vendredi 5 juin 2026

9292 - une double retraite

Le croiseur léger Calypso, en 1917

… Sylt, 17 novembre 1917, 07h37

Mais dans une guerre, il faut faire avec ce qu’on a, et donc ces étranges "grands croiseurs légers" qui, sur le coup de 07h30 aperçoivent les dragueurs de mines allemands et leur escorte de croiseurs légers et de destroyers à quelque 120 km à l’ouest de l’île de Sylt (Frise du Nord)

A 07h37, le Courageous ouvre le feu avec ses pièces de 381mm,... poussant aussitôt l’escorte allemande à se porter en avant pour protéger la retraite des dragueurs de mines, puis à battre elle-même en retraite vers le sud-est, et la côte allemande, sous le couvert d’un écran de fumée.

Avec leur vitesse d’environ 30 noeuds, les Courageous et Glorious, et les navires qui les accompagnent, tiennent le bon bout, et d’autant plus que le Repulse, appelé en renfort, se précipite pour les rejoindre. 

Mais quelques minutes plus tard, les croiseurs légers de l’avant-garde britannique se retrouvent eux-mêmes sous le feu des 305mm des Kaiser et Kaiserin vers lesquels tous les autres navires allemands se sont tout naturellement repliés.

Chaude affaire ! Si le croiseur léger Caledon encaisse bientôt un 305mm… qui n’explose pas, son jumeau Calypso voit en revanche tout son personnel de passerelle, dont son commandant, tué par un autre obus.

Inutile d’insister, d’autant que l’on se rapproche de plus en plus de la côte allemande… et des champs de mines allemands : à 10h00, sous une dernière salve du Repulse, qui dans cette action est tout de même parvenu à endommager le croiseur léger Königsberg (1), toute l’escadre britannique se replie vers ses bases, laissant les navires allemands en faire de même vers les leurs…

(1) ce croiseur Köenigsberg mis en service en 1916, ne doit pas être confondu avec son prédécesseur Köenigsberg, sabordé par son équipage dans le delta du Rujifi (Tanzanie) en juillet 1915,... ni avec son successeur Köenigsberg, mis en service en 1929 et coulé dans le port de Bergen (Norvège) en avril 1940 !


jeudi 4 juin 2026

9291 - de bien étranges navires...

Le Courageous : un "grand croiseur léger" issu de l'imagination trop fertile de l'amiral Fisher

… dans la nuit, commandée par le vice-amiral Trevylyan Napier, une force d’interception britannique appareille donc en direction de Heligoland, composée d’une dizaine de destroyers, de huit croiseurs légers, du croiseur de bataille Renown, mis en service un an plus tôt, mais aussi de deux grands bâtiments à ce point étranges que les Britanniques eux-mêmes ont bien du mal à les définir…

Ces deux bâtiments, les Courageous et Glorious, sont en effet deux des trois "grands croiseurs légers" (1) directement issus du très bouillonnant cerveau de l’amiral John Fisher, déjà "père" du dreadnought et du croiseur de bataille. 

Comme précédemment mentionné, les "grands croiseurs légers" sont en réalité des croiseurs de bataille débarrassés de la moitié de leur armement (et ne disposant donc que de deux tourelles seulement) mais aussi d’une partie du blindage, afin de gagner du poids, ou plus exactement du tirant d’eau, et être ainsi mieux en mesure d’évoluer dans les eaux étroites et peu profondes de la Baltique, en prévision d’un éventuel débarquement britannique sur la côte allemande.

La Baie de Heligoland n’est pas la Baltique, mais ses caractéristiques, et aussi cette mission ne visant finalement qu’à intercepter de simples dragueurs de mines, destroyers et croiseurs légers allemands, ne s’en prêtent pas moins à l’usage de pareils bâtiments.

Reste qu’après ce qui s’est passé au Jutland, les équipages des dits bâtiments ont tout de même de bonnes raisons de redouter une éventuelle rencontre avec un cuirassé ou même un croiseur de bataille allemand…

(1) les grands croiseurs légers s'avérèrent si peu satisfaisant que le Furious, troisième exemplaire prévu, sera transformé en porte-avions en novembre 1917, les Courageous et Glorious l'étant quant à eux en 1924.

mercredi 3 juin 2026

9290 - ... ou presque

… 16 novembre 1917

 Les combats n’ont bien sûr pas complètement disparus en Mer du Nord mais, comme en 1915, ceux-ci se limitent désormais à de petites escarmouches sporadiques, opposant ici et là croiseurs légers, destroyers, voire simple dragueurs ou mouilleurs de mines des deux camps.

Parlant de mines, un affrontement un peu plus sérieux, et donc digne de figurer dans cette chronique, va néanmoins opposer - quoi que de fort loin - quelques cuirassés et croiseurs de bataille des deux camps en Baie de Heligoland, le 17 novembre 1917.

