vendredi 27 mars 2026

9222 - la constante crainte du piège

Jellicoe, sur le pont de l'Iron Duke : la crainte contante de tomber dans un piège...

Scheer, donc, est résolu à se servir des croiseurs de bataille de Hipper pour attirer une partie de la Grand Fleet, et en particulier les croiseurs de bataille de Beatty, dans un piège.

Mais si le dit Beatty s’y laisserait sans doute tomber facilement, ce n’est pas du tout le cas de Jellicoe, qui redoute plus que tout pareille éventualité !

Et cette crainte, nous l’avons vu, ne date pas d’hier, et dicte au contraire tout son comportement depuis le début de la guerre, ce dont l’intéressé, du reste, ne se cache aucunement, et qu’il a même très officiellement verbalisé le 30 octobre 1914 dans une missive adressée à l’Amirauté, où il exprime sa vision d’une éventuelle rencontre entre sa Grand Fleet et la flotte de surface allemande.

"Par exemple, si la flotte de combat ennemie faisait demi-tour face à une flotte en progression, je supposerais qu'elle a l'intention de nous entraîner au-dessus de mines et de sous-marins, et je refuserais de me laisser ainsi entraîner. Je tiens à attirer l'attention de Vos Seigneuries sur ce point, qui pourrait être considéré comme un refus de combattre et, de fait, pourrait empêcher d'engager l'ennemi aussi rapidement qu'espéré. 

Ce refus serait assurément insupportable pour tous les officiers et marins de la Marine britannique, mais face à des méthodes de guerre nouvelles et inédites, il est impératif d'élaborer de nouvelles tactiques. Je crains [toutefois] que ces tactiques, si elles ne sont pas bien comprises, ne me valent l'opprobre, mais tant que j'aurai la confiance de Vos Seigneuries, je poursuivrai ce qui est, à mon sens, la seule voie à suivre pour vaincre et anéantir la flotte de combat ennemie, et ce sans tenir compte des opinions non éclairées ou des critiques. 

La situation est en effet délicate. En cas d’erreur [de ma part], il est tout à fait possible que la moitié de notre flotte soit mise hors de combat par une attaque sous-marine avant même que ses canons aient eu le temps d’ouvrir le feu. Je dois donc constamment garder à l'esprit la forte probabilité d'une telle attaque, et me préparer tactiquement à en empêcher le succès" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, page 39 

jeudi 26 mars 2026

9221 - comme chiens et chats

Franz Hipper, en 1916

… avec des personnalités, mais aussi des responsabilités, aussi différentes, rien d’étonnant à ce que Jellicoe et Beatty s'entendent comme chiens et chats !

En fait, et s’il n’en tenait qu’à lui seul, il y a bien longtemps que le premier aurait carrément dégommé le second ! Seulement voilà : contrairement à Jellicoe, Beatty est un personnage charismatique, et même un héros national adulé du grand public, et si son protecteur, Winston Churchill, emporté par la désastreuse Affaire des Dardanelles (1), a provisoirement disparu du paysage, la notoriété de Beatty, et probablement sa fortune et ses relations dans la bonne société, l’ont rendu intouchable.

Ironiquement, et même si elle n’a rien d’aussi extrême, la relation entre le nouveau commandant-en-chef de la Hochseeflotte, Reinhard Scheer, et son subordonné, Franz Hipper (2), n’est pas sans évoquer celle qui existe entre Jellicoe et Beatty, puisqu’à la tête des croiseurs de bataille allemands depuis le début du conflit, Hipper s’est lui aussi rendu bien plus populaire que son supérieur !

Né le 13 septembre 1863 à Weilheim, Hipper a intégré la Marine impériale à 18 ans, et y a rapidement fait carrière : devenu officier en 1884, placé à la tête de la 1ère division de torpilleurs en 1903, puis promu contre-amiral en 1912, à 49 ans, il a finalement obtenu le commandement des croiseurs de bataille à l’automne 1913,... et ne l’a plus quitté depuis, s’attirant, tout comme Beatty, les faveurs du public dans cette étrange guerre navale où les navires les plus puissants, à savoir les cuirassés, demeurent prudemment à l’ancre et laissent aux croiseurs de bataille, et à des bâtiments encore bien plus petits, le soin de porter le fer… et d’encaisser les coups !

