vendredi 22 mai 2026

9278 - qu'est-ce qu'une victoire ?

La tourelle centrale du croiseur de bataille Lion, éventrée par une explosion interne au Jutland

… parlant de victoire, on a coutume de dire que le vainqueur d’une bataille est toujours celui qui reste maître du terrain après la bataille et la retraite ou la reddition de son adversaire.

Dans cette logique, la Bataille du Jutland est alors et sans conteste une victoire britannique, puisque c'est bel et bien la Royal Navy qui, une fois encore, et conformément à sa longue tradition, est restée maîtresse du terrain et a contraint la Marine impériale allemande à battre en retraite jusque dans ses ports, et ce sans plus guère d'espoir d'en ressortir un jour.

Mais en Grande-Bretagne, l’annonce de cette bataille, et de son issue, est pourtant loin de soulever autant d’enthousiasme qu’en Allemagne !

"De l'autre côté de la mer du Nord, la perception de ce qui allait bientôt être connu des Britanniques sous le nom de Bataille du Jutland était radicalement différente. Les attentes populaires, fondées sur des siècles de suprématie navale, avaient toujours été démesurées, et seule la destruction totale de la flotte allemande aurait été acceptable pour le public britannique. 

Les questions de stratégie et de sécurité nationale n'entraient pas en ligne de compte. On s'attendait simplement à une défaite cuisante des Allemands. À la lumière de cette vision, ce qui se produisit réellement au Jutland s’avéra bien en deçà des espérances. 

Même pour les professionnels, il n'y eut ni triomphe ni victoire. Pour Jellicoe, Beatty, l'Amirauté et les hommes de la Royal Navy, la Bataille du Jutland constitua une profonde déception. Avant même que la Grand Fleet ne soit rentrée au port, les premières rumeurs de défaite commencèrent même à circuler, suscitant une vive inquiétude au sein de la section de l'Amirauté chargée de diffuser les communiqués et de contenir l'enthousiasme démesuré du public" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, pages 501-502

jeudi 21 mai 2026

9277 - une victoire morale

Le sabordage du Lützow : un hommage à la qualité de construction allemande...
... de cette réalisation à sa conclusion logique, il n’y a qu’un pas, que Scheer lui-même va franchir allègrement, en plaidant bientôt pour le retour de la guerre sous-marine à outrance et, en conséquence,… pour le transfert à cette arme de toute la main d’oeuvre et de tout l’acier jusque-là affectés à la construction des grands navires de guerre.

Pour la Hochseeflotte, la victoire au Jutland est une victoire à la pyrrhus, qui marque aussi le début des heures sombres.

Pourtant, s’il y a bien un hommage que l’on se doit de rendre à cette Hochseeflotte partie de zéro, c’est d’être parvenue, en seulement quelques années, à former des équipages en mesure de rivaliser avec ceux d’une Grand Fleet quant à elle héritière directe d’une tradition multi-centenaire, et aussi, et peut-être surtout, d’être parvenue à construire des navires de guerre au moins égaux, et souvent supérieurs, à ceux de son adversaire, ce qui, si on se rappelle l’apparition du Dreadnought en 1906et l’obligation pour l’Allemagne de mettre aussitôt au rancart tous les cuirassés qu’elle avait déjà construit jusque-là, n’est pas un mince exploit !

Au Jutland, bien que confrontés, comme c'était la norme depuis le début de la guerre, à un ennemi largement supérieur en nombre, les dits navires, et en particulier les croiseurs de bataille, ont véritablement fait merveille, et ont réussi à survivre à un déluge d’obus qui a littéralement annihilé les Indefatigable, Queen Mary et Invincible, en faisant plus d’un millier de morts à chaque fois, alors que le seul Lützow n’a, lui, finalement été sabordé que par les Allemands eux-mêmes, et après évacuation de son équipage.

En définitive, Deutsche Qualität oblige, les copies allemandes des dreadnought et croiseurs de bataille britanniques se sont donc avérées meilleures que les originaux, ce qui, quelque part, représente pour leurs concepteurs et utilisateurs une incontestable victoire morale.

Les guerres, toutefois, ne se gagnent jamais avec des victoires morales…

mercredi 20 mai 2026

9276 - le début des heures sombres

Le Baden, en mai 1918 : ultime cuirassé mis en service au sein de la Hochseeflotte
… partout en Allemagne, les murs se couvrent donc d'affiches de Propagande soulignant fièrement les trois croiseurs de bataille, les trois croiseurs-cuirassés, les torpilleurs et les cent-treize mille tonnes de ferrailles anglaises envoyés par le fond

Reste que même devenus héros nationaux au lendemain de la bataille, Scheer et Hipper ne sont pas dupes, puisque ce résultat flatteur ne remet nullement en cause la supériorité numérique de la Grand Fleet qui, dans moins d'un mois, s'offrira même le luxe de sortir en mer avec davantage de cuirassés et de croiseurs de bataille qu'elle n'en alignait au Jutland !

