samedi 16 mai 2026

9272 - le miraculé

Le Seydlitz, ou l'éternel miraculé de la Marine impériale allemande...

… 3 juin 1916

"Tard dans la journée du 1er juin, des bateaux-pompes arrivèrent sur zone, mais ils furent accompagnés par une forte brise venue du nord-ouest. Nous nous trouvions alors au large d'Heligoland, gîtant de huit degrés et dotés d'une stabilité précaire : nous ne pouvions progresser à plus de trois ou quatre nœuds, et ce que nous fassions route en marche avant ou en marcher arrière, manœuvres que nous effectuâmes une partie du temps.

Lorsque la mer commença à déferler sur le milieu du navire, le [croiseur léger] Pillau se plaça sous le vent, sur notre bâbord avant, tandis qu'un remorqueur épandait une large nappe de mazout (1)

Cette manœuvre nous apporta un certain soulagement jusqu'à ce que le vent faiblisse. Nous n'aurions pas pu résister à un violent coup de vent. 

Le 2 juin, nous mouillâmes à proximité du navire-phare de la Jade pour attendre la marée, car notre tirant d'eau atteignait alors 47 pieds et demi à l'avant, contre 30 pieds au milieu du navire dans des conditions normales. 

Mais nous y sommes parvenus et sommes arrivés, aux premières heures du 3 juin, au large des écluses de Wilhelmshaven, où nous avons été accueillis par les hourras des équipages des cuirassés qui y étaient ancrés 

(…)  Au cours de la bataille, le Seydlitz avait été touché par pas moins de vingt et un obus de gros calibre ainsi qu'une torpille. Il déplorait quatre-vingt-dix-huit tués et cinquante-cinq blessés. Quatre de ses tourelles principales, et deux de ses tourelles secondaires, avaient été mises hors de combat. 

Les Britanniques avaient laissé passer leur chance, et le Seydlitz allait retourner au combat. En moins de quatre mois, il était de nouveau prêt à l'action" (2)

La Bataille du Jutland est définitivement terminée. Dans les deux camps, l'heure du bilan, et des chants de victoire, a sonné...

(1) manoeuvre visant à briser la force des vagues
(2) ibid, page 446

vendredi 15 mai 2026

9271 - le croiseur qui refusait la mort

Le Seydlitz, profondément enfoncé dans l'eau... mais toujours en marche
… les images vont faire le tour du monde : profondément enfoncé dans l’eau - pour ne pas dire déjà à moitié englouti - vomissant des torrents de fumée noire, ses superstructures déchirées, un grand navire de guerre progresse obstinément vers le port à une allure de tortue.

Ce navire qui refuse d’accepter la mort, c’est le croiseur de bataille Seydlitz. Et une fois de plus, contre toute attente, cet éternel éclopé mais aussi miraculé de la Hochseeflotte est sur le point de réussir son pari !

Car après s’être brièvement échoué près de Horns Reef, où l’un quelconque des navires de Jellicoe aurait très facilement pu lui porter le coup de grâce… s’il s’était rendu jusque-là, le Seydlitz a imperturbablement repris sa route.

Comme l’écrira son commandant, "Tout le gaillard d'avant était criblé de trous, tel une passoire. Par les déchirures, les trous, les joints et les rivets, l'eau envahissait les compartiments les uns après les autres, jusqu'à ce que seule la chambre des torpilles avant soit encore à sec. 

Cette vaste poche d'air conférait à la partie avant du navire juste assez de flottabilité. Mais le bâtiment s'enfonçait tellement par l'avant que la mer commençait à pénétrer dans les casemates avant. Leurs panneaux de fermeture étaient détruits ou tordus, et le bois destiné à étayer les voies d'eau se trouvait quelque part, coincé sous le gaillard d'avant. 

Nous utilisâmes tout ce qui nous tombait sous la main : tables de carré, bancs et, finalement, même les rayonnages vides des soutes à obus - au grand désarroi du chef canonnier. 

Un nombre considérable de compartiments durent être maintenus au sec par un écopage incessant, qui se prolongea sur une période de deux jours. Certaines cloisons devaient être surveillées de près et étayées à nouveau de temps à autre. Tout l'équipage était mobilisé, le sommeil ne fut donc possible que par brefs intervalles" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, page 445

jeudi 14 mai 2026

9270 - le difficile retour au bercail

L'Engadine, recueillant les survivants du Warrior avant de le prendre en remorque

… désormais convaincu qu’il n’y a, en demeurant dans les parages, plus rien à gagner mais au contraire, en cas de rencontre avec un barrage de sous-marins allemands, bien des choses à perdre, Jellicoe décide bientôt de remettre le cap vers l’Angleterre avec toute sa flotte.

Ses équipages, il est vrai, sont épuisés, et ses navires sont tous à court de charbon, de mazout ou tout simplement de munitions.