Et le malheureux Hipper et ses équipages n'ont encore rien vu...

(1) sous le coup d’une enquête parlementaire, qui finira néanmoins par l’exonérer de toute responsabilité, Churchill avait démissionné de son poste de Premier Lord de l’Amirauté le 11 novembre 1915
(2) ce n’est qu’en juin 1916, après la Bataille du Jutland, que Franz Hipper sera anobli et prendra alors le nom de Franz Ritter ("Chevalier") von Hipper

mercredi 25 mars 2026

9220 - savoir-faire et faire-savoir

Beatty, sur le pont du cuirassé Queen Elizabeth, en 1917 ou 1918

… aussi charismatique et tapageur que Jellicoe est lui-même terne et discret, Beatty ne manque assurément pas de savoir-faire, mais, contrairement à Jellicoe, se montre au moins aussi doué pour le… faire-savoir !

Et depuis le début de la guerre, ce ne sont pas les occasions qui lui ont manqué, puisque les croiseurs de bataille, contrairement aux cuirassés, se sont régulièrement retrouvés sur le devant de la scène !

"Depuis qu’il a eu la chance, à Heligoland, de sauver la flottille des destroyers de Tyrwhitt assez dangereusement engagée, et de couler trois petits croiseurs légers avec ses puissants croiseurs de bataille, sa cote a atteint les sommets, et ne les quittera plus quoi qu’il arrive.

Aussi bien le pays a besoin d’un héros. Ce sera lui" (1)

A plusieurs reprises, et en particulier au Dogger Bank, Beatty s'est toutefois montré incapable d'empêcher les croiseurs de bataille de Hipper de s’en retourner vers leurs bases, mais personne, en Angleterre, ne lui en a tenu rigueur, chacun reconnaissant au contraire qu’à défaut d’être un nouveau Nelson, Beatty, sur son inséparable Lion, a toujours fait preuve de courage et de détermination.

Et si des reproches ont parfois été adressés à la Royal Navy, en particulier après le raid de Hipper sur Scarborough, Whitby et Hartlepool, ceux-ci se sont plutôt portés sur son supérieur, John Jellicoe, dont la prudence, unanimement louée au début des hostilités, est à présent jugée excessive.

Car à quoi bon mettre autant d’argent et d’enthousiasme à construire des dreadnought et même des super-dreadnought, à quoi bon en posséder bien plus que les Allemands, si c’est, au final, pour tous les abandonner à l’ancre et dans une lointaine baie écossaise, tout en laissant aux simples croiseurs de bataille le soin de prendre tous les risques… et tous les coups ?

(1) Mordal, ibid


mardi 24 mars 2026

9219 - l'amiral le plus riche d'Angleterre

Le croiseur de bataille Lion, navire-amiral de David Beatty

… "après avoir accédé au grade de capitaine de frégate sur le dos de trois cents quatre-vingt-quinze camarades plus anciens, il avait été fait capitaine de vaisseau à vingt-neuf ans, alors que l’âge moyen était de quarante-trois, puis promu contre-amiral en 1910, au mépris de tous les règlements" (1)

Et après son mariage avec une richissime divorcée américaine, Beatty est même devenu l’amiral le plus riche d’Angleterre, ce qui on s’en doute, n’a rien fait pour apaiser la jalousie qu’il suscite depuis longtemps au sein de la Royal Navy !

Mais l’intéressé n’en a cure… et d’autant moins qu’il bénéficie à présent du soutien sans réserve d’un certain… Winston Churchill.

