mercredi 22 avril 2026

9248 - l'entracte

Le Lion, en action au Jutland

… 17h00 

A 17h00, protégés tant bien que mal sur leur arrière-garde par les super-dreadnought d'Evan Thomas, les quatre croiseurs de bataille de Beatty, tous endommagés à des degrés divers, remontent à présent vers le nord-ouest, à la rencontre de Jellicoe qui, prévenu de la présence en mer de la Hochseeflotte au grand complet, fait à présent route vers eux à toute vapeur, ses trois croiseurs de bataille "ex-Beatty" en avant-garde, et ses vingt-quatre cuirassés impeccablement alignés derrière eux en plusieurs colonnes parallèles.

Côté allemand, les cinq croiseurs de bataille de Hipper, eux aussi passablement malmenés, ont fait leur jonction avec les seize cuirassés et les six pre-dreadnought de Scheer, et sont à la poursuite des Britanniques.

Si le bilan tactique est discutable, cette première partie constitue en revanche un incontestable succès allemand sur le plan des résultats : tirant beaucoup mieux - une cinquantaine de coups au but contre moins d’une vingtaine ! -, les hommes de Hipper sont en effet parvenus, malgré leur infériorité numérique et la moindre puissance de leurs canons, à couler deux croiseurs de bataille anglais en ne subissant eux-mêmes aucune perte.

"La phase initiale de la bataille du Jutland – connue depuis sous le nom de "Course vers le Sud" – fut un désastre complet pour la flotte de croiseurs de bataille britannique. Bien qu'infiniment plus puissante que le groupe de reconnaissance allemand, elle ne parvint jamais à concentrer ses forces durant l'engagement. 

Si les navires de Beatty avaient été déployés plus efficacement, ils auraient concentré un feu beaucoup plus intense sur chacun des croiseurs de bataille de Hipper, ce qui aurait sans aucun doute affecté la précision des tirs dirigés contre eux. Compte tenu de leur vulnérabilité aux tirs plongeants, il ne fait aucun doute qu’une seule salve bien placée, ou une série de salves, aurait quand même pu détruire l'Indefatigable ou le Queen Mary, mais cela aurait tout de même été moins probable. 

De plus, il est certain que le groupe allemand aurait subi des pertes bien plus importantes s'il avait dû affronter la 5ème Escadre de combat dès le début. En l'état, Beatty bénéficiait d'une supériorité numérique de six croiseurs de bataille contre cinq côté allemand, et pourtant, Hipper avait triomphé et les Britanniques achevé la bataille avec seulement quatre croiseurs de bataille face aux cinq allemands. 

L'incapacité de Beatty à concentrer ses forces fut la cause première de la défaite britannique lors de la course vers le sud, et la responsabilité lui en incombe donc clairement" (1)

(1) ibid, page 178-179

mardi 21 avril 2026

9247 - comme le choc d'une masse sur une enclume

Le super-dreadnought Malaya, peu après la 1ère G.M.
… 16h54

Le temps de réaliser cette nouvelle méprise, ce n’est qu’à 16h54 que les quatre super-dreadnought d’Evan Thomas, Barham en tête, Malaya en queue, entament à leur tour un virage vers le nord… sous la mitraille allemande.

Comme le souligna un lieutenant-canonnier du Malaya, "lorsque ce fut au tour du Malaya, le point de virage était un véritable champ de bataille, car l'ennemi y avait bien entendu concentré son feu. Les obus pleuvaient à un rythme effréné et il est douteux que nous, dernier navire de la ligne, puissions nous en sortir sans subir un pilonnage intense. 

Cependant, le capitaine prit cette décision en ordonnant au navire de virer prématurément. Lorsque nous eûmes viré, ou plutôt lorsque je braquai ma tourelle sur tribord, j'aperçus nos croiseurs de bataille, qui fonçaient vers le nord à toute vitesse, déjà à près de 8 000 mètres devant nous, engagés dans le combat avec les croiseurs de bataille allemands.

Je compris alors que nous quatre seulement – ​​le Barham, le Warspite, le Valiant et le Malaya – allions devoir faire face à la Flotte de Haute Mer" (1)

Heureusement pour eux, les super-dreadnought sont autrement mieux blindés que les croiseurs de bataille, mais leur repli ne s’effectue cependant pas sans casse.

"Nous avons été touchés deux fois, à chaque fois au blindage, sans subir de dégâts. C'était la première fois que nous étions touché. Le navire tout entier frissonna, mais je n'ai pas particulièrement perçu le bruit de l'explosion. On pourrait comparer cette sensation à celle qu'on éprouve dans les bras lorsqu'on prend une masse et qu'on la frappe de toutes ses forces sur une enclume, en gardant les bras raides" (2)

(1) et (2) Steel et Hart, op cit, pages 167 et 168

lundi 20 avril 2026

9246 - les mouches et les éléphants

Le croiseur léger Southampton

… 16h40

Sur ces entrefaites, les petits torpilleurs allemands, qui jusqu'ici s'étaient prudemment tenus à l'écart des affrontements entre mastodontes, se sont rués à l'attaque,... immédiatement imités par leurs homologues britanniques.

