mercredi 16 septembre 2026

9395 - "J’étais prisonnier sur le Graf Spee"

"J'étais prisonnier sur le Graf Spee" l'amitié improbable entre un capitaine britannique et son geôlier allemand

… dans la matinée du 14 décembre, Langsdorff a fait débarquer ses morts et ses blessés, mais aussi, et comme l’exigent les Conventions internationales, la soixantaine de  prisonniers encore détenus à son bord, à commencer par Patrick Dove.

Patrick Dove, rappelons-nous, c'est l’irascible commandant du tanker Africa Shell qui, depuis la capture et la destruction de son bâtiment au large des côtes du Mozambique, puis de sa propre incarcération sur le Graf Spee, le 15 novembre, a néanmoins progressivement noué des liens d’amitié avec Langsdorff, dont il dressera d’ailleurs, et pour la petite Histoire, un portrait pour le moins flatteur dans son futur livre "J’étais prisonnier sur le Graf Spee"

Ces formalités accomplies, et après l’inévitable rencontre avec les plénipotentiaires allemands en poste à Montevideo, et les non moins inévitables rapports et compte-rendus expédiés à Berlin, Langsdorff a tranquillement attendu à son bord la venue des membres de la commission technique désignée par l’Inspecteur général de la Marine uruguayenne, auxquelles il a remis une "liste des avaries affectant la capacité du navire à reprendre la mer"

Mais le problème - et il est de taille - c’est que, dans leur rapport, les membres de la dite commission ne vont pas du tout arriver aux mêmes conclusions que lui et, en substance, écrire que les réparations les plus essentielles, selon les termes de la Convention de La Haye, peuvent être effectuées "sous trois jours".

"En conséquence, le gouvernement uruguayen accorda un délai de 72 heures, malgré les protestations du Chargé d’Affaires d’Allemagne, M. Langmann qui, d’après les conclusions d’un expert allemand arrivé par avion, avait réclamé quinze jours au minimum" (1)

Chez les Allemands, c’est évidemment la douche froide…

(1) Mordal, op cit, page 145

mardi 15 septembre 2026

9394 - le temps de la réflexion

Le Cumberland (ici en 1944) : le seul renfort britannique à arriver avant le sabordage du Graf Spee
… Montévideo, 14 décembre 1939, 19h00

Car côté allemand, on n’a pas du tout la même notion du temps, et on veut surtout se donner celui… de la réflexion !

Car que pourrait-on bien faire pour venir en aide au Graf Spee, et surtout lui venir en aide à l’endroit où il se trouve ?

Compte tenu l’infériorité numérique écrasante de la Kriegsmarine, et des renforts que la Royal Navy va nécessairement expédier sur place - le croiseur Cumberland est déjà attendu dans les prochaines heures - il n’est évidemment pas question d’envoyer le moindre navire de surface à la rescousse. 

Mais peut-être des sous-marins pourraient-ils faire l’affaire ?

Convoqué, le grand-maître des U-boot, Karl Doenitz, balaye aussitôt cette possibilité : de là où ils se trouvent en ce moment, déclare-t-il, les quelques sous-marins dont il dispose auraient absolument besoin d’au-moins un ravitaillement en mer pour rejoindre le Rio de la Plata, y mener des opérations offensives, puis revenir en Allemagne (1)

Et en admettant-même que le problème du ravitaillement en mer puisse être résolu, ils ne sauraient, ajoute-t-il, être sur place avant la seconde quinzaine de janvier 1940 !

Les Uruguayens, mis sous pression par les Britanniques, n’accepteront jamais un tel délai,… et d’autant moins que, sur le coup de 19h00, une commission d’enquête uruguayenne, composée d’officiers et d’ingénieurs navals, vient de monter sur le Panzerschiffe et ne va pas tarder à remettre un rapport aux conclusions diamétralement opposées à celle du capitaine Langsdorff…

(1) à cette date, la France étant encore belligérante et la traversée par La Manche exclue à cause des champs de mines, les U-boot partis d’Allemagne sont contraints de remonter toute la Mer du Nord jusqu’au-delà de l’Écosse avant de pouvoir gagner l’Atlantique.

lundi 14 septembre 2026

9393 - l'heure des diplomates

Le Graf Spee, à Montevideo : une attraction touristique pour la population locale
… Montevideo, 14 décembre 1939, 00h50

Peu après minuit, le Graf Spee mouille donc devant Montevideo, choix a priori étrange - l’Uruguay ayant en effet la réputation d’être bien moins germanophile que l'Argentine voisine, et abritant de surcroît une bien moins grande communauté d’origine allemande - mais choix finalement sans grande conséquence en regard du Droit international. 

