jeudi 18 juin 2026

9305 - des vainqueurs devenus bourreaux

Lloyd George, Orlando, Clemenceau et Wilson : des vainqueurs devenus bourreaux
… Paris, 18 janvier 1919

Si les marins de la défunte Hochseeflotte n’en finissent pas de se morfondre sur leurs navires ancrés à Scapa Flow, les cinq principaux vainqueurs de la 1ère G.M., à savoir la France, le Royaume-Uni, les États-Unis, l'Italie et le Japon, réunis à Paris depuis le 18 janvier 1919, n’en finissent pas quant à eux de se quereller sur la manière dont ils vont se partager les dépouilles des vaincus ottomans, austro-hongrois et, surtout, allemands.

Jugée - mais à tort - comme la principale sinon la seule responsable de la guerre, celle-ci va en effet être soumise à des sanctions draconiennes, que chacun s’accorde aujourd’hui à juger excessives, et qui, surtout, vont paver la voie au nouveau conflit mondial qui éclatera dans vingt ans à peine.

De fait, la simple énumération des dites sanctions, qui dépasse de loin le cadre de cette chronique, donne carrément le vertige puisqu’elle comprend par exemple la perte de toutes les colonies d’outre-mer, mais aussi l’amputation de 15% du territoire national allemand au profit de la France, qui récupère l’Alsace-Lorraine perdue en 1870, de la Belgique, et aussi de la nouvelle Pologne, qui gagne de surcroit un accès à la Baltique grâce au bientôt célèbre "Corridor de Dantzig", tandis que la Rhénanie se voit quant à elle occupée par la France pour 15 ans.

Mais l’Allemagne est également condamnée à payer des indemnités de guerre qui sont à ce point astronomiques que personne parmi ses vainqueurs, qu'il faut bien appeler ses bourreaux, n’imagine vraiment comment elle parviendra jamais à s’en acquitter, et perd également la propriété de tous ses brevets, en plus de devoir livrer gracieusement quantités de matières premières, de marchandises et de biens.

Au plan militaire, elle voit aussi son armée réduite à seulement 100 000 hommes, et non contente de devoir livrer tous ses avions, son Aviation militaire est quant à elle carrément interdite à jamais.

Et sa Marine de guerre ne va pas non plus échapper au couperet…

mercredi 17 juin 2026

9304 - les damnés

Marins allemands pêchant à Scapa Flow : tromper l'ennui comme on peut...

… au total, ce ne sont donc pas moins de 74 bâtiments de guerre qui vont ainsi se retrouver au nord de l'Écosse, à attendre le sort que leur réservent leurs vainqueurs.

Et les dits vainqueurs ne sont nullement pressés de se mettre d'accord : les semaines, puis les mois s'écoulent sans que les équipages allemands, de plus en plus démoralisés, n'entrevoient la fin de leur ennui. 

Contraints de demeurer en permanence à bord de leurs bâtiments - il leur est en effet interdit de mettre le moindre pied à terre ! - ces damnés de l’autrefois glorieuse Marine de guerre allemande tuent le temps comme ils peuvent, y compris en péchant, une manière comme une autre de tromper l'ennui et aussi d’améliorer quelque peut l'ordinaire attendu que la nourriture, que les Britanniques refusent de livrer, leur est chichement acheminée deux fois par mois, et par bateaux, depuis l’Allemagne, et par un gouvernement allemand qui, en proie à des grêves et des insurrections communistes, a évidemment bien d’autres préoccupations en tête.

Déjà très bas, le moral des marins sombre carrément dans les abysses, excepté sans doute pour les plus politisés d’entre-eux. 

Déjà limites, les conditions sanitaires deviennent indescriptibles : sur les navires, la saleté est omniprésente, et la discipline au mieux limite, les marins n’acceptant souvent de se soumettre aux ordres de leurs officiers qu’après que ceux-ci aient été examinés, et entérinés, par leurs propres conseils.

Conscientes du problème, et faute de pouvoir mettre un terme à des discussions qui ne cessent de s’éterniser entre Alliés, les Autorités britanniques autorisent néanmoins le rapatriement progressif d’un nombre de plus en plus grand de marins : d’environ 20 000 en novembre 1918, leurs effectifs seront en effet ramenés à quelque 5 000 hommes six mois plus tard.

Mais si la promiscuité s’allège, le sentiment d’abandon et le désespoir ne cessent quant à eux de s’aggraver…

mardi 16 juin 2026

9303 - les navires de surface ensuite

La Hochseeflotte, en route vers Scapa Flow, sous la surveillance et les quolibets de ses vainqueurs

… 21 novembre 1918

Scapa Flow ! L’antre-même de la Grand Fleet britannique !

Pour les équipages de la Hochseeflotte, et pour l’Allemagne en général, l’internement à un tel endroit est assurément l’humiliation suprême,... et une humiliation qui va d'ailleurs pousser Hipper, à déléguer cette tâche ô combien ingrate à un subordonné, en l’occurrence le contre-amiral Ludwig von Reuter.