Dans ce combat entre mouches et éléphants, la mer se met bientôt à grouiller de torpilles, mais les dits éléphants s'en tirent néanmoins sans dommage (1), à l'exception du Seydlitz, qui en encaisse une sans pour autant ralentir son allure.

En définitive, le véritable résultat de toute cette agitation est surtout d'accroître encore un peu plus la fumée, et la confusion, qui règnent dans chaque camp !

Mais c'est alors que le croiseur léger Southampton, à l'avant-garde de l'escadre de Beatty, fait une stupéfiante découverte : en plus de la flotte de Hipper, en route vers le sud, une deuxième flotte allemande, bien plus importante, est en train de monter vers le nord !

C'est Scheer, et c'est toute la Hochseeflotte

Branle-bas immédiat chez les Britanniques !

Pour Beatty, il n'est évidemment pas question de poursuivre l'engagement contre pareil adversaire : il faut au contraire virer au nord, c-à-d vers Jellicoe et ses propres cuirassés, mais, pour la deuxième fois, la communication entre ses croiseurs de bataille et les super-dreadnought d’Evan Thomas se passe mal, avec pour résultat que, durant plusieurs minutes, ces derniers continuent leur petit bonhomme de chemin vers l'escadre allemande…

(1) cet engagement se traduira néanmoins par la perte de deux torpilleurs dans chaque camp


dimanche 19 avril 2026

9245 - un quelque chose qui cloche...

Le Princess Royal, en achèvement en 1912 avec, à sa droite, le futur Kongo japonais

... non, le Princess Royal n'a pas sauté : il a simplement été encadré par des gerbes d'eau d'obus tombées tout prêt !

Mais il y a effectivement "quelque chose qui cloche" avec les croiseurs de bataille, et plus particulièrement avec les croiseurs de bataille anglais.

Ce "quelque chose", c'est le manque de blindage, particulièrement au niveau des fûts de tourelles, qui ne permet pas à ces navires ayant la vitesse d'un croiseur et la puissance de feu d'un cuirassé de soutenir durablement le tir d'obus de gros calibre.

L'idéal, au fond, serait de posséder des cuirassés... rapides, ce que le Warspite et ses jumeaux préfigurent déjà à leur manière, et ce que les Iowa américains - plus rapides cuirassés jamais construits - incarneront à merveille lors de la guerre suivante

En attendant, il faut bien faire avec ce que l'on a, c-à-d avec les quatre croiseurs de bataille survivants - et déjà passablement malmenés - et les quatre super-dreadnought d'Evan Thomas qui sont certes les plus cuirassés du monde, mais dont les obus sont défectueux !

Reste que malgré la tragique disparition de deux de ses croiseurs de bataille, dont l'un très récent (1), Beatty combat toujours à huit contre cinq, avec l'avantage de canons de bien plus gros calibre, et contre un adversaire qui jusqu'ici a certes parfaitement tenu son rôle d'appât, mais qui commence tout de même à fatiguer et à accuser les coups,... et qui se trouve donc fort aise d’apercevoir enfin, vers 16h30, les premières mâtures des cuirassés de Scheer...

(1) dernier croiseur de bataille construit pour la Royal Navy avant la 1ère G.M., le Queen Mary avait été mis en service à l'automne 1913

samedi 18 avril 2026

9244 - "pas une grande perte au niveau tactique"

Le croiseur de bataille Queen Mary, déchiré par les explosions

… si la plupart des témoins de la destruction de l’Indefatigable sont évidemment sous le choc, la réalité de la guerre, et du combat en cours, ne manque pas de reprendre très vite le dessus.

Et c’est particulièrement vrai d’Alfred Chatfield, capitaine de pavillon de Beatty, qui, après la bataille, écrira, avec un détachement très britannique, que "l’Indefatigable était un navire plus petit et moins bien protégé que ceux de la 1ère Division (1) et, à ce titre, ne représentait pas une grande perte au niveau tactique" !

Et de fait, au niveau… tactique, il a raison, puisque l’arrivée des quatre super-dreadnought fait plus que rétablir l’équilibre, qui rendu à cinq contre cinq, repasse instantanément à neuf contre cinq !

Arrivé à extrême portée de tir, le Barham d’Evan Thomas, réussit même bientôt à décocher un 381mm qui atteint le Von der Tann sous la flottaison et lui fait embarquer 600 tonnes d'eau.

Les super-dreadnought tirent bien, et bien mieux que les croiseurs de bataille, mais leurs projectiles, qui n'ont jamais été éprouvés au combat, sont manifestement défectueux et se contentent le plus souvent d'exploser sur les blindages allemands sans réussir à les transpercer, ce qui permet donc à Hipper et à ses navires d'échapper à l'anéantissement.