Selon une légende tenace, Churchill, nommé Premier Lord de l’Amirauté en 1911, à l’âge de 37 ans, aurait fait remarquer à Beatty, qui en avait alors 39, qu’il le trouvait bien jeune pour être déjà amiral, ce à quoi l’intéressé lui aurait rétorqué, du tac au tac, qu’il le trouvait lui-même bien jeune pour être déjà Premier Lord de l’Amirauté !

Légende ou non, le fait demeure que Churchill, dont la jeunesse est également une épopée digne des édifiants récits du Boy’s Own Paper, s’est immédiatement découvert de nombreuses affinités avec ce très jeune amiral, et lui a offert d’abord le poste de Secrétaire naval, puis, en 1913, le commandement des croiseurs de bataille de la Grand Fleet, un cadeau sur lequel Jellicoe, nommé commandant-en-chef de cette même Grand Fleet un an plus tard, n’a jamais pu revenir.

Le 1er mars 1913, donc, Beatty a hissé sa marque sur le plus récent croiseur de bataille de la Royal Navy, dont le nom, heureux hasard, s’accorde en tout point à son caractère et va puissamment contribuer à sa propre réputation…

… le Lion

(1) Jacques Mordal, 25 siècles de guerre sur mer, tome 2, page 93

lundi 23 mars 2026

9218 - une réputation grandissante de débauché

David Beatty, en 1917

… né le 17 janvier 1871, Beatty, contrairement à Jellicoe, ne semblait pourtant pas destiné à une grande carrière militaire

"Il servit sur le [navire école] Britannia entre 1884 et 1885, mais n'y gagna guère plus qu'une réputation grandissante de débauché. Grâce à ses relations familiales, il obtint [néanmoins] un poste d'aspirant à bord de l'Alexandria, alors navire amiral de la Flotte de Méditerranée. Cependant, ses mauvais résultats académiques freinèrent sa carrière, le contraignant à des affectations peu glorieuses au grade de lieutenant, sans perspective d'avenir. 

En 1896, la chance lui sourit enfin, lorsqu'il fut nommé commandant en second des canonnières fluviales envoyées sur le Nil pour épauler le général Sir Herbert Kitchener dans la campagne visant à venger la mort du général Charles Gordon et à reprendre Khartoum (1)

La première phase de cette longue campagne fut une aventure palpitante, digne du Boy’s Own Paper (2), où Beatty prit le commandement après que son supérieur eut été gravement blessé. Ses qualités de meneur furent alors remarquées et, à la demande expresse de Kitchener, il fut rappelé lorsque la campagne reprit en 1897. 

Les canonnières fluviales jouèrent un rôle crucial en éclairant le fleuve en amont de l'armée principale et en fournissant un appui-feu lors des nombreuses escarmouches qui culminèrent avec la bataille d'Omdurman du 2 septembre 1898. La contribution de Beatty fut saluée par une promotion rapide au grade de commandant, et l'attribution de la Distinguished Service Order(DSO). Sa réputation était désormais établie" (3)

Blessé en 1900, tout comme Jellicoe, lors de la Révolte des Boxers, Beatty connait désormais une ascension aussi météorique qu’anormale, qui va lui valoir bien des inimitiés au sein de la Royal Navy..

(1) le général Charles George Gordon était mort en janvier 1885 en défendant la ville de Khartoum contre la rébellion mahdiste
(2) célèbre hebdomadaire britannique publiant des histoires édifiantes pour la jeunesse masculine
(3) Steel et Hart, Jutland 1916, Death in the Grey Wastes, page 29

dimanche 22 mars 2026

9217 - l'ennemi anglais

John Jellicoe, en 1915
… né le 5 décembre 1859 à Southampton,John Jellicoe a quant à lui intégré la Royal Navy à l’âge de… 12 ans (!) et a été remarqué en 1884 par un certain… John Fisher, dont il est rapidement devenu le protégé.