Tout commence au début de l’automne, par une hausse importante du minage britannique dans la Baie de Heligoland, minage auquel les Allemands répliquent naturellement par l’envoi d’un nombre de plus en plus important de dragueurs de mines, petits navires fort utiles mais si lents et si vulnérables qu’ils doivent être soutenus à distance par quelques destroyers et croiseurs légers voire même, "au cas où", et à encore plus grande distance, par l’un ou l’autre cuirassé de la Hochseeflotte.

Début octobre, grâce une fois encore à l’efficacité de leurs services de décryptage, les Britanniques apprennent en tout cas que leurs adversaires doivent lancer le 17 octobre une vaste opération de déminage en Baie de Heligoland, réunissant une quinzaine de dragueurs de mines appuyés par huit destroyers et quatre croiseurs légers ainsi que, mais de fort loin, par les cuirassés Kaiser et Kaiserin du contre-amiral Ludwig von Reuter.

Pourquoi ne pas leur tendre un piège ?

Le 16 novembre, l’ordre d’attaque est donc transmis à l’amiral Beatty, devenu comme nous l’avons vu, commandant-en-chef de la Grand Fleet

mardi 2 juin 2026

9289 - en Mer du Nord... rien de nouveau

Le Roi George V et Beatty (à droite) sur le pont du cuirassé Queen Elizabeth
… n’anticipons pas car, pour l’heure, l’entrée en guerre des États-Unis ne change strictement rien à la guerre en Mer du Nord, une guerre où les titans des deux camps, que l’on présentait pourtant comme les armes absolues au début du conflit, ne brillent… que par leur absence !

Chez les Allemands, les grands navires de ligne ne quittent pour ainsi dire jamais le port, sauf pour rejoindre la Baltique - où la menace ennemie est pour ainsi dire inexistante ! - par le fameux Canal de Kiel. 

Et vu la priorité à présent accordée aux sous-marins, chacun au sein des équipages s’enfonce lentement mais inexorablement dans la déprime et le défaitisme.

Chez les Britanniques, les cuirassés et croiseurs de bataille sortent pour leur part régulièrement en mer, mais la menace des sous-marins allemands, et des mines, est telle qu’ils ne s’aventurent jamais au sud du Dogger Bank, ce qui, par la force des choses, rend impossible tout affrontement éventuel avec leurs homologues allemands

En définitive, le seul évènement spectaculaire de 1917, côté anglais, est le limogeage, la veille de Noël (!),… de John Jellicoe lui-même.

Nommé Premier Lord de la Mer en novembre 1916, l’ancien commandant-en-chef de la Grand Fleet, n’a en effet ensuite cessé de voir son étoile pâlir au fil des mois… contrairement à celle de son ancien subordonné, David Beatty, qui, après avoir succédé à Jellicoe à la tête de la Grand Fleet - qui demeurera sienne jusqu’à l’Armistice de 1918 - sera bombardé vicomte en octobre 1919, et lui aussi Premier Lord de la Mer le mois suivant, poste qu’il conservera, à travers plusieurs gouvernements successifs, jusqu’à son départ à la retraite, en juillet 1927…

lundi 1 juin 2026

9288 - le casus belli

Rapidement rendu public, le télégramme Zimmerman précipita l'entre en guerre des USS

… 6 avril 1917

Complaisamment, et pour d’évidentes raisons, transmis aux Américains le 19 février, la copie déchiffrée du télégramme Zimmerman ne manque évidemment pas de provoquer la colère à Washington !

Le 1er mars, le Président Wilson décide même de le rendre public. Interrogé deux jours plus tard à Berlin par un journaliste américain, Arthur Zimmerman lui-même en reconnaît ingénument l’authenticité, et la réitère le 29 devant le Reichstag.

Aux États-Unis, l’indignation est dès lors à son comble : dans ce pays où la Doctrine Monroe (1) est la pierre angulaire de toute la diplomatie depuis près d’un siècle, le simple fait qu’un État européen veuille intervenir sur le continent américain, et surtout inciter un État du continent américain à entrer directement en guerre contre les États-Unis, est rien moins qu’un casus belli !

Le 6 avril 1917, le Congrès des États-Unis décide donc de déclarer la guerre à l’Allemagne, une guerre qui, selon Wilson, vise rien moins qu’à "mettre fin à toutes les guerres", et ce "afin de rendre le monde plus sûr pour la démocratie".

