lundi 9 mars 2026

9204 - le croiseur-cuirassé ultime

Le Blücher : ultime et plus gros croiseur-cuirassé allemand
… pour son raid sur le Dogger Bank, Hipper a décidé d’emmener avec lui les croiseurs de bataille Seydlitz, Moltke, et Derfflinger, et le croiseur cuirassé Blücher, tandis que quatre croiseurs légers ainsi que des destroyers et des torpilleurs complèteront la formation, pour un total de 26 bâtiments 

Même si elle n'est pas inédite - il était déjà présent lors du raid du 3 novembre sur Yarmouth et du 16 décembre sur Scarborough - la présence du Blücher directement aux côtés des croiseurs de bataille est a priori curieuse compte tenu, et comme nous l'avons vu, de l’infériorité notoire de ce type de bâtiment.

Reste que le Blücher n’est toutefois pas un navire comme les autres :  ultime croiseur-cuirassé de la Kaiserliche Marine, il est en effet non seulement très récent - il n’a été mis en service qu’en 1909, soit un an après l’Inflexible britannique - mais aussi, à 17 000 tonnes, exceptionnellement gros pour un navire de ce type, et aussi très raisonnablement blindé !

Son armement se compose toujours des mêmes 210mm que les Scharnhorst et Gneisenau antérieurs, mais leur nombre est néanmoins passé de huit à douze, tandis que leur conception améliorée leur offre désormais une meilleure portée… sans bien sûr offrir le même punch que les 305mm britanniques. 

De toute manière, et comme la Hochseeflotte ne possède pas autant de croiseurs de bataille que la Grand Fleet, il faut bien utiliser ce qu’on a, et du reste, dans un an, au Jutland, on verra encore, faute de mieux, de nombreux pré-dreadnought allemands participer au combat en compagnie de dreadnought et croiseurs de bataille infiniment plus modernes et puissants qu’eux. 

Mais n’anticipons pas... 

De son côté, Beatty mis au courant des intentions allemandes, dispose des croiseurs de bataille Lion, Tiger, Princess Royal, et des plus anciens New Zealand et Indomitable, auxquels s’ajoutent sept croiseurs légers, trente-sept destroyers et, pour l'anecdote, quatre sous-marins, soit un total de 53 bâtiments...

dimanche 8 mars 2026

9203 - tendre un piège

Le Magdeburg : son échouage permit aux Britanniques de mettre la main sur les codes allemands
... 23 janvier 1915

Pour des croiseurs de bataille, de simples bateaux de pèche ennemis ne constituent évidemment que du très menu fretin, mais dans une guerre, le dit fretin n'en est pas moins une cible militaire plus "légitime" que de vulgaires habitations civiles sur le littoral,... et d’autant plus qu’on le soupçonne fortement d’agir à présent, et éventuellement avec le soutien de pécheurs hollandais et danois (1), pour le compte de la Royal Navy !

Car si les Britanniques n’ont finalement pas réussi à intercepter la flottille de Hipper s’en revenant vers sa base, leur présence sur sa route semble néanmoins indiquer qu’ils bénéficiaient toutefois de renseignements sur les allées et venues de celle-ci,... renseignements qui, estime-t-on en haut-lieu, ne peuvent leur avoir été communiqués que par radio, et depuis l’un ou l’autre de ces bateaux de pèche en apparence si innocents.

Curieusement, personne dans le camp allemand ne peut imaginer - et ce sera encore la même chose dans 25 ans ! - que les codes secrets utilisés par les navires de la Kaiserliche Marine pour communiquer entre eux par TSF ont été largement déchiffrés par les services de renseignement britanniques à la suite de divers incidents antérieurs, et en particulier après l’échouage accidentel, le 26 aout, dans le Golfe de Finlande, du croiseur léger Magdeburg, à l’intérieur duquel les Russes ont récupéré les codes allemands, avant d’en transmettre une copie aux Britanniques.

Et le 23 janvier 1915, l’écoute des communications entre navires allemands amène en effet à penser que les croiseurs de bataille de Hipper préparent une sortie vers le Dogger Bank

C’est le moment idéal pour leur tendre un piège…

(1) les Pays et le Danemark étaient des pays neutres




samedi 7 mars 2026

9202 - les "tueurs de bébés"

"Rappelez-vous Scarborough - Engagez-vous !", affiche de propagande britannique

... et alors qu’ils avaient pourtant été mis au courant de cette sortie par leurs services de décryptage (!), les Britanniques, gênés par le mauvais temps, mais aussi par une succession d’erreurs et de regrettables maladresses, ont complètement raté l’interception et permis aux navires de Hipper, leur mission accomplie, de rejoindre leur base quasiment sans aucun dommage et en ne déplorant eux-mêmes qu’une vingtaine de morts et de blessés dans leurs rangs.