Promu commander (capitaine de frégate) en 1891, puis commandant-en-second du Victoria, Jellicoe est devenu, le 22 juin 1893, un authentique miraculé : ce jour-là, malade et alité, il se trouvait en effet dans les entrailles de ce pré-dreadnought lorsque celui-ci a été proprement éperonné et coulé par le Camperdown à la suite d’une manœuvre particulièrement stupide ordonnée par l’amiral George Tryon, qui a trouvé la mort dans l’aventure, mais auquel aucun de ses subordonnés, pourtant parfaitement conscients de ce qui allait se passer, n’a osé s’opposer, chacun, autant sur le Victoria que sur le Camperdown, mettant au contraire un point d’honneur à respecter la hiérarchie !

Et cet incident a profondément marqué le jeune Jellicoe, au niveau personnel bien sûr, mais aussi professionnel, tant il lui a fait réaliser l’absolue nécessité de réformer cette Royal Navy héritière directe du grand Nelson, et qui, à ce titre, considère encore ses amiraux comme aussi infaillibles que Dieu lui-même !

Grièvement blessé en Chine en 1900 lors de la Révolte des Boxers, à laquelle il échappe une fois encore par miracle, Jellicoe, homme aussi compétent que discret et dénué de charisme, n’en poursuit pas moins sa carrière comme si de rien n’était : contre-amiral en 1907, commandant de la Flotte de l’Atlantique en 1910, vice-amiral l’année suivante, il est finalement catapulté amiral et commandant-en-chef de la Grand Fleet en aout 1914, suite à l'intervention personnelle du Premier Lord de l'Amirauté Winston Churchill avec lequel, pourtant, il ne s'entend pas et ne s'entendra du reste jamais.

Mais les difficultés qu'il rencontre fréquemment avec Churchill ne sont rien à côté de celles qu'il éprouve constamment avec son subordonné et responsable des croiseurs de bataille, David Beatty, de douze ans son cadet et dont la personnalité, toute à l'opposée de la sienne, mérite que nous nous y attardions à présent quelque peu, vu le rôle qu'elle est appelée à jouer dans les évènements qui vont suivre... 


 

samedi 21 mars 2026

9216 - schématiquement parlant...

Le super-dreadnought Wasrspite sera le cuirassé britannique le plus fortement engagé au Jutland
… schématiquement, Scheer se propose en effet de lancer les croiseurs de bataille de Hipper dans un raid très semblable à ceux menés tout au long de l’automne de 1914 contre des villes britanniques comme Yarmouth, Scarborough, Whitby ou Hartlepool, mais avec cette fois la particularité de les utiliser comme simples appâts destinés à faire sortir des navires de la Grand Fleet de leurs ports et à les faire tomber dans un piège tendu à la fois par des barrages de sous-marins mais aussi, et surtout, par le reste de la Hochseeflotte, tapie incognito, quelques dizaines de km à l’arrière de ses croiseurs de bataille.

Scheer est en effet parfaitement conscient que, même renforcée par de nombreux sous-marins, son escadre est incapable d’affronter, et de l’emporter, contre la Grand Fleet de John Jellicoe au grand complet, mais une victoire partielle, en particulier aux dépens des croiseurs de bataille du toujours très impétueux David Beatty est en revanche envisageable.

Dès qu’il apprendra l’arrivée des navires de Hipper, Beatty ne manquera pas, estime-t-on, et comme il l’a du reste toujours fait jusqu’ici, de prendre la mer avec ses propres croiseurs de bataille et de se lancer à la poursuite de ceux de Hipper, qui n’auront plus alors qu’à battre aussitôt en retraite vers la côte allemande,… ou plus exactement vers les dreadnought de Scheer, lesquels pourront ainsi tailler en pièces les navires britanniques, puis s’en retourner vers leurs bases avant que les dreadmought et super-dreadnought de Jellicoe, qui devront de surcroit affronter les barrages de sous-marins dressés sur leur route, soient quant à eux en mesure de se porter à la rescousse de leurs petits camarades.

Voilà pour le plan qui, déjà, suppose tout de même que les Britanniques se comporteront exactement comme on l’attend d’eux…

Et aussi, quelque part, que Jellicoe, lui, renonce à son éternelle prudence…