mercredi 14 octobre 2026

9423 - l'idiot utile

Quisling (à gauche), avec Hitler, en février 1942
… 8 décembre 1939

Toutefois, alors que tout semble désormais perdu, la montée des tensions en Europe ravive progressivement l’espoir !

A l’instar d’un Oswald Mosley en Grande-Bretagne, d’un Jacques Doriot en France, ou encore d’un Léon Degrelle en Belgique, Vidkun Quisling ne représente pour ainsi dire que lui-même, et son parti n’est plus qu’un insignifiant groupuscule, oublié, pour ne pas dire méprisé, par la grande majorité des Norvégiens, qui ne lui pardonnent pas son ralliement à présent définitif au nazisme et au Troisième Reich

Mais le Troisième Reich, justement, a besoin d’idiots utiles dans toute l’Europe… et de grands projets pour celle-ci !

Ainsi, le 8 décembre 1939, "lorsque Raeder aborda de nouveau le sujet et affirma catégoriquement que la Norvège devait être occupée, il trouva une oreille attentive chez le Führer. 

À ce stade, un nouvel argument vint renforcer la position de Raeder : un rapport de Rosenberg (1), le soi-disant "expert" nazi en matière de "cinquième colonne" indiquait que Vidkun Quisling, chef du minuscule parti du Rassemblement national en Norvège, était prêt et capable d'assurer une occupation pacifique de son pays. 

Ce ne fut ni la première ni la dernière fois que Rosenberg se révéla être un conseiller peu fiable : l'influence de Quisling étant en réalité quasi négligeable. Un entretien avec Quisling ne convainquit pas Raeder de la probabilité d'une occupation pacifique grâce à sa "cinquième colonne"; toutefois, les informations fournies par Quisling concernant des négociations britanniques avec Hambro, le président du Storting (2), soulevèrent la possibilité que les Alliés ne devancent les Allemands, sous le prétexte officiel d'une aide aux Finlandais. 

Une telle éventualité ne pouvait en aucun cas être tolérée. En présentant Quisling à Hitler, Raeder parvint sans peine à persuader le Führer que le moment était venu de préparer une intervention en Norvège" (3) 

(1) politicien, essayiste et, à partir de juillet 1941, Ministre du Reich aux Territoires occupés, Alfred Rosenberg était un des principaux théoriciens du nazisme
(2) le storting est l’Assemblée législative monocamérale du royaume de Norvège.
(3) Macintyre, op cit, pp 16-17 

mardi 13 octobre 2026

9422 - le "traitre-par-excellence"

… en norvégien comme dans la langue anglaise, un "Quisling" désigne aujourd’hui encore un "traitre" et même, pourrait-on dire, le "traitre-par-excellence" 

Il faut dire que durant la guerre, l’intéressé n’a rien fait pour se rendre populaire !

Rien ne prédestinait pourtant Vidkun Abraham Lauritz Jonnsøn Quisling, né à Fyresdal (Norvège) le 18 juillet 1887, à devenir l’incarnation-même de l’infamie : fils d’un pasteur, et excellent élève, il a modestement rejoint les rangs de l’armée norvégienne en 1905, et y est devenu capitaine avant d’être muté comme attaché militaire à Pétrograd (ex Saint-Petersourg) en mars 1918, puis d’œuvrer durant plusieurs années dans le domaine humanitaire aux côtés, et à la demande, de son célèbre compatriote, l’explorateur polaire, et futur Prix Nobel de la Paix, Fridtjof Nansen.

Tout comme Nansen, Quisling s’est également initié à la Diplomatie et même au Renseignement pour le compte… des Britanniques (1) qui, en 1929, et pour services rendus, lui ont décerné le titre de Commandeur de l’Ordre de l'Empire… qu'ils révoqueront en 1940.