Sur la côte anglaise, en revanche, c’est autre chose : plus d’un millier d’obus se sont en effet abattus sur Scarborough, Whitby et Hartlepool, et ont causé d’importants dégâts, mais aussi près de 600 tués et blessés parmi la population civile !

Par rapport à ce que connaîtront les villes britanniques, allemandes, russes ou encore japonaises dans quelques années, et dans une nouvelle guerre, ce n’est certes pas grand chose, mais en 1914, et dans cette Angleterre qui n’a plus connu le moindre bombardement sur son sol depuis des temps immémoriaux cette attaque a immédiatement causé la stupeur, et bientôt l’indignation, non seulement à l'égard de ces Allemands "barbares" et "tueurs de bébés", mais aussi contre la Royal Navy elle-même, dont on a dénoncé "l’incompétence", et dont on a aussi exigé des réformes, lesquelles, de fait, se sont vite traduites par la décision de relocaliser de Scapa Flow à Rosyth, à quelque 500 km plus au Sud, l’intégralité des croiseurs de bataille qui, depuis cet endroit, devraient être mieux à même d’intervenir rapidement en cas de nouvelle sortie des navires allemands.

Côté allemand, le succès de ce raid a naturellement poussé Hipper à réclamer une suite, dirigée cette fois - vu l’opprobre internationale du raid précédent - contre les flottilles de pèche britannique opérant dans le Dogger Bank, vaste banc de sable très poissonneux de plus de 200 km de long situé à mi-chemin entre les côtes britanniques et danoises...


vendredi 6 mars 2026

9201 - sortir de la léthargie

Le Derffflinger. Notez le changement dans la disposition des tourelles par rapport aux croiseurs de bataille précédents

... pour cette action, menée avec les Seydlitz, Von der Tann et Moltke, et quelques bâtiments plus petits, l’amiral Franz von Hipper a été décoré de la Croix de Fer, tout en reconnaissant ne pas avoir accompli grand-chose au niveau militaire, si ce n'est de n'avoir lui-même perdu aucun de ses bâtiments dans  cette aventure, ce qui, pour le Kaiser, était assurément l'essentiel !

De toute manière l’essentiel est ailleurs puisque ce Raid sur Yarmouth a au moins démontré que les côtes britanniques étaient bel et bien vulnérables et ouvertes aux attaques de navires de ligne rapides, ce qui, tout naturellement, a alors incité les responsables de la Kaiserliche Marine à sortir quelque peu de leur léthargie et à planifier d’autres attaques du même genre

Deux semaines plus tard, Hipper a ainsi demandé à son supérieur et commandant-en-chef de la Hochseeflotte, Friedrich von Ingenohl, qu’il sollicite auprès du Kaiser l’autorisation de mener une nouvelle attaque du même genre.

Le Kaiser ayant dit oui, l’attaque, mettant en oeuvre les croiseurs de bataille Seydlitz, Von der Tann, Moltke, et le tout récent Derfflinger ainsi qu'une dizaine de bâtiments plus petits, a finalement été fixée au 16 décembre 1914, sur une bande côtière de quelque 100 km englobant les villes portuaires de Scarborough, Whitby et Hartlepool...


jeudi 5 mars 2026

9200 - le Raid sur Yarmouth

Le Seydlitz, sans doute le plus célèbre, et le plus souvent atteint, des croiseurs de bataille allemands

… depuis que la guerre navale existe, interdire aux navires de se risquer en mer, ou du moins encadrer leurs sorties et les réduire au minimum, a toujours été la meilleure manière de les préserver - Hitler arrivera d'ailleurs exactement à la même conclusion dans 25 ans ! - mais à ce compte-là, pourquoi se doter d’une énorme marine de guerre,... et aussi, pourquoi s’entêter à l’entretenir ?

Pour l'heure, le Kaiser, donc, a réclamé de sa marine de guerre qu’elle s’abstienne "de se lancer dans des actions susceptibles d’entrainer des pertes importantes",... mais il ne lui a pas stricto sensu interdit de mener des raids de faible envergure et avec un petit nombre de navires.

Et quoi de mieux que des croiseurs de bataille, navires puissamment armés mais surtout très rapides, pour mener à bien des opérations de type hit and run, où l’on se contente de surgir par surprise à tel ou tel endroit, d’y mener quelques bombardements, puis de retraiter aussitôt vers la base à toute vapeur, sans laisser à l’ennemi le temps de réagir et de mener à bien une interception ?

Reste qu’il a tout de même fallu attendre le 3 novembre suivant avant d’assister à une action notable de croiseurs de bataille allemands qui, venus en appui d’une opération de mouillage de mines, ont brièvement canonné la ville portuaire de Yarmouth, n’y causant toutefois que des dommages mineurs, avant de se retirer vers la Baie de Jade sans être inquiétés...


mercredi 4 mars 2026

9199 - ne pas se lancer dans des actions susceptibles d'entraîner des pertes importantes...