A supposer-même qu’il soit sincère, Wilson se berce naturellement d’illusions, mais cette déclaration de guerre va en tout cas faire définitivement basculer l’équilibre des forces en faveur de la Triple-Entente (1), et, dans un an et demi, sonner le glas de l’Allemagne, de l’Empire allemand,… et de la Marine impériale allemande

Mais n’anticipons pas…

(1) élaborée en 1823 par le président James Monroe, cette doctrine interdit aux puissances européennes d'intervenir dans les affaires des nations indépendantes des Amériques, les États-Unis s’engageant en échange à ne pas s'immiscer dans les affaires européennes.
(2) constituée entre 1894 et 1907, la Triple-Entente était une alliance militaire et politique, unissant la France, le Royaume-Uni et la Russie tsariste contre l'Allemagne, l’Autriche-Hongrie et l'Italie, quant à eux membres de la Triple-Alliance

dimanche 31 mai 2026

9287 - le télégramme Zimmerman

Le télégramme Zimmerman, ou le projet d'accord secret entre le Mexique et l'Allemagne en cas d'entrée en guerre des USA

…  17 janvier 1917

Au plan naval, en misant désormais tout sur les sous-marins et en relançant la guerre sous-marine à outrance, l’Allemagne cherche avant tout à isoler économiquement la Grande-Bretagne, et à la pousser dès lors à accepter des négociations de paix.

Car sur le Front terrestre, la situation parait plus bloquée que jamais : à l’Est, et malgré d’importantes pertes dans ses rangs, la Russie tsariste continue en effet de combattre vaille que vaille, et immobilise ainsi de nombreuses divisions allemandes qui seraient assurément bien utiles sur le Front de l’Ouest, où l’offensive allemande sur Verdun et celle, franco-britannique, sur la Somme, se sont toutes deux achevées à la fin de l’automne 1916,… sans autre résultat concret qu’une gigantesque boucherie qui a fait plus d’un million sept-cents mille morts et blessés dans les deux camps !

Reste que la reprise de cette guerre sous-marine ne va pas manquer d’irriter les Américains, toujours neutres mais qui, depuis le torpillage du paquebot Lusitania, en mai 1915, n’ont cessé de condamner le recours à cette arme, et sont de plus en plus portés à une intervention militaire au profit de la Grande-Bretagne et de la France.

L’élément déclencheur se produit le 17 janvier 1917, suite à l’interception et au décryptage par les services de renseignement britannique d’un télégramme codé adressé par le Secrétaire d’État aux Affaires étrangères allemand, Arthur Zimmerman, à l’ambassadeur d’Allemagne au Mexique, Heinrich von Eckardt, dans lequel le premier demande au second de proposer au gouvernement mexicain une alliance militaire entre le Mexique et l’Allemagne en cas d’entrée en guerre des États-Unis.

"Le 1er février, nous avons l'intention d'entamer une guerre sous-marine sans restriction. Malgré cela, notre intention est de nous efforcer de maintenir les États-Unis dans la neutralité. Si cette tentative échoue, nous proposons à l'égard du Mexique une alliance reposant sur les bases suivantes :

Nous ferons la guerre ensemble et ferons la paix ensemble; nous apporterons un soutien financier général, et il est entendu que le Mexique reconquerra les territoires qu'il a perdus : le Nouveau-Mexique, le Texas et l'Arizona. Les détails de cet accord sont laissés à votre discrétion.

Vous avez pour instruction d'informer le Président du Mexique de ce qui précède, sous le sceau du plus grand secret, dès qu'il sera établi qu'un conflit éclatera avec les États-Unis  (…) Veuillez attirer l'attention du Président du Mexique sur le fait que le recours à une guerre sous-marine sans merci promet désormais de contraindre l'Angleterre à faire la paix d'ici quelques mois"...

samedi 30 mai 2026

9286 - comme une redite de 1915...

Le Hindenburg, ultime grand navire de la Hochseeflotte

… 1917

A priori anecdotique dans l’immense carnage de la 1ère G.M., cette affaire n’en marque pas moins un changement radical - et définitif - côté allemand.

Plus question à présent du moindre affrontement contre la flotte cuirassée britannique : la seule priorité, désormais, c’est la guerre sous-marine, et donc la construction des sous-marins, ainsi que, mais dans une moindre mesure, les opérations en Baltique, contre la ridicule petite marine tsariste.

Conséquence de ce choix, les quatre nouveaux croiseurs de bataille de 32 000 tonnes de la classe Mackensen ne seront jamais terminés, pas plus d’ailleurs que les deux derniers dreadnought de la classe Bayern. 

Le 14 mars 1917, le jumeau du Bayern, le Baden, deviendra même l’ultime cuirassé à rallier les rangs de la Hochseeflotte, le 14 mars 1917.

Encore deux mois, et le 10 mai 1917, le croiseur de bataille Hindenburg, de la classe Derfflinger, sera quant à lui l’ultime grand navire allemand à entrer en service avant l’Armistice.

Tout comme en 1915, et une fois encore à l’exception de ses plus petits bâtiments, la Hochseeflotte va donc quasiment disparaître de la Mer du Nord, ce qui, comme en 1915, a évidemment l’avantage de préserver l’outil… sans que l’on sache toutefois dans quel but (!), mais qui, plus encore qu’en 1915, mine le moral des équipages, de plus en plus démoralisés par cette guerre qui n'en finit plus et qu'ils doivent mener au port, parce qu'il est impossible de la gagner sur Mer, et qui ne cessent dès lors de multiplier désertions, sabotages et actes de rébellion.

Et dans ce domaine, on n’a encore rien vu…