Lors des différents combats, la plupart d'entre-eux ont d'autre part subi des dommages plus ou moins sérieux, et certains sont même si mal en point qu'il s'efforcent depuis déjà plusieurs heures de rentrer vaille que vaille au port.

C’est le cas - nous l’avons vu - du super-dreadnought Warspite qui, malgré une attaque de sous-marin allemand, va réussir à rallier Rosyth dans la matinée, mais c’est aussi, et bien plus tristement, celui du croiseur-cuirassé Warrior qui, après avoir encaissé une quinzaine d’obus de gros calibre dans la soirée du 31 mai, puis été sauvé par l’apparition inopinée de ce même Warspite, est parvenu à se sortir du champ de tir avant d’être pris en remorque par le porte-hydravions Engadine, lequel a également recueilli les survivants de son équipage

Hélas, la mer s’est creusée dans la matinée du lendemain et le malheureux croiseur cuirassé, troué comme une passoire et prenant l'eau de toute part, a finalement rendu les armes à 08h25, avant de s’engloutir peu après.

Pour Jellicoe, ce naufrage est assurément un coup d’autant plus douloureux qu’en remettant le cap vers l’Angleterre, la Grand Fleet est littéralement passée à côté de la montre en or…

… le croiseur de bataille Seydlitz.

mercredi 13 mai 2026

9269 - le coup de grâce

Le croiseur-cuirassé Black Prince, sous le feu allemand

... 01 juin 1916, 02h22

"À 02h22, Jellicoe ordonna à tous les éléments de la flotte de rallier le corps principal. A 02h39, il modifia son cap vers le nord et forma une ligne de bataille unique, à l'exception de la 6ème division qui fermait la marche. 

Mais, privés de leurs écrans [de croiseurs légers et de destroyers], les dreadnoughts de la Grand Fleet n'étaient manifestement pas prêts au combat. Leurs croiseurs et destroyers avaient été dispersés aux quatre vents par les événements de la nuit, et Jellicoe hésitait à affronter la Hochseeflotte sans eux" (1)

Le problème, c'est que la Hochseeflotte a disparu, et que la mer est maintenant vide devant lui !

"Les espoirs encore entretenus par la Grand Fleet, qui rêvait d'une confrontation décisive avec la Hochseeflotte, s'évanouissaient rapidement. 

Le coup de grâce fut finalement porté vers 04h00 : Jellicoe reçut un signal de l'Amirauté l'informant qu'à 02h30, la Flotte de Haute Mer ne se trouvait plus qu'à 17 milles de Horns Reef. 

Cela marquait véritablement la fin de tous les espoirs et de tous les rêves d'un véritable "Der Tag" en ce 1er juin : en effet, ce renseignement sans équivoque indiquait qu'au moment où il lui parvenait, les Allemands devaient déjà avoir gagné la sécurité du chenal de Horns Reef, sur la route du retour vers leur port d'attache. 

Il n'y avait plus aucune chance de les rattraper : la Bataille du Jutland était terminée" (2)

(1) Steel et Hart, op cit, page 437
(2) ibid, page 442

mardi 12 mai 2026

9268 - l'ennemi quelque part dans la nuit

Combat de nuit au Jutland : l'ennemi à la seule lueur des projecteurs...

… 22h00

L’un n’a pas d’autre choix que de combattre de nuit, l’autre veut à tout prix l’éviter; l’un s’est entraîné et équipé pour combattre de nuit, l’autre n’a rien entrepris en ce sens.

En conséquence, et malgré son infériorité autant en nombre de navires qu’en puissance de feu, Scheer va bel et bien réussir à passer en bousculant l’écran des croiseurs légers britanniques lors d’une succession d’affrontements extraordinairement confus, qui durent plus de deux heures, et dans lesquels Jellicoe, une fois de plus, ne voit rien, se méprend complètement sur les mouvements de son adversaire,… et ne reçoit aucun renseignement valable de la part de ses subordonnés qui, de leur côté, estiment par trop inconvenant de prévenir leur commandant–en-chef, persuadés qu’ils sont que celui-ci voit forcément la même chose qu’eux !

Tenus dans une obscurité à peine rompue de temps à autres par le faisceau d’un projecteur, la lueur d’un obus éclairant, ou l’incendie qui ravage l’un ou l’autre bâtiment, les combats reprennent donc peu après 22h00

Côté allemand, disparaissent ainsi les croiseurs légers Elbing, Frauenlog et Rostock, le pré-dreadnought Pommern et, surtout, le croiseur de bataille Lützow, ex navire-amiral de Hipper, qui, trop endommagé et prenant l’eau de toute part, est finalement abandonné par son équipage et sabordé à 02h45.

Côté britannique, on déplore la perte d’une demi-douzaine de torpilleurs et, surtout, celle du croiseur-cuirassé Black Prince qui, à l’instar du Defence quelques heures auparavant, s'est lui aussi retrouvé au mauvais endroit et au mauvais moment, c-à-d sous le feu direct de plusieurs cuirassés allemands

La Hochseeflotte est passée mais, sur l’Iron Duke, Jellicoe ne le sait pas encore…

lundi 11 mai 2026

9267 - l'un est préparé, l'autre pas...

