vendredi 1 mai 2026

9257 - où est l'ennemi ?

Le Jutland : où est l'ennemi ?

 … dans quelques mois, Jellicoe, alors sous le feu des critiques, écrira

"Avant de pouvoir saisir les difficultés auxquelles j'ai été confronté en tant que commandant en chef de la Grand Fleet lors de la Bataille du Jutland, il est essentiel de bien comprendre et de garder à l'esprit les deux principaux facteurs qui en étaient entièrement responsables. 

Ces deux facteurs étaient : 1. L'absence d'informations, même approximatives, de la part de la flotte de croiseurs de bataille [autrement dit de Beatty] et de ses croiseurs légers d'escorte concernant la position, la formation et les effectifs de la Hochseeflotte. 2. Le manque de visibilité lorsque la flotte de bataille aperçut une partie de la Hochseeflotte, dû en grande partie au brouillard, et en partie à la fumée de nos propres croiseurs de bataille et autres navires" (1)

Pour le premier point, si les relations entre Jellicoe et son subordonné n'ont jamais été très bonnes - c'est même un euphémisme - le fait demeure que Beatty, qui combat depuis maintenant plusieurs heures, qui a déjà perdu deux de ses croiseurs de bataille dans l'aventure, et dont le navire est lui-même fortement endommagé, a bien d'autres choses à faire en ce moment que de transmettre des renseignements pourtant vitaux à son supérieur.

Sur le Lion, qui lutte toujours pour sa survie, un obus allemand vient d'ailleurs d'arracher la table des cartes, faisant s'envoler "telle une mouette effrayée", celle sur laquelle le malheureux navigateur s'efforçait, depuis de longues minutes, de reporter les positions des uns et des autres !

Pour le second point, la Mer du Nord - rappelons-le - n'a jamais été réputée pour sa visibilité, et les monstrueux panaches de fumée constamment vomis par ces dizaines de navires de guerre manoeuvrant dans tous les sens n'arrangent évidemment pas les choses.

Mais minute après minute, un autre événement est carrément en train de ruiner la vision des uns et des autres...

... le soir tombe

(1) ibid, page 234

jeudi 30 avril 2026

9256 - les barres du T

Le Jutland : tirer... et se faire tirer dessus en permanence...

… dans le camp allemand, et plus précisément sur la passerelle du Friedrich der Grosse, Scheer, après avoir savouré à juste titre la destruction de l’Invincible, a commencé à se rendre compte qu’il affrontait finalement bien davantage que quelques croiseurs de bataille et super-dreadnought britanniques en pleine retraite.

Comme il le rapportera lui-même après la bataille, "Il était désormais manifeste que nous nous trouvions face à une large portion de la flotte anglaise ; quelques minutes plus tard, leur présence à l'horizon, droit devant nous, fut signalée par des salves tirées par des canons de gros calibre. 

Tout l'arc s'étendant du nord à l'est n'était plus qu'une mer de feu. Les éclairs jaillissant de la gueule des canons se distinguaient nettement à travers la brume et la fumée à l'horizon, même si les navires eux-mêmes demeuraient indiscernables" (1)

Dit autrement, l’amiral allemand est bel et bien en train de se faire "barrer le T" !

S’ils continuent ainsi, ses cuirassés, qui occupent la barre verticale du "T", non contents d’être déjà moins nombreux et armés de moins gros canons, sont en effet condamnés à ne pouvoir utiliser que leurs seules tourelles avant, alors que leurs adversaires, qui occupent la barre horizontale de ce même "T" pourront quant à eux tirer de toutes leurs tourelles !

En fait, dans le camp anglais, et après les tragédies des heures précédentes, tout irait désormais pour le mieux si Jellicoe, sur la passerelle de l’Iron Duke, parvenait quant à lui à se faire une bonne idée non seulement de la position des navires de Scheer, mais aussi de celle de ses propres bâtiments…

(1) ibid, page 263 

mercredi 29 avril 2026

9255 - S’il reçoit un autre coup dur sur bâbord, je ne pense pas qu’il y survivra".

Une des tourelles tribord de 6" du Warspite, mise hors de combat au Jutland

 … mais après deux tours complets sous le feu allemand, les mécaniciens du Warspite parviennent enfin à reprendre le contrôle de la barre.

Le super-dreadnought s’éloigne lentement du champ de tir. Sa coque noircie et déformée, ses superstructures en lambeaux, il ressemble désormais à un morceau de ferraille mâchouillé puis recraché par un géant.

