dimanche 5 juillet 2026

9322 - Que sont-ils devenus? (2)

L'Incomparable et ses canons de 508mm,: ultime et délirant projet de John Fisher

* mis en service en 1906, le cuirassé Dreadnought, qui avait tout à la fois révolutionné la construction navale et donné le signal de départ d’une nouvelle et ruineuse Course aux Armements, n’était ironiquement pas présent au Jutland, lors du seul véritable affrontements entre cuirassés des deux camps. 

Déjà largement dépassé au début de la 1ère G.M., il ne survécut pas longtemps à l’Armistice : décommissionné en mars 1920, il fut finalement ferraillé en 1923, avec pour unique et étrange fait d’armes le naufrage du sous-marin allemand U-29, qu’il avait éperonné et coulé en mars 1915

* pas plus qu’aucun autre responsable britannique, l’amiral Hugh Evan-Thomas, qui commandait la 5ème Escadre de Combat - autrement dit les super-dreadnought - lors de la Bataille du Jutland, ne fut publiquement blâmé pour son rôle dans cet affrontement, où il s’était tout de même montré incapable, à pas moins de deux reprises, de suivre les manoeuvres des croiseurs de bataille dont il devait assurer la protection. 

Demeuré à la tête de la 5ème Escadre jusqu’en octobre 1918, Evan-Thomas, fut muté à terre en 1921, et prit sa retraite de la Marine en 1924. Jusqu’à son décès, en 1928, il livra régulièrement, et tout comme Beatty et Jellicoe, "sa vérité" sur les évènements du Jutland

* après avoir démissionné de son poste de Premier Lord de la Mer en 1910,… et l’avoir repris en 1914 (!), l’amiral John Fisher, "père" du dreadnought, du croiseur de bataille, puis du plus qu’étrange "grand croiseur léger", accoucha, en 1915, d’un projet encore plus délirant : le particulièrement bien nommé Incomparable (!), sorte de "très grand croiseur léger" de 48 000 tonnes, au blindage quasiment inexistant, mais doté de 6 canons de 508mm (!) et donné pour 35 noeuds, soit un authentique et monstrueux behemoth au coût qui s'annonçait rien moins qu'extravagant, mais dont Fisher lui-même estimait la durée de vie à seulement 10 ans !

Pour beaucoup, ce projet plus que titanesque était la preuve ultime du dérangement mental de cet homme de 74 ans que l’on avait jusque-là simplement considéré comme excentrique. Incapable de faire valoir ses vues, et victime, tout comme Churchill du désastre de Gallipoli, Fisher démissionna pour la seconde fois de son poste en mai 1915, et mourut d’un cancer en juillet 1920.

samedi 4 juillet 2026

9321 - Que sont-ils devenus (1)

* après avoir provoqué l’abdication du Kaiser Guillaume II, dont il était le petit-cousin, et été contraint, dans la foulée, d’abandonner son propre poste de Chancelier,… où il avait été nommé par le Kaiser (!), le Prince Max von Baden, se retira complètement de la vie politique, et mourut en 1929.

* l’amiral David Beatty, qui commandait les croiseurs de bataille anglais au Jutland avant de devenir commandant-en-chef de la Grand Fleet à la place de Jellicoe, puis Premier Lord de la Mer… là encore à la place de Jellicoe, réussira, grâce à son entregent, et malgré plusieurs changements de gouvernement et toutes les restrictions d’effectifs de l’après-guerre, à conserver son poste jusqu’à son départ à la retraite, en 1927. 

Mort en mars 1936, à l’âge de 65 ans, et après avoir successivement assisté à l’enterrement de Jellicoe et à celui du Roi George V, Beatty demeure, aujourd’hui encore, et tout comme Jellicoe, un personnage controversé, unanimement loué pour son courage au combat, mais souvent décrié pour sa manière brouillonne et par trop impétueuse de le mener, et aussi pour son incapacité à transmettre à Jellicoe les renseignements qui, au Jutland, auraient peut-être permis à celui-ci de remporter une véritable victoire.