Le Black Prince, sous les projecteurs allemands... beaucoup plus efficaces que les britanniques

… mais les réticences de Jellicoe s’expliquent aussi par le fait que la Grand Fleet, contrairement à la Hochseeflotte, ne s’est jamais intéressée au combat de nuit, ne s’est pas équipée en conséquence, et ne s’est pas entraînée pour !

Faute de radars, qui, au mieux, ne sont encore qu’une vue de l’esprit, c’est une grave erreur,... et une erreur dont sera également victime la Navy américaine dans 25 ans, face à la Marine impériale japonaise

"La politique de la Royal Navy consistait, dans la mesure du possible, à éviter les risques et les aléas des combats nocturnes. A leur égard, elle avait donc adopté une attitude qui consistait en fait à se mettre la tête dans le sable 

Jellicoe, qui était pourtant un grand entraîneur, souffrait d'un fâcheux angle mort en matière de combat de nuit, et avait lamentablement échoué à mettre en place les préparatifs adéquats au sein de la Grand Fleet.

Des projecteurs instables, placés trop bas et dépourvus d'obturateurs, l'absence d'obus éclairants, des signaux d'identification nocturne rudimentaires et une confusion généralisée quant à l'importance du double rôle - défensif et offensif - des destroyers, tout cela constituait une recette idéale pour un désastre. 

À l'inverse, les Allemands étaient bien mieux équipés pour livrer une bataille nocturne d'envergure. Certes, eux aussi se méfiaient des problèmes inhérents aux engagements nocturnes de flottes entières, mais compte tenu de leur position de puissance navale inférieure, ils avaient jugé impératif de tirer le meilleur parti de toute opportunité susceptible de se présenter à la faveur de l'obscurité. 

Leur premier atout résidait dans la mise au point de systèmes de commande de projecteurs perfectionnés, positionnés au-dessus des volutes de fumée susceptibles de masquer les postes de commandement situés plus bas. Ils disposaient d'obturateurs à iris efficaces, permettant aux projecteurs de monter en puissance à l'abri de leurs volets avant de s'ouvrir brusquement pour inonder leurs cibles de lumière. Ils pouvaient également être éteints et masqués en un instant, si la situation l'exigeait" (1)

(1) ibid, page 356 

dimanche 10 mai 2026

9266 - oser ou temporiser

Le pré-dreadnought Pommern, à la Bataille du Jutland
… il importe de mentionner ici la considérable différence de caractère, mais aussi et surtout de réalité, qui existe entre les deux amiraux rivaux à cet instant précis de la bataille.

Scheer n’a en effet à présent plus d’autre choix que de prendre tous les risques, et d’accepter toutes les pertes, pour rentrer en Allemagne le plus vite possible, tant il sait que sa flotte sera immanquablement annihilée par les Britanniques si elle se trouve encore en mer aux premières lueurs du jour.

Avec la supériorité numérique dont il dispose, Jellicoe a en revanche toutes les raisons de temporiser jusqu’à l’aube… et toutes celles de redouter les pertes d’un éventuel combat de nuit

"Jellicoe savait que la Flotte de Haute Mer était de fait prise au piège à l’ouest de la Grand Fleet et il devait décider s’il fallait engager, accepter, ou alors tenter d’éviter un combat nocturne. 

Compte tenu de sa personnalité et de sa détermination à éviter tout risque inutile pour la supériorité navale britannique, la décision ne fut en réalité pas difficile : il avait déjà manifesté, plus tôt dans la soirée, sa méfiance instinctive à l’égard des torpilleurs. Il préférait éviter un combat nocturne.

(…) Cette décision, conforme à l'orthodoxie de l'époque, fut approuvée sans réserve par ses amiraux subalternes. Par la suite, on lui a bien sûr reproché sa prudence, certains estimant qu'il aurait au contraire dû prendre le risque d'un combat nocturne, et aussi que son refus démontrait qu'il se préoccupait bien davantage de ce que les Allemands pouvaient lui faire que de ce qu'il pouvait faire aux Allemands.

Mais c'était précisément toute la logique de sa tactique (…) Jellicoe n'avait pas besoin de s'en remettre au hasard. En fin de compte, il lui suffisait de maintenir le statu quo pour que sa flotte l'emporte. Tout autre action ne constituerait qu'un bonus appréciable, certes, mais non essentiel à la bonne fortune de son pays. 

Après avoir décidé d'éviter un combat nocturne, Jellicoe devait choisir sa prochaine voie. Il n'avait peut-être pas envie de rechercher et d'affronter la flotte de haute mer avant l'aube, mais il tenait à l'empêcher de le dépasser par l'est, en direction de ses ports d'attache » (1)

(1) Steel et Hart, op cit, pages 341 et 343