Les subordonnés sont faits pour ça…

Le 21 novembre, celle qui il y a peu était encore l’orgueil de l’Allemagne toute entière et la personnification de sa toute-puissance appareille donc sous effectifs réduits pour son nouveau port d’attache : 70 navires au total, dont 16 dreadnought et croiseurs de bataille (1), rendus bientôt 67 après les problèmes mécaniques rencontrés par le cuirassé König et le croiseur léger Dresden, dès lors provisoirement privés de cette traversée, et le naufrage du destroyer V30, qui saute carrément sur une des innombrables mines qui hantent encore la Mer du Nord !

Humiliation supplémentaire : la dite traversée s’effectue sous la surveillance constante de navires de Grand Fleet et d’autres marines alliées, dont les équipages, qui après tout l’ont bien mérité, ne peuvent s’empêcher de faire la fête et de narguer leurs ex-adversaires

Et ce n’est pas fini, puisque, rendu au Firth of Forth, Beatty ordonne que le pavillon allemand soit amené sur tous ces navires, et ne soit plus jamais hissé sans permission.

Vae Victis, malheur aux vaincus

Dans les jours suivants, les navires sont répartis dans l’immense rade de Scapa Flow, et y seront rejoints dans les semaines suivantes par d’autres bâtiments, dont les König et Dresden, et, au final, le 9 janvier 1919, par le super-dreadnought Baden, ultime cuirassé mis en service par la Hochseeflotte, et aussi ultime navire-amiral de Hipper

Ne reste plus maintenant à ces navires, et à leurs équipages, qu’à attendre le sort que leur réservent leurs vainqueurs…

(1) les 8 dreadnought les plus anciens, à savoir les quatre Nassau et les quatre Helgoland, seront néanmoins autorisés à demeurer en Allemagne, puis seront transférés aux vainqueurs de l'Allemagne après le sabordage du reste de la flotte à Scapa Flow

lundi 15 juin 2026

9302 - les sous-marins d'abord...

Reddition de sous-marins à Harwich. Notez le pavillon japonais déjà hissé sur deux d'entre-eux

... Compiègne, 11 novembre 1918

Dans un wagon - celui du maréchal Foch - les émissaires allemands viennent donc d'apposer leur signature sur une Convention d'Armistice mettant fin à une guerre de quatre ans qui a fait plus de quinze millions de morts.

Mais de nombreux détails restent cependant à régler, et notamment le sort à réserver à la Marine du Kaiser, cette étrange marine allemande sans passé ni tradition et qui, bien que surgie de nulle part, était rapidement devenue la deuxième du Monde et avait, au bout du compte, réussi à couler bien plus de navires alliés qu'elle n'en avait elle-même perdu.

Pour les sous-marins, qui ont de loin représenté la menace la plus sérieuse dans ce conflit, l'affaire ne souffre en tout cas aucune discussion : ceux-ci devront faire surface et se livrer purement et simplement aux Alliés, même si, en pratique, bon nombre de commandants préféreront toutefois saborder leur bâtiment en mer plutôt que de le livrer à leurs vainqueurs.

Quelque 160 sous-marins - les chiffres varient selon les auteurs - se retrouveront néanmoins entre les mains des Alliés, la grande majorité à Harwich. Directement considérés comme réparations pour dommages de guerre, et donc sans que le nouveau gouvernement allemand puisse jamais espérer leur retour, une bonne moitié de ceux-ci sera vendue à la ferraille dans les mois suivants, et l’autre moitié répartie entre la Grande-Bretagne, la France, les États-Unis, le Japon et l’Italie, qui pourront ainsi les étudier à leur aise, et les intégreront parfois à leur propre marine, avant de tous les envoyer à la casse quelques années plus tard.

Pour la Flotte de surface, et en particulier pour les cuirassés et croiseurs de bataille de la Hochseeflotte, les mêmes Alliés ne sont toutefois pas parvenus à s'entendre sur leur sort. 

Alors, en attendant une solution définitive, on a simplement décidé d'autoriser ces derniers à prendre la mer sous équipage réduit pour aller se faire interner, sous l'étroite surveillance de leurs vainqueurs,… dans la grande rade de Scapa Flow !


dimanche 14 juin 2026

9301 - un wagon dans la forêt

… Château de la Freineuse, Spa (Belgique), 9 novembre 1918, 14h00

Accouru à Spa, et soucieux d’éviter par dessus tout l’instauration d’un régime politique basé sur le modèle du communisme soviétique, le chef du Grand État-Major, presse alors  le monarque d’abdiquer immédiatement. 

Guillaume II refuse. Qu’importe : son cousin et Chancelier du Reich, le prince Maximilien de Bade, celui-là même à qui Guillaume II a demandé de négocier un Armistice avec les Alliés, prend les devants et, dans un communiqué officiel, proclame que l’Empereur a bel et bien abdiqué !

