jeudi 30 juillet 2026

9347 - un certain Adolf Hitler

Lancement de l'Admiral Graf Spee sous les Heil Hitler, 30 juin 1934
… mais si la République française éprouve des difficultés à concevoir, construire et financer ses nouveaux navires, la République de Weimar n’est pas non plus à la fête.

Après maints débats techniques, la mise sur cale de l’ersatz Preussen, et futur Deutschland, en février 1929, avait déjà longuement agité le Reichstag, où nombre de députés s’étaient interrogés sur l’utilité de dépenser autant d’argent pour de nouveaux navires de guerre, mais aussi sur la légalité de ces derniers en regard du Traité de Versailles de 1919, et du Traité de Washington de 1922.

En poursuivant de la sorte, ne risquait-on pas non seulement d’appauvrir les Allemands, mais aussi, et peut-être surtout, d’inciter Français et Britanniques à intervenir et à déclencher une nouvelle guerre que l’Allemagne, dans sa situation actuelle, n’aurait aucune chance de gagner ?

Suite à une longue opposition des socio-démocrates, la construction du second cuirassé de poche, l’ersatz Lothringen, futur Lützow, ne débute donc que le 25 juin 1931, soit plus de deux ans après celle du Deutschland (!) et celle de l’ersatz Braunschweig, futur Admiral Graf Spee, que le 1er octobre de l’année suivante.

En conséquence, si la mise en service du Deutschland s’effectue le 1er avril 1933, celles du Lützow et du Graf Spee vont devoir respectivement attendre les 12 novembre 1934 et 6 janvier 1936.

Dans l’intervalle, un certain Adolf Hitler est arrivé au Pouvoir le 30 janvier 1933 et, suite à l’incendie du Reichstag, le 28 février 1933, puis à la mort du vieux Président Paul Hindenburg, le 2 aout 1934, a successivement obtenu les pleins pouvoirs puis le titre de Führer, en cumulant ainsi les fonctions de chef du gouvernement et de chef de l’État

La République de Weimar a vécu, le Troisième Reich vient de naître,… et celui-ci a de bien plus grandes ambitions que son prédécesseur…

mercredi 29 juillet 2026

9346 - la réplique

Le Dunkerque français : tout à l'avant, (presque) rien à l'arrière
... Brest, 24 décembre 1932

Dans quelques années, la réalité de la guerre aura rattrapé les Panzerschiffe, et fait voler en éclats bien des mythes liés à leur conception, mais dans l’immédiat, la simple apparition du Deutschland soulève tant d’inquiétudes en France, que le Parlement s’empresse d’autoriser, début 1932, la construction d’une réplique, ou plus exactement, de deux nouveaux navires de ligne, les futurs Dunkerque et Strasbourg, spécialement conçus pour contrer cette menace.

En toute logique, les dites répliques devront naturellement bénéficier d’un armement, d’une vitesse et d’un blindage supérieurs à celui du, et bientôt des, cuirassés de poche allemands, et de fait celles-ci vont disposer de huit pièces de 330mm et seize de 130mm à double usage (anti-navire et anti-aérien), d’une puissance motrice de quelque 100 000 CV (donc double de celle du Deutschland) permettant une vitesse d’environ 30 nœuds, et d’un blindage supérieur à celui du rival allemand.

L’agencement de l’armement est pour le moins particulier : pour gagner du poids, qui s’élève tout de même à plus de 26 000 tonnes (soit là encore le double du Deutschland), les architectes français ont effet décidé d’installer les huit canons de 330mm en seulement deux tourelles quadruples, mais aussi et surtout de positionner celles-ci exclusivement à l’avant, ce qui, par voie de conséquence, déporte la quasi-totalité de l’armement secondaire (trois tourelles quadruples de 130mm) à l’arrière, une autre tourelle double de 130mm étant installée sur chaque flanc, à mi-longueur du navire.

Cette formule, fortement inspirée par les Nelson et Rodney britanniques, mis en service cinq ans plus tôt, va conférer aux deux navires une allure très inhabituelle… et générer au moins autant de détracteurs que de partisans !