A Heligoland, des Britanniques contemplent le croiseur Mainz en flammes et en train de sombrer

… les opérations offensives menées par des croiseurs de bataille ont du reste déjà débuté, quoique de manière quelque peu involontaire, le 28 aout 1914, lors de la Première Bataille de la Baie de Heligoland, opération extraordinairement confuse, voire même chaotique, où absolument rien ne s’est déroulé selon le plan prévu, et où on a même aperçu des sous-marins britanniques lancer des torpilles sur des croiseurs… britanniques, et se faire canonner en retour !

Le 28 aout 1914, donc, en voulant tendre un piège aux destroyers allemands opérant dans la Baie de Heligoland, à l’embouchure de l’Elbe, les croiseurs et destroyers du commodores Tyrwhitt ont en effet été surpris par l’arrivée aussi inattendue que rapide de plusieurs croiseurs légers allemands accourus en renfort de leurs petits camarades, et n’ont finalement dû leur salut qu’à l’apparition tout aussi spectaculaire, mais pas du tout prévue à l’origine, des trois croiseurs de bataille du vice-amiral David Beatty, qui ont rapidement transformé en amas de ferrailles les croiseurs légers Cöln et Ariadne,… et presque aussi vite propulsé Beatty lui-même au rang de héros national, au plus profond déplaisir de son supérieur, John Jellicoe, avec lequel il ne s’entend du reste pas du tout - nous y reviendrons.

Après cette action, qui a valu aux Allemands la perte de trois croiseurs légers et de plus de 700 hommes, mais aussi au propre fils du grand-amiral Tirpitz de se retrouver prisonnier des Britanniques qui l’avaient secouru après le naufrage du croiseur Mainz sur lequel il servait (!), le Kaiser lui-même s’est ému et a exigé de la Kaiserliche Marine qu’elle fasse désormais preuve de prudence et s’abstienne en particulier "de se lancer dans des actions susceptibles d’entrainer des pertes importantes", formulation extraordinairement vague mais qui n'encourage certainement pas l'initiative.

Tout comme un jour un certain… Adolf Hitler, l’Empereur Guillaume II n’entend rien aux choses de la mer, mais il sait en revanche fort bien ce que coûtent les navires de guerre, et est parfaitement conscient du fait que l’Allemagne, qui dans ce domaine accuse déjà un gros retard sur la Grande-Bretagne, aura bien plus de difficultés qu’elle à remplacer les navires perdus au combat, ce qui accroitra encore son handicap...


mardi 3 mars 2026

9198 - en attendant mieux...

Le croiseur de bataille Australia, en 1914

… si l’Opération des Dardanelles et la tentative d’ouvrir un "3ème Front" se soldent donc par un catastrophique échec naval, et dans quelques mois terrestre, cet échec a au moins l’avantage de ne pas coûter trop cher à la Royal Navy qui, à l’exception de nombreux dommages au croiseur de bataille Inflexible et à divers autres bâtiments, n’a finalement perdu que deux pré-dreadnought "coule-tout-seul"  à la valeur militaire à peu près nulle, et qui auraient de toute manière bientôt succombé aux chalumeaux des démolisseurs.

Et cet échec va d’autre part permettre à Jellicoe de récupérer l’Inflexible en juin 1915, après ses réparations, et, surtout, le Queen Elizabeth, le premier des nouveaux Super-dreadnought de 33 000 tonnes, qui sont alors les plus puissants cuirassés au monde.

Et comme les chantier navals continuent de livrer de nouveaux bâtiments, les effectifs de la Grand Fleet continuent de croître, et d’autant plus qu’en janvier, celle-ci a également accueilli dans ses rangs le croiseur de bataille Australia, acquis par le gouvernement australien avant la guerre pour parer la menace allemande dans Pacifique et qui, cette menace maintenant complètement disparue, est devenu disponible et a été mis à disposition des Britanniques.

Mais si les effectifs de la Grand Fleet s’étoffent mois après mois, c’est aussi le cas de ceux de la Hochseeflotte allemande, sans pour autant que celle-ci soit en mesure de rattraper son infériorité numérique, ce qui l’oblige donc, plus que jamais, à demeurer dans ses ports, par crainte d’être complètement anéantie si elle se hasarde à tenter une sortie en force.

Et comme les Britanniques, de leur côté, craignent tout autant de donner dans un barrage de sous-marins ou un champ de mines allemands s’ils se décident à en faire de même, la situation est plus que jamais bloquée, en sorte qu’en pratique, dans ce confit mondial qui est devenu celui des tranchées et de l’immobilisme, les plus puissantes machines de guerre jamais conçues par l’Homme ne servent strictement à rien !

Pour sortir de cette impasse, et tout de même justifier aux yeux de l’opinion publique le coût extravagant de leur construction et celui de leur maintien, Britanniques et Allemands ont toutefois commencé à utiliser quelques-uns de leurs croiseurs de bataille pour mener de rapides opérations de type hit and run à proximité des côtes ennemies

En attendant mieux…