"J'ai reçu un message du capitaine me demandant de le rejoindre immédiatement. J'étais alors noir comme un ramoneur et trempé jusqu'aux os, mais indemne. Le capitaine m'a demandé comment j'allais et j'ai commencé à lui raconter. Il a dit : "Je me fiche des dégâts, pouvons-nous rejoindre la ligne ?" 

Je n'avais pas la moindre idée de la situation ni de ce qui s'était passé et j'ai dû paraître un peu bizarre. Quoi qu'il en soit, je lui ai répondu : "S’il reçoit un autre coup dur sur bâbord, je ne pense pas qu’il y survivra". (1)

De fait, le Warspite n’est plus en état de combattre mais, gracieuseté du blindage, ses oeuvres vives sont toujours intactes, et il est encore capable de marcher à 16 noeuds.

Sur la passerelle, son commandant veut encore y croire. Reste que son cuirassé se traine quasiment sur l’eau, est privé de la quasi-totalité de son armement, est désormais considérablement séparé du reste de la Grand Fleet et, en demandant par radio à pouvoir la rejoindre, s’entend aussitôt opposer par Evan Thomas l’ordre formel de rentrer à Rosyth séance tenante !

Si la Bataille du Jutland est terminée pour lui, et s’il est désormais dû pour deux bons mois de réparations, celui qu’on appellera un jour la Grand Old Lady n’en est toutefois qu’au début d’une longue et glorieuse carrière, qui le verra même revenir aux avant-postes lors de la guerre suivante,... et y survivre.

Mais ceci est une autre histoire (2)…

(1) ibid, page 256
(2) sur l’étonnante carrière du Warspite : Saviez-vous que… The Grand Old Lady

mardi 28 avril 2026

9254 - l'aimant à obus

Ouvriers et marins, contemplant les dégâts à la coque du Warspite après son retour à Rosyth

… depuis plus d'une heure, nous l’avons vu, le Warspite et ses jumeaux couvraient en effet la retraite des croiseurs de bataille de Beatty, multipliant les manœuvres... et encaissant les obus des grands navires de Hipper, puis ceux de Scheer, à présent arrivés à portée.

Mais en cherchant à éviter une collision avec son jumeau Valiant, et peut-être aussi suite à un obus reçu du Kaiserin, le Warspite a maintenant sa barre bloquée et ne peut plus que tourner en ronds !

Et pour les Allemands, l'occasion est évidemment trop belle, et la cible bien plus tentante que le malheureux Warrior !

"Le Warspite commença à décrire un large cercle qui le mena dangereusement près des lignes allemandes. Et au grand soulagement de l'équipage du Warrior, il agissait comme un aimant. D’un vieux croiseur immobilisé, il attirait naturellement les tirs allemands vers la cible bien plus attrayante qu'était ce super-dreadnought offert comme sur un plateau à courte portée. 

Le Kaiserin, le Friedrich der Grosse, le König, l'Helgoland, l'Ostfriesland, le Thüringen, le Nassau et l'Oldenburg pilonnèrent le Warspite à divers moments avec leur artillerie principale et secondaire, et ce à des distances variant de 9 000 à 14 000 mètres. 

Au début, personne à bord du Warspite ne comprenait vraiment ce qui s'était passé, bien que la plupart supposaient qu'il s'agissait d'une panne de gouvernail plutôt que d'une confusion mentale de la part de leur capitaine" (1)

(1) ibid, pages 250-251

lundi 27 avril 2026

9253 - et de trois !

L'Invincible, brisé en deux et occupé à couler, 31 mai 1916

… en fait, l'avant-garde de Jellicoe est déjà entrée en contact avec la flotte allemande depuis 17h27, soit au moment où la 3ème Escadre de croiseurs de bataille du contre-amiral Hood a ouvert le feu sur quatre croiseurs légers allemands, et en particulier sur le Wiesbasden.

A 18h21, après avoir laissé ce dernier mort sur l'eau - il sombrera aux premières heures du lendemain - l'Inflexible, l'Invincible et l'Indomitable (1) retournent leur tir sur les croiseurs de bataille allemands, touchant le Lützow, le Derfflinger et le Seydlitz à plusieurs reprises...

Pourtant, contre toute logique, ce sont les Allemands qui enregistrent un nouveau succès : frappé en son milieu par plusieurs obus de 305mm, l'Invincible - vainqueur aux Falklands contre l'escadre de Spee - explose dans une détonation formidable, se brise en deux et s'engloutit, emportant dans la mort l'amiral Hood mais aussi plus d'un millier d'officiers et de marins.