Mieux : à 16h25, sous l'effet des tirs conjugués du Seydlitz et du Derfflinger, c'est maintenant le Queen Mary, le meilleur "buteur" du côté anglais, qui disparaît à son tour dans une série d’explosions qui ne laissent qu'une vingtaine de survivants sur un équipage de près de treize cents hommes !

Une minute plus tard, une immense gerbe d'eau enveloppe le Princess Royal. Un signaleur se précipite sur la passerelle du Lion qui, bien que fortement endommagé, a repris son poste sur la ligne britannique.

"Sir, la Princess Royal a sauté !", s'exclame-t-il.

Et Beatty, comme s’il voulait rivaliser en matière de détachement, se tourne alors vers son capitaine de pavillon et se contente lui aussi d'un commentaire laconique : "Il semble, Chatfield, qu'il y ait quelque chose qui cloche avec nos foutus bateaux"…

(1) la 1ère Division était composée des Queen Mary, Princess Royal et Tiger qui, comme le Lion, portaient des pièces de 343mm, contrairement aux plus anciens New Zealand et Indefatigable de la 2ème Division, qui ne disposaient que de 305mm

vendredi 17 avril 2026

9243 - une affaire fort mal engagée...

…16h05 

Même s'ils luttent à six contre cinq, et même s'ils disposent de canons plus puissants, les Anglais ne sont pas à la fête, puisqu'il leur faut encore attendre plusieurs minutes avant de voir un 343mm du Queen Mary s'abattre sur le Seydlitz, pulvérisant sa tourelle "C", et provoquant un début d'incendie qui, comme au Dogger Bank, est à deux doigts d'anéantir le croiseur de bataille allemand.

A 16h00, alors que  la distance entre les protagonistes est tombée à 12 000 mètres, les deux navires amiraux sont touchés presque simultanément, mais si le Lützow, victime du Queen Mary, s'en tire sans trop de dommages, il en va tout autrement du Lion, qui perd sa tourelle centrale et manque de disparaître corps et biens dans l'incendie qui s'ensuit.

Et ce n'est pas fini puisque les Allemands, qui tiennent la bonne hausse, s'acharnent, le touchent à plusieurs reprises et le forcent bientôt à quitter sa ligne.

De son côté, le Princess Royal vient également de perdre une de ses tourelles et tous les autres navires de Beatty sont déjà touchés à des degrés divers

Les canonniers allemands tirent bien, en tout cas bien mieux que les britanniques - ceux du Queen Mary exceptés - et pour ces derniers, le pire est encore à venir car à 16h05, trois 280mm du Von der Tann, pourtant le plus ancien et le moins puissant des croiseurs de bataille allemands - crèvent les ponts de l'Indefatigable, qui disparaît aussitôt dans une formidable explosion ne laissant que deux survivants sur un équipage de plus de mille officiers et marins !

En moins de vingt minutes, l'affaire est déjà fort mal engagée côté anglais, et virerait même à la débâcle complète si le Warspite et ses trois frères ne venaient enfin de faire leur apparition…

(1) ibid, page 106

jeudi 16 avril 2026

9242 - "par une erreur quelconque, nous avions été oubliés"

Le croiseur de bataille Moltke, en visite aux États-Unis, en 1912

... 15h54

Et sur le Derfflinger, le commandantt Georg von Hase est naturellement ravi de cette méprise !

"Ce qui m'étonnait, c'est que, jusqu'à présent, nous n'avions apparemment pas été touchés une seule fois. Seuls quelques rares tirs s'approchaient de nous. J'observai de plus près les tourelles de notre cible et constatai que ce navire ne tirait pas sur nous. Il tirait lui aussi sur notre navire amiral. J’observai un instant le troisième navire ennemi : par une erreur quelconque, nous avions été oubliés. 

Je ris amèrement et commençai alors à engager le combat avec un calme olympien, comme à l'entraînement, et avec une précision sans cesse croissante" (1)

Et la discipline n’étant manifestement pas le point fort des Britanniques en cet après-midi du 31 mai 1916, voilà le Tiger qui manque également son signal de répartition et commence à tirer non pas sur le Seydlitz tel que prévu, mais bien sur le Moltke… déjà ciblé par le New Zealand !

Et comme les télémètres britanniques sont toujours autant à la peine, rien d’étonnant dès lors à ce que les tirs des croiseurs de bataille anglais s’avèrent rien moins que lamentables… contrairement bien sûr à ceux de leurs adversaires qui, salves après salve, se rapprochent dangereusement des buts !

Et de fait, à 15h54, plusieurs obus du Moltke, pourtant lui-même visé par deux adversaires, s’abattent sur le Tiger et mettent deux de ses tourelles hors service.

Les Allemands tiennent le bon bout...