Difficultés techniques, tergiversations politiques, mais aussi restrictions budgétaires obligent, le Dunkerque, mis sur cale le 24 décembre 1932, n’entrera toutefois pas en service avant 1937, tandis que son jumeau Strasbourg devra carrément attendre le printemps de 1939.

Sur le papier, ces deux navires sont supérieurs en tout point aux Panzerschiffe allemands,… qu’ils n’auront pourtant jamais à affronter en mer,... et d’autant moins que la Kriegsmarine, après en avoir déjà lancé trois, et prévu d’en construire trois autres, va bientôt se décider à voir plus grand... 

mardi 28 juillet 2026

9345 - le choc

Le croiseur de bataille Repulse, seul, avec le Renown et le Hood, à pouvoir triompher du Deutschland
… et c’est peu dire que le lancement du Deutschland, le 19 mars 1931, puis sa mise en service, le 1er avril 1933, vont vite semer l’émoi dans toutes les marines de guerre du monde !

Car sur le papier du moins, l’équation se tient et pourrait même s’avérer géniale : avec sa vitesse revendiquée de 29 nœuds, ce cuirassé de poche peut en effet échapper à tous les cuirassés britanniques, français, américains, japonais ou encore italiens du moment, et, avec ses gros canons de 280mm, qui portent à plus de 30 000 mètres (1), triompher ou du moins tenir à distance n’importe quel croiseur lourd ou léger (2) de ces mêmes nations.

Chez les Britanniques, seuls les trois croiseurs de bataille Renown, Repulse et Hood sont d’ailleurs en mesure de surclasser le Deutschland autant en vitesse qu’en puissance de feu et en blindage. Et non contents d’être déjà anciens - le plus jeune, le Hood, a été mis en service en 1920 - ceux-ci ne sauraient évidemment être sur les mers partout en même temps pour traquer et détruire ce nouveau corsaire.

Mais c’est chez les Français que l’émotion est cependant la plus considérable !

Car la Marine nationale, que beaucoup appellent encore "La Royale", ne possède dans son inventaire rien qui puisse rivaliser avec le cuirassé de poche allemand dans ces trois domaines du jeu !

Que celui-ci, et ses futurs "frères", viennent à s'en prendre aux lignes de communication de l'empire, et en particulier aux liaisons maritimes avec les colonies africaines, et c'est la catastrophe assurée !

Alors que faut-il faire,… si ce n’est lancer et mettre en service une réplique le plus rapidement possible...

(1) la portée réelle efficace des canons était cependant limitée autant par la visibilité que par l’état de la mer ou la qualité des télémètres optiques. En pratique, tout au long de la 2ème G.M. elle dépassa rarement 15 000 à 20 000 mètres.
(2) la qualification de "lourd" ou "léger" appliquée aux croiseurs fait en réalité référence au calibre de leurs canons : les croiseurs "lourds" disposant de canons d’un calibre maximal de 203mm (8 pouces) et les "légers" de 152mm (6 pouces),… même si le tonnage des premiers était en pratique presque toujours supérieur à celui des seconds.

lundi 27 juillet 2026

9344 - Deutschland über alles

Le désormais Deutschland, à son lancement, le 19 mars 1931

… Kiel, 19 mars 1931

Mais tout cela est encore loin d’être suffisant, ce pourquoi a-t-on également décidé - considérable nouveauté sur un navire de guerre - de remplacer les désormais traditionnelles turbines à vapeur alimentées par d’énormes chaudières brûlant du mazout par huit moteurs diesel MAN regroupés en deux groupes entraînant chacun une hélice unique et développant, au total, environ 50 000 CV, soit plus du double de la puissance motrice du Preussen (!) et permettant, comme tous les diesel, une considérable économie de carburant, gage d’une autonomie record, évaluée à quelque… 32 000 km - soit les 3/4 du tour de la Terre ! - à la vitesse économique de 13 nœuds, et encore de 19 000 km à 20 nœuds,… soit le double de celle du Preussen (!) à seulement 10 nœuds (1)