On n’est jamais trahi que par les siens.

A 14h00, le Kaiser, contraint et forcé par les événements, se résigne néanmoins à signer l’acte d’abdication.

Craignant d’être jugé par les Alliés après l’Armistice mais surtout, et à juste titre, d’être exécuté par les révolutionnaires, tel son cousin "Nicky" (1), s’il s’en retourne à Berlin, Guillaume II s’exile aussitôt au Royaume de Hollande, qui l’hébergera jusqu’à sa mort, en juin 1941

Le surlendemain, 11 novembre, dans la forêt de Compiègne, et dans un des wagons du train personnel du maréchal Foch, les négociateurs allemands, eux aussi contraints et forcés par les événements, acceptent quant à eux de signer l’Armistice, qui prend effet à 11h00 sur l'ensemble du Front.

La Première Guerre mondiale est officiellement terminée, mais de nombreux points restent encore à régler...

... et notamment le sort des navires de guerre de la Hochseeflotte...

(1) le 17 juillet 1918, le Tsar déchu Nicolas II avait été sommairement exécuté avec toute sa famille dans la cave de la Maison Ipatiev, à Ekaterinbourg

samedi 13 juin 2026

9300 - la boule de neige

Défilé de marins à Wilhelmshaven, 6 novembre 1918
... Wilhemshaven, 6 novembre 1918

Et non contente de grossir sans cesse, la boule de neige accumule et fédère de plus de en plus de mécontents : de la simple libération des marins qui se sont rebellés le 30 octobre, on est presque aussitôt passé à "Frieden und Brot !" ("La Paix et du Pain !"), avant d’en venir à des revendications aussi diverses que l’instauration de la Liberté de Presse, des élections ouvertes à tous, et, inévitablement, un changement radical du régime politique allant jusqu’à la volonté de renverser le Kaiser lui-même !

Et la boule de neige est devenue d’autant plus inarrêtable que les Autorités allemandes sont elles-mêmes occupées à se déliter d’heure en heure : plus personne ne sait qui commande, ni même qui a encore envie de commander !

Le 6 novembre, Wilhelmshaven passe aux mains d’un conseil d'ouvriers et de soldats calqué sur le modèle du soviet russe, tandis que, dans le port, le drapeau rouge s’en vient tranquillement remplacer le pavillon impérial sur la plupart des navires de la Hochseeflotte.

Le 7 novembre, les révolutionnaires s’emparent de toutes les villes côtières d’Allemagne, mais aussi de Stuttgart, Francfort ou Munich, ville que le Roi Louis III de Bavière doit fuir en catastrophe pour l’Autriche. 

Le lendemain, le Royaume de Bavière est même officiellement aboli et remplacé par un éphémère État populaire de Bavière.

Tout va maintenant de plus en plus vite : le 9 novembre, après avoir gagné Berlin, la Révolution, ou plutôt le maréchal Hindenburg, rattrape Guillaume II, qui s'est réfugié à Spa (1), au Château de la Fraineuse
 
(1) la ville de Spa, en Belgique occupée, abritait alors le Q.G. de l'Armée allemande 

vendredi 12 juin 2026

9299 - la Mutinerie de Kiel

La Mutinerie de Kiel : une révolte qui allait se répandre dans toute l'Allemagne
… Kiel, 3 novembre 1918

Surtout, chacun réalise que la dite mission n’est en réalité rien d’autre qu’un véritable suicide collectif, un suicide "patriotique", et "pour l’Honneur du drapeau", certes, mais un suicide tout de même, et un suicide bien contre leur gré, et qui a toutes les chances de leur coûter leur seule et précieuse vie.

Devant la mauvaise humeur qui ne cesse de croître, Hipper n’a finalement plus d’autre choix que d’annuler toute l’opération et, histoire de calmer les esprits, de disperser la flotte autant que faire se peut, en envoyant en particulier la 3ème Escadre, à savoir les cuirassés König , Bayern, Grosser Kurfürst, Kronprinz Wilhelm, et Markgraf, se changer les idées à Kiel, de l’autre côté du Canal du même nom.

Mauvaise décision en vérité, car rendus à Kiel, les marins rebelles - du moins ceux qui n’ont pas déjà été arrêtés par la police - ne manquent pas de se réunir, de rameuter les marins des autres navires présents sur place, ainsi que les ouvriers des chantiers navals.

Limitée au départ à une simple libération des prisonniers, les revendications enflent devant l’intransigeance des Autorités. Dans l’après-midi du 3 novembre, la police tire sur les manifestants qui se dirigent vers la prison militaire.

Le lendemain, sans surprise, les manifestants sont plus nombreux et commencent même à faire des émules parmi les troupes présentes sur place.

Telle une boule de neige qui dévale une pente et grossit, grossit à chaque seconde jusqu’à devenir inarrêtable, les manifestations deviennent une révolte, et la révolte une Révolution qui, partie de Kiel, se répand irrésistiblement à travers l’Allemagne…