* Winston Churchill, qui avait dû renoncer à son poste de Premier Lord de l’Amirauté en mai 1915 après le désastre des Dardanelles - dont il n’était pourtant pas personnellement responsable - rejoignit le Front belge, y servit comme lieutenant-colonel et, conformément à son habitude, survécut alors que tout le monde se faisait tuer autour de lui (!). Devenu Ministre des Munitions en 1917, il poursuivit ensuite sa carrière politique avec des hauts et des bas pendant plus d’une vingtaine d’années, étant notamment un des premiers à dénoncer la menace que faisait courir Adolf Hitler

Redevenu Premier Lord de l’Amirauté en septembre 1939 suite au déclenchement de la 2ème G.M., il accéda au poste de Premier Ministre le 10 mai 1940, après la démission de Neville Chamberlain, et mena la Grande-Bretagne au combat durant toute la guerre. Battu aux élections générales de juillet 1945, il redevint Premier Ministre en octobre 1951, et le demeura jusqu’à sa démission, en avril 1955. 

Demeuré Membre du Parlement, où il ne siégeait désormais plus que très rarement, jusqu’en septembre 1964, ce grand amateur de champagne, de cigares et de bons mots mais aussi - et on l’oublie toujours - Prix Nobel de Littérature en 1953 - s’éteignait le 24 janvier 1965, à 90 ans, après une véritable vie de légende…

vendredi 3 juillet 2026

9320 - l'éternel recommencement

La Kriegsmarine : la même obsession pour les cuirassés, et le même manque de moyens....

… condamnée autant par la mutinerie que par la signature de l’Armistice, la Hochseeflotte fut finalement contrainte de lever l’ancre une dernière fois pour aller se constituer prisonnière à Scapa Flow, c-à-d dans l’antre-même de son ennemie britannique.

Durant plus de six mois, elle s’y morfondit à nouveau à l’ancre, en attendant que ses vainqueurs décident de son sort, puis, au bout du compte s’y saborda toute entière, pour ne pas se voir livrée toute entière à ceux-ci.

Les navires les plus puissants et les plus modernes ayant ainsi définitivement disparu, la Reichsmarine, soit la petite Marine militaire de la nouvelle République de Weimar qui avait douloureusement succédé à l’Empire allemand, fut donc condamnée quant à elle à ne pouvoir mettre en oeuvre qu’un poignée de cuirassés d’un autre âge et bien incapables de faire la guerre à qui que ce soit.

Une génération plus tard, après l’arrivée au Pouvoir d’un certain Adolf Hitler qui, pas plus que Guillaume II, n’entendait quoi que ce soit aux choses de la Mer mais connaissait très bien le prix des navires, son héritière Kriegsmarine entreprit elle aussi de construire, ou plutôt de reconstruire, une vaste flotte de combat articulée, une fois encore, autour de gros, puissants et fort coûteux cuirassés.

Mais pour les mêmes raisons, et pas plus qu’Ingenohl, Pohl, Scheer et finalement Hipper avant lui, son commandant-en-chef, l’amiral Erich Raeder, ne fut jamais en mesure d’en acquérir suffisamment pour en faire un outil capable de rivaliser avec la Royal Navy, et d’en triompher sur mer.

Dès le départ, et comme en 1914, la poignée de cuirassés et de croiseurs de bataille de cette Kriegsmarine fut donc condamnée elle aussi, sous peine de rapidement disparaître, à se morfondre à l’ancre pendant la quasi-totalité d’une nouvelle guerre mondiale, et aussi à voir les sous-marins accaparer progressivement la main d’oeuvre, les équipages, l’acier et les crédits qui lui avaient été destinés.

L’Histoire des guerres n’est jamais qu’un éternel recommencement…

jeudi 2 juillet 2026

9319 - Omnia est vanitas

Guillaume II, en uniforme de grand-amiral
… et après le Jutland, comment croire qu’un nouveau piège en tout point identique donnerait cette fois un bien meilleur résultat ?