Bel exploit d’ingénierie donc,… mais qui ne permet toujours pas d’arriver à "10 000 tonnes", ce pourquoi, selon l’éternelle équation puissance de feu / puissance motrice / blindage doit-on se résoudre à installer un blindage presque deux fois… inférieur à celui du Preussen, mais néanmoins supérieur à celui des croiseurs lourds de l’époque, comme les County britanniques, eux aussi donnés pour "10 000 tonnes" mais seulement armés de huit pièces de 203mm.

Reste que malgré tous ces efforts, le déplacement réel de l’ersatz Preussen, qui sera bientôt baptisé Deutschland, puis, dans quelques années rebaptisé Lützow, frise les… 13 000 tonnes, soit le poids du Preussen, et un poids supérieur de quelque 30% au tonnage maximum autorisé pour les croiseurs par le Traité de Washington de 1922 !

Dit autrement, les architectes, les ingénieurs et, au bout du compte, le gouvernement allemand lui-même, ont volontairement menti, et vont continuer à mentir, sur le tonnage réel de leur nouveau cuirassé de poche, dont les caractéristiques officielles quasiment surréalistes - et pour cause ! - vont toutefois semer l’émoi dès son lancement, le 19 mars 1931, et bientôt sonner le départ d’une nouvelle et gigantesque course aux armements navals.

Deutschland über alles, l'Allemagne au-dessus de tout...

(1) le Preussen, il est vrai, était propulsé par des machines à triple expansion alimentées par des chaudières brûlant du charbon en quantités astronomiques

dimanche 26 juillet 2026

9343 - l’ersatz Preussen

Plan-silhouette de l'ersatz Preussen. Notez les quatre tourelles de 150mm sur chaque flanc
… Kiel, 5 février 1929

Qu’importe : le 5 février 1929, à Kiel, débute en tout cas la construction de l’ersatz Preussen, autrement dit du premier cuirassé de poche destiné à remplacer les vieux pré-dreadnoughts de la Reichsmarine, et dans son cas le Preussen, mis en service en 1905.

Et la tâche est tout sauf facile, car il faut faire rentrer dans une enveloppe d’officiellement "10 000 tonnes" six canons de 280mm mais aussi, et on l’oublie souvent, pas moins de huit autres de 150mm, soit…. l’équivalent de la puissance de feu du croiseur léger Emden (!), auxquels on ajoutera encore, tant qu’à y être, huit tubes lance-torpilles et divers canons de DCA, dont le nombre ne cessera d’ailleurs d’augmenter au fil des années !

Il faut aussi, vu son futur rôle de corsaire, lui offrir une vitesse d’au-moins 28 nœuds, c-à-d supérieure à celle de tous les "vrais" cuirassés britanniques, français, américains ou encore japonais ou italiens alors en service !

Or le pré-dreadnought Preussen, rappelons-le, ne possède lui-même que quatre pièces de 280mm (et quatorze de 170mm) et se traine à seulement 18 nœuds,… tout en avouant pas moins de 13 000 tonnes sur la bascule !

La tâche première des ingénieurs et architectes est donc de gagner du poids par tous les moyens possibles et imaginables.

Déjà employée, à titre quasiment expérimental, sur l’Emden, la soudure, en lieu et place des traditionnels rivets, va être généralisée à tout le bâtiment, tandis que le regroupement des six canons de 280mm en seulement deux tourelles triples - les huit de 150mm demeurant, comme sur l’Emden, en autant de tourelles simples - va également permettre d’économiser de précieuses tonnes…

samedi 25 juillet 2026

9342 - de nouvelles menaces

Le dreadnought Ostfriesland, en juillet 1921, sous les bombes de l'Américain Billy Mitchell
… et ce questionnement est d’autant plus légitime qu’en à peine une décennie, le monde a déjà énormément changé depuis la fin de la 1ère G.M. !