Côté allemand, les navires endommagés, en ce et y compris le miraculé Seydlitz, seront certes rapidement remis en état, et la Hochseeflotte recevra même, dans un mois, son premier super-dreadnought, le Bayern, doté, tout comme les Queen Elizabeth, de huit pièces de 380mm, puis, au début de l’année suivante, son jumeau Baden, et finalement, en mai 1917, le croiseur de bataille Hindenburg.

Mais ces trois bâtiments seront aussi les derniers grands navires de ligne mis en service par la Hochseeflotte avant la fin de la guerre.

Car bien que victoire allemande au niveau des pertes infligées autant que subies, la Bataille du Jutland n’a strictement rien changé à l’équilibre des forces en Mer du Nord, où la Grand Fleet règne toujours en maîtresse absolue, et où la Hochseeflotte se retrouve à nouveau contrainte à demeurer dans ses ports sous peine de subir une inévitable destruction en mer.

Et comme plus personne, pas même Reinhard Scheer, n’envisage de monter une seconde opération visant une fois encore à attirer une partie de la flotte britannique dans un piège, la conclusion ne va pas tarder à s’imposer : puisqu’on ne peut plus espérer l’emporter un jour sur la Grand Fleet, à quoi bon continuer à construire de grands et puissants navires de guerre ?

mardi 19 mai 2026

9275 - le temps des félicitations

Guillaume II, sur le Friedrich der Grosse, félicitant les équipages après la Bataille du Jutland
… Wilhelmshaven, 5 juin 1916

Et pour bien célébrer cette formidable victoire allemande et la proclamer à la face du monde, qui de mieux que l’Empereur Guillaume II lui-même ?

Le 5 juin, le monarque débarque donc à Wilhelmshaven et, depuis le pont du Friedrich der Grosse, félicite chaleureusement tous les officiers de la Hochseeflotte spécialement réunis pour l’occasion.

"Honneurs et récompenses furent prodigués à la flotte à une échelle sans précédent. Cette manifestation de triomphalisme n'avait rien de feint : la Flotte de Haute Mer avait bel et bien coulé plus de navires qu'elle n'en avait perdus, elle s'était conduite avec une courageuse détermination tout au long de la bataille, et ses navires avaient amplement justifié la confiance de leurs concepteurs en leur capacité à résister à presque tout ce que les Britanniques pouvaient leur opposer" (1)

Et de fait, en combattant à environ deux contre trois, avec seulement cinq croiseurs de bataille contre neuf et seize cuirassés contre vingt-huit - les six pré-dreadnought de l’amiral Mauve ne comptant pas - et avec des canons de seulement 280 ou 305mm contre 305, 343 et même 381mm chez les Britanniques, la Hochseeflotte, cette marine de "parvenus" sans passé ni tradition, a réussi à infliger à son adversaire des pertes de quelque trois contre deux, coulant trois croiseurs de bataille, trois croiseurs-cuirassés et une dizaine de plus petits bâtiments pour un total de 113 000 tonnes, en ne perdant elle-même qu’un croiseur de bataille, un pré-dreadnought sans réelle valeur militaire, quatre croiseurs légers, et une demi-douzaine de petits bâtiments pour un total de 62 000 tonnes seulement.

Et le bilan est tout aussi favorable au niveau des pertes humaines, les Britanniques déplorant en effet quelque 7 000 morts et blessés contre 3 000 côté allemand…

(1) ibid, page 501

lundi 18 mai 2026

9274 - l'heure de l'exultation

Lourdement endommagé, le Seydlitz reprendra néanmoins du service dès le mois d'octobre

… et c’est du côté allemand que l’exultation est la plus visible,… mais aussi la plus rapide

"Ayant une distance plus courte à parcourir, les Allemands furent naturellement les premiers à regagner le port. Cela leur conféra un avantage immense dans la guerre des mots qui allait s'ensuivre au sujet des résultats de ce qu'ils appelèrent la Bataille du Skagerrak.

De leur point de vue, ils avaient remporté une grande victoire. Scheer prétendit initialement avoir coulé trois croiseurs de bataille, un super-dreadnought (identifiant à tort le Warspite), deux croiseurs cuirassés, deux croiseurs légers et treize destroyers. 

À ce stade, les Allemands n'admirent qu'avec prudence la perte du Pommern et du Wiesbaden, tout en concédant que le Frauenlob et quelques destroyers n'étaient pas encore rentrés. 

Ils dissimulèrent la perte du Lützow, de l'Elbing et du Rostock. 