Les années 1930 marquent en revanche une rupture décisive, que l'on pourrait même qualifié de "passage du côté obscur" puisque Quisling, jusque-là proche des idéaux socialistes, et même bolcheviques, se rapproche rapidement de la droite, et même de la droite extrême, au point d’ailleurs de fonder son propre mouvement, le Nordisk folkereisning i Norge,  ou "Soulèvement populaire nordique en Norvège", ouvertement raciste et anti-communiste.

En 1931, Quisling, qui a le vent en poupe, est même nommé Ministre de la Défense, poste qu’il conserve, malgré des controverses de plus en plus nombreuses, jusqu’en mars 1933

Mais alors que son ascension vers le Pouvoir parait à présent irrésistible, à l’instar de celle d’un certain… Adolf Hitler, Quisling entame au contraire sa descente aux enfers : en octobre de la même année, le Nordisk folkereisning i Norge, entretemps devenu Nasjonal Samling, c-à-d "Rassemblement national", ne récolte en effet que 2% des suffrages

En 1936, le résultat des élections est plus pitoyable encore : malgré tous les efforts de Quisling, le Nasjonal Samling végète plus que jamais dans les profondeurs du classement,… et semble plus que jamais condamné à y demeurer.

(1) la Grande-Bretagne avait rompu ses relations diplomatiques avec l’URSS en 1927, et alors choisi de se faire représenter par la Norvège.

lundi 12 octobre 2026

9421 - vers une attaque préventive

Erich Raeder : le plus chaud partisan d'une attaque préventive de la Norvège
… car les Allemands ont bien sûr toutes les raisons d’appréhender les effets d’un minage et, a fortiori, d’un débarquement franco-britannique sur les côtes norvégiennes !

Et sans véritable surprise, le plus inquiet d’entre-eux n’est nul autre que le grand-amiral Erich Raeder, dont les navires de guerre engloutissent précisément de gigantesques quantités d’acier !

Pour la Kriegsmarine bien plus que pour toute autre branche des forces armées allemandes, une rupture ou même une simple réduction des importations de minerai de fer suédois constituerait en effet une véritable catastrophe. 
 
Et pour Raeder, la meilleure manière de l’éviter est encore… de lancer une attaque préventive en Norvège, autrement dit d’y débarquer en force avant que Français et Britanniques ne le fassent eux-mêmes !

Hitler n’a bien sûr aucune envie de perdre son précieux minerai de fer mais, à l’instar des franco-britanniques, il n’en redoute pas moins l’effet désastreux que ne manquera pas de provoquer une invasion de la Norvège sur l’ensemble des populations scandinaves, dont il préférerait de loin s’assurer sinon la sympathie, du moins une bienveillante neutralité.

Qui plus est, une telle invasion mobilisera forcément une bonne partie, si pas l’essentiel, des faibles moyens navals dont dispose la Kriegsmarine, et leur fera courir de gros risques, tandis que la conquête puis l’occupation de la Norvège exigeront quant à elles l’emploi puis le maintien sur place de dizaines de milliers de soldats que le Reich ne pourra dès lors plus déployer et utiliser ailleurs,… à commencer bien sûr contre la France !

L’idéal, en définitive, serait d’obtenir au préalable sinon le ralliement enthousiaste au Reich, du moins une raisonnable collaboration des Norvégiens eux-mêmes, laquelle permettrait alors une occupation relativement pacifique, et en tout cas à moindre frais, de leur pays.

Or, il se fait justement qu’un politicien norvégien se fait fort de garantir tout cela

Il s’appelle Vidkun Quisling…

dimanche 11 octobre 2026

9420 - une autre action "périphérique"

Narvik : une action "périphérique" dans la longue tradition britannique...
… historiquement, la principale force de la Grande-Bretagne a toujours résidé dans sa Marine de Guerre plutôt que dans son Infanterie, presque toujours inférieure à ses rivales européennes du moment.

Ce constat a très vite poussé les responsables britanniques à éviter autant que possible les affrontements directs et massifs contre leurs adversaires, et à tenter de l’emporter par des moyens détournés et limités.

