal décodé, une nouvelle pièce du puzzle se mettait en place. Le 30 mai à midi, les services de décryptage purent avertir Jellicoe que la Flotte de Haute Mer appareillerait le lendemain. 

À 17 h 40, l'Amirauté, sans plus hésiter, ordonna à Jellicoe et Beatty de prendre la mer" (2)

Dit autrement, alors que le seul espoir de Scheer pour l’emporter reposait sur la surprise et le fait de n’avoir finalement à affronter qu’une partie de la Grand Fleet, cette surprise a dores et déjà disparu et la Grand Fleet au complet aura même pris la mer avant qu’un seul de ses propres navires ait commencé à lever l’ancre !

Comme plan de bataille destiné à s'assurer de la victoire, on a déjà vu mieux,... et c’est d’autant plus vrai que la météo et les conditions de combat en Mer du Nord ne vont certes pas arranger les choses…

(1) créée en octobre 1914, la Room 40 était la section de cryptanalyse de l'Amirauté britannique pendant la 1ère G.M.
(2) ibid, page 56