En effet, et selon les termes de la Convention de La Haye, un navire de guerre belligérant ne peut faire escale dans un pays neutre, "sans justifier des raisons de force majeure : avaries sérieuses l’empêchant de tenir la mer, blessés graves à hospitaliser, besoins urgents de vivres ou de mazout. S’il n’avait pas d’avaries, il devrait avoir vidé les lieux dans les 24 heures. Si des réparations étaient indispensables, elles devraient se limiter au strict nécessaire pour tenir la mer" (1)

Enfin, et point le plus important, "si le Spee ne se conformait pas à ces règlements, l’Uruguay devrait l’interner" (2)

Or, dès l’arrivée du Panzerschiff, le gouvernement uruguayen se retrouve assiégé autant par les diplomates britanniques, qui exigent qu’il déguerpisse au plus vite, que par les diplomates allemands,… qui réclament au contraire qu’il y demeure le plus longtemps possible !

Dans l’ignorance des avaries réelles du Graf Spee, et parce qu’ils craignent de voir celui-ci reprendre rapidement la mer, les Britanniques sont toutefois prêts à accepter un délai de quelques jours… qui leur permettra d’acheminer d’importants renforts sur place, à commencer par le croiseur lourd de 10 000 tonnes Cumberland qui, en réparations aux Falklands, a levé l’ancre dès l’annonce de la bataille et va réussir à rallier l’estuaire du Rio de la Plata dans les dernières minutes du 14 décembre en ayant parcouru près de 1 800 km à pas moins de 30 nœuds.

D’accord donc pour quelques jours… mais pas quelques semaines…

(1) et (2) Jacques Mordal, 25 siècles de guerre sur mer, tome II, page 144 

dimanche 13 septembre 2026

9392 - chercher un refuge

… 19h00

A ce stade, Harwood ignore encore les véritables intentions de Langsdorff : son idée à lui est simplement de suivre le Graf Spee à bonne distance jusqu’à la tombée de la nuit, puis de profiter de l'obscurité pour l'attaquer à la torpille.

Mais l’Allemand, incapable de réparer en pleine mer son système de purification de diesel, a déjà décidé de mettre le cap vers l’Uruguay, pays neutre, et plus précisément vers le port de Montevideo où, espère-t-il, il pourra remettre son navire en état et faire soigner ses propres blessés.

Tout le reste de la journée, et jusqu’en début de soirée, débute alors une étrange partie de chasse à deux contre un - l’Exeter ayant à présent pris la route des Falklands - où l’Ajax et l’Achilles, en arrière et respectivement sur le bâbord et le tribord du Graf Spee, se contentent de pister le Panzerschiff qui, de son côté, leur expédie de temps à autres une bordée de 280mm, juste pour leur rappeler de se tenir à bonne distance de lui.

Vers 19h00, chacun, dans le camp anglais, comprend que le Graf Spee se dirige bel et bien droit vers l’estuaire du Rio de la Plata, avec l’intention évidente de chercher refuge soit en Uruguay, soit, en poursuivant quelque peu sa route, en Argentine.

L’Uruguay et l’Argentine étant pays neutres, il n’est pas question de le poursuivre jusque-là,… et encore moins de guerroyer au beau milieu des ports de Montevideo ou Buenos Aires !

Après une dernière bordée du Panzerschiff vers l’Achilles, sur le coup de 21h00, les deux croiseurs britanniques abandonnent donc la poursuite et se postent en faction devant l’estuaire, et à la limite des eaux territoriales.

Le bruit des combats ayant cessé, place maintenant à celui, plus feutré, de la diplomatie… 

samedi 12 septembre 2026

9391 - les picadors

Le croiseur Ajax, navire-amiral du commodore Harwood à la Bataille du Rio de la Plata
… 07h25

Dans l’intervalle, l'Ajax et l'Achilles en ont profité pour se rapprocher du Panzerschiff allemand et pour le canonner avec une efficacité, il faut bien le dire, très relative au niveau des canons, et totalement nulle au niveau des torpilles, auxquelles le Graf Spee échappe à chaque fois sans dommage.

Pour les croiseurs britanniques, qui agissent comme des picadors, l’idée est pourtant moins de terrasser leur adversaire que de le fatiguer progressivement, et aussi de le contraindre à épuiser ses munitions dont il ne peut espérer, contrairement à eux, recevoir aucun réapprovisionnement ni, d’ailleurs, bénéficier du moindre renfort.

Reste qu’en agissant ainsi, ils se condamnent inévitablement à recevoir de nombreux coups.