En 1921, contre le dreadnought Ostfriesland capturé (1), l’Américain Billy Mitchell a en effet démontré, de manière pour le moins explosive (!), la dramatique vulnérabilité des cuirassés aux bombes d’avions.

Six ans plus tard, en 1927 un autre Américain, Charles Lindbergh, est quand à lui devenu le premier homme à effectuer la traversée de l’Atlantique sans escale, et de continent à continent, en reliant, sur un petit monoplan monomoteur, New-York à Paris.

L’Aviation vient à peine d'entrer dans l’adolescence, mais ses progrès sont à présent tels qu’on peut dores et déjà deviner qu’ils vont fortement nuire aux navires de guerre qui, jusque-là, ne pouvaient parfois être repérés du haut des Airs que par de très lents et très insatisfaisants zeppelins, et qui ne craignaient aucune attaque de la part de fragiles biplans de toile et de bois à peine capables d’emporter leur propre pilote et l’un ou l’autre observateur.

Et pour les corsaires que Raeder envisage de lancer sur les mers à l’attaque des navires marchands ennemis, l’avion n’est d’ailleurs pas la seule menace : depuis l’Armistice, la TSF s’est elle aussi grandement améliorée et généralisée.

Aujourd’hui, le moindre cargo est souvent équipé d’un gros émetteur-récepteur capable de donner l’alerte à des navires de guerre situés à des dizaines et même des centaines de km de lui, et ainsi de leur révéler la position du corsaire, sur lequel ils ne manqueront pas de fondre aussitôt à toute vapeur.

L’un dans l’autre, l’épopée des nouveaux corsaires allemands risque donc d’être bien moins satisfaisante que prévu…

(1) déjà ancien, et en mauvais état, l'Ostfriesland ne faisait pas partie des dreadnoughts allemands internés puis sabordés à Scapa Flow.

vendredi 24 juillet 2026

9341 - les nouveaux corsaires

La tourelle arrière de l'Admiral Scheer, en 1939 : des canons de 280mm contre des cargos ?
… à long terme, c-à-d dans un horizon d’une bonne vingtaine d’années, Raeder espère en tout cas reconstruire une marine complète et surtout capable de rivaliser avec la Royal Navy, autrement dit une marine dotée de sous-marins - pourtant toujours officiellement interdits par le Traité de Versailles ! - de destroyers, de croiseurs lourds et légers, de croiseurs de bataille, de cuirassés et même - c’est dans l’air du temps - de porte-avions.

Mais dans l’immédiat, les navires que l’on a déjà construits, et ceux encore en construction, autrement dit les Emden, Königsberg, Karlsruhe, Köln, Leipzig et Nürnberg, et les futurs cuirassés de poche, seraient, en cas de nouvelle guerre, utilisés essentiellement comme corsaires, contre le trafic maritime ennemi.

En soi, cette stratégie est logique : avec seulement une poignée de bâtiments, inutile d’espérer l’emporter contre les Britanniques, ou même les Français, dans une quelconque bataille rangée.

Reste qu’on peut dores et déjà se demander si des croiseurs et, a fortiori des cuirassés de poche dotés de pièces de 280mm (!), ne sont pas dramatiquement surarmés pour s’en prendre à des cargos isolés dépourvus de toute défense et de tout blindage,… et de toute manière trop peu nombreux pour attaquer des convois inévitablement protégés par des croiseurs voire même l’un ou l’autre cuirassé ennemis !

Au demeurant, contre les premiers, l’expérience de la 1ère G.M. a d’ailleurs amplement démontré que l’emploi d'autres cargos, camouflés et simplement dotés de quelques vieux canons, était bien plus efficace, et autrement plus économique (!), que celle de véritables navires de guerre, tandis que, contre les seconds, les sous-marins ont toujours bénéficié d’avantages sans pareils, à commencer bien sûr par leur gramde discrétion !

Les nouveaux navires corsaires de Raeder pourront-ils, cette fois, faire la différence ?