Prenant tantôt la forme de blocus navals, tantôt d’opérations menées sur les flancs ou les arrières de l’ennemi, ces actions "périphériques" n’offraient évidemment aucune chance de succès rapide, ni même aucune garantie de succès tout court, mais avaient en revanche l’avantage d’épargner de nombreuses vies humaines, et donc de ménager une Infanterie de toute manière incapable de l’emporter autrement.

Au début de 1915, Churchill, qui avait personnellement assisté aux affrontements terrestres aussi massifs qu’improductifs et sanglants menés sur le Front ouest, avait tout naturellement renoué avec cette longue tradition britannique, en se faisant le promoteur d’une action elle aussi "périphérique", la Campagne des Dardanelles, laquelle visait tout à la fois, avec fort peu de moyens et même, au départ, aucune Infanterie du tout, à venir en aide à l’allié russe en difficultés, et à prendre l’ennemi allemand et austro-hongrois à revers.

Cette action s’était hélas rapidement enlisée, avait fini par déboucher sur un épouvantable fiasco fort coûteux en vies humaines (1), et n’avait en rien mis un terme ni raccourci d’une seule minute les affrontements et les tueries sur le Front ouest, lesquels s’étaient au contraire poursuivi trois années de plus.

Avec son projet de minage et finalement de débarquement sur les côtes norvégiennes, Churchill ne fait aujourd’hui que perpétuer la tradition,... et transposer en Scandinavie une idée déjà tentée par lui-même en Turquie lors de la guerre précédente.

Puisqu'on ne dispose pas et ne disposera peut-être jamais, à l'Ouest, d'assez de moyens pour l'emporter directement contre l'Allemagne dans une offensive terrestre aussi frontale que massive, pourquoi ne pas tenter de lui couper les vivres, ou plus exactement le fer, en l'attaquant indirectement au Nord, avec de nombreux navires de guerre et les quelques troupes que l'on parviendra à dénicher ici et là ?

Reste à voir ce qu'en pensent les Allemands...

(1) sur la Campagne des Dardanelles : Saviez-vous que… Gallipoli 

samedi 10 octobre 2026

9419 - "notre première et meilleure chance de reprendre l'initiative et d'écourter la guerre"

Navire en chargement à Narvik, dans les années 1930
 … "Il est rare que des dirigeants d'un pays en guerre aient élaboré solennellement un plan aussi insensé : les Suédois et les Norvégiens, ayant sous les yeux le sort tragique de la Pologne, refusèrent en effet catégoriquement d'y prendre part. 

La querelle diplomatique se prolongea durant les mois d'hiver, tandis que les chefs militaires britanniques et français continuaient d'échafauder des plans optimistes, se persuadant peu à peu qu'en cas de débarquement, les Norvégiens accepteraient le fait accompli (1), et finiraient bien par coopérer. 

Ils étaient confortés dans cette conviction par l'avis de l'amiral Sir Edward Evans : celui-ci connaissait parfaitement la Norvège et les Norvégiens, parlait la langue, avait une épouse norvégienne, et avait été désigné pour commander les forces navales lors de l'opération de Narvik. 

L'initiateur du projet était [quant à lui] ce même esprit aventureux qui avait conçu la Campagne des Dardanelles durant la Première Guerre mondiale. 

Néanmoins, cette fois, Churchill bénéficiait en tout cas du soutien des chefs d'état-major, lesquels considéraient ce plan comme "notre première et meilleure chance de reprendre l'initiative et d'écourter la guerre" (2)

Il faut dire que, comme aux Dardanelles, le dit Churchill ne fait qu'actualiser une vieille tradition militaire britannique...

... l'action périphérique

(1) en français dans le texte
(2) ibid, pp 9 à 10

vendredi 9 octobre 2026

9418 - contre leur volonté, mais pour leur plus grand bien...

Chargement de minerai de fer, à Narvik, dans les années 1930
… dit autrement, Churchill et ses, pour l’heure, rares supporters envisagent en quelque sorte d’envahir et d’occuper une partie de la Norvège contre la volonté de ses habitants,... mais pour leur plus grand bien !