A 07h25, un 280mm met ainsi hors service les deux tourelles arrière de l’Ajax. Quinze minutes plus tard, alors que le Graf Spee est lui-même en pleine retraite vers l’Ouest, Harwood qui ne dispose plus que de deux croiseurs à peine opérationnels, décide de se donner un peu d’air, en virant temporairement vers l’Est sous le couvert d’un écran de fumée, avant de remettre le cap à l’Ouest, à la poursuite du Graf Spee.

Vers 09h00, la distance entre les deux adversaires est montée à près de 25 km, soit au-delà de la portée utile des 152mm anglais, mais aussi des 280mm allemands qui, à moins d’un coup véritablement miraculeux, n’ont à présent plus aucune chance de mettre au but.

L’affaire est cependant loin d’être terminée… 

vendredi 11 septembre 2026

9390 - à l'insu de tous...

Les cheminées de l'Exeter, elles aussi transformées en passoires...
… en pratique, l’Exeter n’est désormais plus qu’une épave à peine flottante, qui prend l’eau de toute part, et qui n’a  pour ainsi dire plus un seul canon en état de fonctionnement !

Au cours de cet engagement, le croiseur a en effet été touché par pas moins de sept obus de 280mm, qui ont tué ou blessé une centaine de marins et d’officiers, et si ses machines n’ont - heureusement - subi aucun dommage, son utilité dans la poursuite du Graf Spee est désormais nulle, ce pourquoi le commodore Harwood va bientôt, à regret, lui ordonner de se retirer du champ de bataille pour aller se faire réparer, autant que faire ce peut, aux Falklands.

Aux Falklands, et plus précisément à Port Stanley, il n’y a pourtant rien qui permettrait de le remettre minimalement en état de combattre à nouveau. 

Mais l’essentiel est ailleurs, car les Falklands sont en effet territoire britannique, ce qui, à défaut d’autre chose, évitera du moins au croiseur éclopé de se retrouver sous la menace d’un internement par un gouvernement étranger, comme cela va bientôt - mais n’anticipons pas - arriver au Graf Spee.

Dans l’immédiat, c’est en tout cas la frustration qui règne parmi l’équipage, où chacun aurait bien voulu poursuivre la lutte et expédier le Panzerschiff allemand au Royaume de Neptune !

A l’insu de tous, pourtant, l’Exeter a bel et bien rempli sa mission et scellé le sort de la bataille, car un de ses obus de 203mm a en effet frappé le Graf Spee en-dessous de la cheminée et, surtout, mis complètement hors service le système de purification de diesel de l’Allemand, sans lequel ses moteurs sont maintenant condamnés à plus ou moins brève échéance, à tomber en panne…

jeudi 10 septembre 2026

9389 - en mauvaise posture

Tourelles avant de l'Exeter, après la bataille. Notez également les éclats au niveau de la passerelle
… 06h26

De fait, dès 06h23, un premier "near miss" provoque d’importants dégâts sur la plage arrière de l’Exeter, et déclenche un début d’incendie qui force à jeter les deux hydravions du croiseur à la mer.

Encore trois minutes, et un autre 280mm explose cette fois sur la tourelle numéro 2, la met irrémédiablement hors service, et, surtout, projette d’innombrables éclats qui transforment la passerelle en passoire et tuent instantanément tous ceux qui s’y trouvent, à l’exception de trois hommes, dont le commandant lui-même, qui se voit néanmoins réduit, pour tout le reste de la bataille, à diriger son croiseur depuis la passerelle arrière, avec un simple compas de navigation, et en transmettant ses ordres par messagers car les communications sont désormais coupées dans tous les compartiments du navire !

Et le calvaire du malheureux Exeter n’est pas terminé puisque, dix minutes plus tard, deux autres obus de 280mm le frappent de plein fouet, le premier au niveau de la tourelle numéro 1, qui se tait aussitôt, le second au niveau de la coque.

Pour répliquer au Graf Spee, ne reste donc plus que la tourelle numéro 3, à l’arrière, mais qui, le contrôle de tir central ayant été détruit, doit toutefois opérer "à vue"… ou plus exactement avec un officier perché sur son toit et qui, avec de simples jumelles, s’efforce de diriger le tir avec une précision, on s’en doute, très relative !

De toute manière, la gîte du croiseur, qui atteint 7 degrés sur tribord, est telle qu’elle va bientôt bloquer le mécanisme de rotation de la tourelle, et la rendre à son tour inopérante.

Même si ses machines sont intactes, l'Exeter est à présent en très mauvaise posture...