D'une seule voix, la nation allemande déborda d'exultation et de jubilation patriotique. Des titres en lettres capitales clamaient la nouvelle de la « victoire », d'abord à chaque coin de rue en Allemagne, puis se propageant rapidement jusqu'à ce que le reste du monde fût convaincu que la Royal Navy avait été vaincue. 

Tout l'auguste appareil d'État fut mobilisé pour amplifier les célébrations nationales qui s'ensuivirent, à présent que la longue ombre de la suprématie navale britannique semblait avoir été dissipée" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, page 500

dimanche 17 mai 2026

9273 - une issue en queue-de-poisson

Jack - le chien de l'amiral Evan Thomas - lui aussi blessé sur le Barham et soigné après la bataille

… au Jutland, les deux commandants-en-chef - Scheer d'un côté et Jellicoe de l'autre - ont donc été contraints de mener un combat qu'ils n'avaient pas du tout prévu de mener, un combat au cours duquel ils ont tous deux commis de fort nombreuses erreurs, et aussi un combat dont l'issue s’est finalement bien davantage jouée sur le hasard et la chance que sur leurs qualités militaires respectives.

Mais si la Bataille du Jutland restera à jamais associée aux noms de Scheer et Jellicoe, le paradoxe veut que ce combat épique entre deux énormes flottes cuirassées, cet authentique "Choc des Titans" que chacun appréhendait, ou espérait, depuis le début de la guerre, a en fait, et pour l’essentiel, été mené par leurs subordonnés - Hipper côté allemand et Beatty côté britannique - et surtout par des navires - des croiseurs de bataille - qui, à la différence des cuirassés, n'avaient jamais été conçus pour servir dans des batailles rangées !

Rapides, bien armés, mais insuffisamment protégés - particulièrement chez les Britanniques - contre les obus de gros calibre et les incendies propagés par les fûts de tourelles, et trop souvent utilisés à contre-emploi, ces navires ont dès lors subi de gros dommages et surtout des pertes totalement disproportionnées, puisque quatre croiseurs de bataille sur les quatorze engagés ont finalement disparu sous les flots contre... zéro cuirassé sur quarante-quatre !

Mais le plus étonnant en définitive c'est que ce gigantesque combat naval s’est en fait terminé en véritable... queue-de-poisson, laissant à chaque adversaire la possibilité de rentrer chez lui pour panser ses plaies et, surtout, pour s'y proclamer vainqueur sans que les historiens soient en mesure, même un siècle plus tard, de trancher définitivement le débat en faveur de l'un ou l'autre camp.

Il faut dire que dans chaque camp, chacun a d’excellentes raisons de crier victoire

Mais pas du tout les mêmes…  

samedi 16 mai 2026

9272 - le miraculé

Le Seydlitz, ou l'éternel miraculé de la Marine impériale allemande...

… 3 juin 1916

"Tard dans la journée du 1er juin, des bateaux-pompes arrivèrent sur zone, mais ils furent accompagnés par une forte brise venue du nord-ouest. Nous nous trouvions alors au large d'Heligoland, gîtant de huit degrés et dotés d'une stabilité précaire : nous ne pouvions progresser à plus de trois ou quatre nœuds, et ce que nous fassions route en marche avant ou en marcher arrière, manœuvres que nous effectuâmes une partie du temps.

Lorsque la mer commença à déferler sur le milieu du navire, le [croiseur léger] Pillau se plaça sous le vent, sur notre bâbord avant, tandis qu'un remorqueur épandait une large nappe de mazout (1)

Cette manœuvre nous apporta un certain soulagement jusqu'à ce que le vent faiblisse. Nous n'aurions pas pu résister à un violent coup de vent. 

Le 2 juin, nous mouillâmes à proximité du navire-phare de la Jade pour attendre la marée, car notre tirant d'eau atteignait alors 47 pieds et demi à l'avant, contre 30 pieds au milieu du navire dans des conditions normales. 

Mais nous y sommes parvenus et sommes arrivés, aux premières heures du 3 juin, au large des écluses de Wilhelmshaven, où nous avons été accueillis par les hourras des équipages des cuirassés qui y étaient ancrés 

(…)  Au cours de la bataille, le Seydlitz avait été touché par pas moins de vingt et un obus de gros calibre ainsi qu'une torpille. Il déplorait quatre-vingt-dix-huit tués et cinquante-cinq blessés. Quatre de ses tourelles principales, et deux de ses tourelles secondaires, avaient été mises hors de combat. 

Les Britanniques avaient laissé passer leur chance, et le Seydlitz allait retourner au combat. En moins de quatre mois, il était de nouveau prêt à l'action" (2)

La Bataille du Jutland est définitivement terminée. Dans les deux camps, l'heure du bilan, et des chants de victoire, a sonné...

(1) manoeuvre visant à briser la force des vagues
(2) ibid, page 446