"Le fait qu'une telle idée ait été sérieusement envisagée témoigne de la méconnaissance totale, de la part des dirigeants politiques et militaires alliés, de la réalité de la guerre moderne et de la puissance écrasante des blindés et de l'aviation qui allaient bientôt déferler sur l'Europe une fois les Allemands prêts à passer à l'action.

L'idée-même que les Alliés auraient pu dégager suffisamment de troupes et d'avions pour tenir toute la Norvège - ce qui aurait probablement impliqué de défendre également la Suède ! - prête aujourd'hui à sourire, mais à l'époque, les dits Alliés avaient encore beaucoup à apprendre sur la conduite de la guerre moderne. 

C'est ainsi que, lorsque la Russie lança soudainement, le 30 novembre et avec l'assentiment de l'Allemagne, une attaque non provoquée contre la Finlande (1), suscitant une vague de sympathie pour les Finlandais autant chez les peuples scandinaves que chez les Alliés, la proposition d'envoyer des volontaires et du matériel au secours des dits Finlandais via la Norvège et la Suède fut associée à un plan visant à occuper Narvik, Luleå et la voie ferrée les reliant, qui constituait l'itinéraire le plus direct vers la Finlande. 

Un autre contingent britannique, de moindre importance, devait occuper trois ports du sud de la Norvège : Trondheim, Bergen et Stavanger. 

Tout cela devait se faire avec l'accord des Norvégiens et des Suédois" (2)

(1) cet épisode, qui allait coûter extrêmement cher à l’Armée rouge, se terminera le 13 mars 1940 par un cessez-le-feu néanmoins à l’avantage des Soviétiques
(2) ibid, pp 8 à 9

jeudi 8 octobre 2026

9417 - "L'acheminement du minerai depuis Narvik doit être stoppé par la pose d'une série de petits champs de mines dans les eaux territoriales norvégiennes"

Narvik, avant-guerre : le point de passage déjà obligé du fer suédois
 … "Il faut comprendre", écrit Churchill, "qu'un approvisionnement suffisant en minerai de fer suédois est vital pour l'Allemagne 

(…) L’arrêt de l'approvisionnement en minerai depuis la Norvège vers l'Allemagne doit être une opération offensive majeure de la guerre" (sic)

"Aucune autre mesure", ajoute-t-il, "ne nous est en effet offerte pour les nombreux mois à venir qui nous procurerait une si bonne occasion d'abréger le gaspillage et la destruction de ce conflit, ou peut-être même de prévenir les vastes massacres qui frapperont inévitablement les principales armées. 

(…) L'acheminement du minerai depuis Narvik doit être stoppé par la pose d'une série de petits champs de mines dans les eaux territoriales norvégiennes, et ce en deux ou trois points les plus appropriés de la côte, au plus près du rivage, ce qui forcera alors les navires transportant du minerai vers l'Allemagne à quitter les eaux territoriales [norvégiennes] pour la haute mer, où, s'ils sont allemands, ils seront saisis comme prises de guerre, ou, s'ils sont neutres, soumis à notre contrôle de la contrebande".

A n'en point douter, Winston is back,… mais autant en Grande-Bretagne qu’en France, personne n’est désireux de se lancer dans une opération militaire qui, même limitée au mouillage de quelques mines, constituerait bel et bien une violation flagrante de la souveraineté de la Norvège, et donc un casus belli pour cette dernière ! 

Churchill, pourtant, ne se décourage pas et, au fil des semaines, remet inlassablement sur la table l’idée d’un minage des côtes norvégiennes et, bientôt, celle d’un véritable débarquement de troupes britanniques, françaises mais aussi… polonaises (1)

(1) après la fin des combats en Pologne, le 6 octobre 1939, plus de 100 000 soldats et officiers polonais avaient réussi à rallier la Grande-Bretagne et la France afin d’y poursuivre la lutte