Scheer avait pourtant essayé, sans aucun succès, avant d’en tirer l’inévitable conclusion que la Hochseeflotte, quoi qu’elle entreprenne à présent, ne parviendrait jamais à réduire son handicap sur la Grand Fleet et, en l’état, ne servait donc plus à rien.

Ce constat implacable avait alors poussé chacun à abandonner la construction de nouveaux cuirassés et à reporter tous les efforts, et les espoirs, sur les sous-marins qui, malgré de bien meilleurs résultats d'ensemble, ne s'avérèrent pas davantage en mesure d’inverser le cours de la guerre.

Dans les derniers jours d’octobre 1918, soit en plein pourparlers d’Armistice, Scheer n’en décida pas moins de lancer la Hochseeflotte dans un ultime baroud, un baroud "pour l’Honneur", ou du moins l’idée qu’il s’en faisait.

Mais les équipages, démoralisés par des années d'immobilisme, qui n’aspiraient plus désormais qu’à la Paix et qui, pour beaucoup, rêvait d'une Allemagne soviétique, refusèrent alors de lever l’ancre et optèrent plutôt pour une mutinerie qui fit rapidement tâche d’huile, se propagea à toute l’Allemagne, et précipita autant l’Armistice du 11 novembre que l’abdication et la fuite du Kaiser lui-même.

Et l'ironie voulut que Guillaume II, qui avait misé l’avenir de son Empire, et énormément d’argent, sur la création d’une multitude de colonies d’outre-mer, et sur celle d’une vaste Marine destinée à protéger ces dernières, ait finalement été contraint de voir les premières disparaître dès les premiers mois de la guerre, et la seconde participer activement à sa chute.

Omnia est vanitas, tout n’est que vanité…

mercredi 1 juillet 2026

9318 - un piège trop illusoire

… c’était tout de même beaucoup attendre de l’adversaire, et d’autant plus que ce dernier, l’amiral John Jellicoe, vivait quant à lui précisément dans la crainte, pour ne pas dire la hantise, de voir la Grand Fleet tomber dans pareil piège et, en conséquence, faisait preuve de la plus extrême prudence avant de la risquer en mer.

Pour les Allemands, et en particulier pour Reinhard Scheer, qui avait pris la tête de la Hochseeflotte au début de 1916, et qui craignait lui aussi de la voir succomber si elle tombait malencontreusement sur la Grand Fleet au grand complet, les opportunités de tendre un tel piège étaient donc extrêmement faibles, et les chances de le voir fonctionner l’étaient encore davantage.

Et c’était d’autant plus vrai qu'en sus de leurs nombreux atouts, les Britanniques en détenaient un autre, au moins aussi formidable, dans leur manche : un service de décryptage - la Room 40 - qui, sans être infaillible, était infiniment supérieur à son adversaire germanique et, en conséquence, largement en mesure de connaître les intentions de la flotte allemande avant-même qu’elle ne lève l’ancre !

Au Jutland, grâce aux renseignements ainsi obtenus, les dreadnought de Jellicoe, les croiseurs de bataille de Beatty et les super-dreadnought d’Evan Thomas avaient donc appareillé en masse plusieurs heures AVANT que les navires de Scheer et de Hipper n’en fassent de même, avec pour résultat que les seconds n’avaient pas tardé à tomber dans le piège qu’ils voulaient eux-mêmes tendre aux premiers, et n’avaient finalement dû leur salut que dans la fuite, pas mal de chance, et plusieurs erreurs de leurs adversaires.

Malgré cela, la Hochseeflotte avait, il est vrai, réussi à atteindre une partie de son objectif : détruire plus de navires ennemis qu’elle n’en avait perdu elle-même, mais ce résultat, pour flatteur pouvait-il sembler à première vue, et en particulier aux yeux de la Propagande, n’en était pas moins totalement insuffisant pour inverser le cours de la guerre… 

mardi 30 juin 2026

9317 - ... mais un manque de moyens

La Hochseeflotte, avant la guerre : énormément d'ambition, jamais assez de moyens...
… à la longue, c-à-d après de nombreuses années et énormément d’argent, la Kaiserliche Marine aurait peut-être pu concrétiser son ambition… si la Royal Navy l’avait laissée faire !