C'est le troisième croiseur de bataille britannique à disparaître dans la même journée !

Mais un autre drame s'est joué dans l'intervalle : alors qu'ils tentaient eux-mêmes d'en finir avec le Wiesbaden, les croiseurs-cuirassés Defence et Warrior sont tombés sous le feu croisé de plusieurs croiseurs de bataille allemand.

Victime d'une véritable avalanche d'obus de gros calibre, le Defence a sauté avec tout son équipage, ne laissant aucun survivant, tandis que le Warrior n'a dû son salut, ou plus exactement un sursis, qu'à l'arrivée inopinée, et totalement involontaire, d'un invité de marque...

...le super-dreadnought Warspite

dimanche 26 avril 2026

9252 - un légitime sentiment de fierté

Le Dreadnought : une révolution navale... privée de tout combat naval !
… en cet instant précis, John Jellicoe, sur la passerelle de l’Iron Duke, ressent assurément un légitime sentiment de fierté à la vue de ce qui se déploie sous ses yeux.

"Ses vingt-quatre cuirassés de type dreadnought étaient déployés en six lignes de front, formant des colonnes de quatre navires. 

Entourant le gros de la flotte, histoire de contrer toute tentative d'attaque sous-marine, se trouvaient la 4ème Escadre de croiseurs légers ainsi que les destroyers d'escorte des 4ème, 11ème et 12ème flottilles. 

En avant, les croiseurs-cuirassés des 1ère et 2ème escadres, largement déployés, formaient un écran supplémentaire pour éviter toute surprise et reconnaître la voie à suivre. 

Enfin, à quelque 40 kilomètres en avant, faisant office d'avant-garde pour l'ensemble de la flotte, se trouvait la 3ème Escadre de croiseurs de bataille. 

La Grand Fleet était la flotte la plus puissante jamais construite et représentait l'essentiel de la puissance navale britannique" (1)

Mais parce qu'il se trouve en ce moment en cale sèche, celui qui a déclenché cette formidable et ô combien ruineuse course aux armements navals, à savoir le Dreadnought lui-même, ne participera pas au seul véritable engagement entre cuirassés de la 1ère G.M., et sera ferraillé en 1923... sans même avoir tiré un seul coup de canon (2) contre un navire ennemi !

L'Histoire n'est jamais qu'une longue suite d'ironies...

(1) ibid, page 202
(2) en mars 1915, ke Dreadnought réussira toutefois l'exploit, unique pour un cuirassé... d'éperonner et de couler le sous-marin allemand qui avait fait surface devant lui !

samedi 25 avril 2026

9251 - tel est pris qui croyait prendre

Le Jutland, ou tel est pris qui croyait prendre...

 … 17h30

"Finalement, aucun des deux camps ne subit le désastre redouté. Le blindage épais des super-dreadnought se révéla en mesure d’empêcher tout dommage susceptible de réduire leur vitesse ou leur efficacité au combat, et celui des croiseurs de bataille allemands, bien qu’incapable d’empêcher les obus de 381mm de causer des dégâts importants qui finissaient par affaiblir considérablement leur puissance de feu, se montra néanmoins suffisamment résistant pour protéger leurs points vitaux. 

Scheer ne parvint pas à réduire significativement la puissance ennemie : l’objectif de sa sortie en Mer du Nord – l’occasion de piéger et de détruire une part importante de la flotte britannique – qu’il avait tant recherché et pour lequel il avait tant œuvré, s’était enfin présenté à lui, mais, face à la résistance des super-dreadnought, il lui avait échappé. 

La brève période de domination de Scheer était déjà révolue : il n’y eut pas de vainqueur incontestable dans cette Course vers le Nord, si ce n’est peut-être celui qui se profilait à l’horizon. Le moment tant attendu de Jellicoe approchait". (1)

Car à 17h30, et à l'insu de l'amiral allemand, l'avant-garde de Jellicoe a effectivement aperçu les lueurs de la bataille qui fait rage depuis près de deux heures, et a commencé à manœuvrer de manière à barrer l'entrée du Skagerrak avant de se rabattre vers le sud-ouest.

A 18h15, les premières mâtures des cuirassés anglais apparaissent à l'horizon, semant la consternation sur la passerelle du Friedrich der Grosse, où chacun réalise soudain que la flotte allemande vient de tomber dans son propre piège.

Tel est pris qui croyait prendre...

(1) ibid, pages 200-201