Or celle-ci - faut-il s’en étonner - n’avait hélas aucune intention de se laisser rattraper, n’était quant à elle nullement contrainte de partir de rien, et pouvait même au contraire s’appuyer sur une tradition pluri-centenaire, sur des marins et des officiers expérimentés, sur des ingénieurs et des architectes de talent, ainsi que sur une large flotte existante… une flotte qu’elle n’hésita d’ailleurs pas - preuve de sa détermination - à sacrifier en partie dès 1906, lorsque le Dreadnought, sorti précisément de ses propres bureaux d'études, fit son apparition et déclassa immédiatement tous les cuirassés qui existaient avant lui,... en ce compris bien sûr tous ceux que la Kaiserliche Marine était parvenue à construire jusque-là !

La course-poursuite dans laquelle Guillaume II et Tirpitz s’étaient engagés était donc, dès le départ, impossible à gagner, et c’était d’autant plus vrai que l’écart entre la composante principale de la Royal Navy - la Grand Fleet - et la composante principale de la Kaiserliche Marine - la Hochseeflotte - déjà trop important au début de la guerre, ne fit que s’accroître au fil de celle-ci, les Britanniques demeurant toujours capables de fabriquer bien plus de cuirassés et de croiseurs de bataille que les Allemands eux-mêmes.

Dès le début du conflit, la Hochseeflotte fut dès lors confrontée à un dilemme impossible : si elle demeurait au port, elle se trouvait en sécurité mais n’avait évidement aucune chance de l’emporter, alors que si elle prenait la mer, elle n’avait qu’une faible chance de l’emporter,... mais en revanche toutes celles de s’y faire détruire !

Encore cette faible chance reposait-elle toute entière sur la possibilité de faire tomber non pas toute, mais seulement une partie de la Grand Fleet dans un piège, partie que l’on pourrait alors affronter et vaincre en situation de supériorité numérique…

lundi 29 juin 2026

9316 - une ambition kolossale...

La Kaiserliche Marine : une ambition par trop... kolossale

… on a souvent reproché à l’Empereur Guillaume II, et plus encore au grand-amiral Tirpitz, d’avoir bâti une Marine de Guerre inutilement… kolossale

Mais un autre choix s’offrait-il à l’amiral allemand ?

A partir du moment où l’Allemagne elle-même s’était lancée, quoi que sur le tard, dans une course aux colonies, et était occupée à les multiplier autant en Afrique qu’en Chine ou dans le Pacifique, il fallait bien disposer d’une flotte importante pour être en mesure de  les protéger aux quatre coins du monde contre les appétits des puissances coloniales rivales.

Et comme la puissance coloniale la plus importante, et donc la plus dangereuse, du monde disposait de la Marine la plus importante et la plus puissante du monde, il fallait nécessairement que la nouvelle Kaiserliche Marine soit en mesure de rivaliser, et de l’emporter contre la bien plus ancienne Royal Navy.

A la lumière de cette froide analyse, la création d’une vaste flotte de combat s’imposait donc comme une évidence, mais malheureusement pour l’Allemagne, la concrétisation d’une pareille ambition était, dès le départ, complètement irréaliste !

Pour constituer cette flotte, il était en effet indispensable de recruter, entraîner, former des milliers et même des dizaines de milliers de recrues, mais aussi de dénicher quantités d’ingénieurs, d’architectes, de dessinateurs capables de concevoir les futures navires, de sélectionner les chantiers navals en mesure de les réaliser, de prioriser la construction de ce bâtiment-ci plutôt que ce bâtiment-là, d’agrandir les ports, de renforcer les grues et les portiques de levage, ou d’en acheter d’autre, et même, au bout du compte d’élargir et de rénover entièrement un Canal de 100 km de long, celui de Kiel, inauguré en grandes pompes à peine 10 ans plus tôt !

Tout cela, à l'évidence, allait prendre des années, et même des décennies, et coûter une quantité astronomique de marks...