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lundi 28 juin 2004

477 "l'Amour est plus important que la politique"

... lorsque "Le Grand Amour" sortit pour la première fois en salles, le 12 juin 1942, la ville de Cologne venait d'être réduite en cendres par l'aviation britannique.

Deux ans plus tard, alors que l'Allemagne n'était déjà plus qu'un champ de ruines et Zarah Leander retournée dans sa Suède natale, le film avait déjà rapporté plus de 9 millions de Reichsmarks, et avait été vu par 27 millions de spectateurs.

Lorsqu'elle avait signé son contrat avec la UFA, en 1937, Zarah Leander gagnait 200 000 Reichsmarks par an, une fortune qui n'était finalementn que broutilles en regard de ce que lui rapportèrent ses derniers films et surtout ses disques, vendus à des millions d'exemplaires et enregistrés en allemand, français et suédois.

Rentrée en Suède à l'été 1943, Zarah Leander fut longtemps ostracisée par ses propres compatriotes qui, pourtant, avait acclamé sa réussite allemande et commercé sans vergogne avec le Troisième Reich pour lequel certains avaient même combattu au sein d'unités SS.

En juin 1941, le Roi Gustave V lui-même avait envoyé un télégramme à Hitler, lui souhaitant "un grand succès dans l'écrasement du bolchevisme". Mais dans les années de l'immédiat après-guerre, le nom de Zarah Leander était devenu synonyme de maladie honteuse.

Bien que fort riche, Zarah Leander s'ennuyait des feux de la rampe et fit tout pour y revenir. Ce n'est qu'en 1949 qu'elle put à nouveau se produire à Malmö et tourner quelques films, qui ne renouèrent jamais avec ses gigantesques succès de la UFA allemande.

Ses chansons, en revanche, lui permirent de se produire longtemps partout dans le monde, où elle multiplia à ce point les "tournées d'adieux" qu'elle se rendit caricature d'elle-même

Elle mourut à Stockholm, le 23 juin 1981, à l'âge de 74 ans

"Je chante des chansons qui dans quatre-vingt-dix pourcents des cas parlent d'amour. Parce que pour quatre-vingt-dix personnes sur cent, l'amour est plus important que la politique. C'est ma conviction"

dimanche 27 juin 2004

476 - le Grand Amour et quelques SS travestis

... Dans "Le Grand Amour", qui marqua l'apogée de la carrière de Zarah Leander, le moment le plus surréaliste est assurément celui où la star, au moment d'entonner sa chanson "Je sais qu'un jour surviendra un miracle", apparaît sur scène au milieu de femmes au visage dissimulés par des boas en plumes.

"Le problème (...) était de trouver des femmes aussi volumineuses que Zarah elle-même pour produire une image homogène et esthétique", expliqua le comédien Wolfgang Preiss. Mais on ne les a pas trouvées. Alors on est allé chercher les SS de la Leibstandarte Adolf Hitler [la garde personnelle du Führer] : ils avaient une stature de garde du corps et mesuraient tous la même taille (...) il suffisait de signer un ordre de mission pour les envoyer sur le plateau, et cela permettrait d'éviter de payer des figurants. Voilà pourquoi on ne trouve qu'une seule femme dans ce plan : Zarah, au milieu du ballet. Tous les autres étaient des travestis".

Des travestis recrutés parmi la fine fleur de la SS, celle qui s'était taillée une réputation de cruauté implacable en traquant notamment les homosexuels et... les travestis !

"Comme comédien, j'étais un parfait inconnu", raconta Wolfgang Preiss. "Alors que j'avais déjà revêtu mon uniforme de colonel, je suis passé devant le vestiaire des figurants (...) L'adjudant m'a vu et a hurlé "Garde à vous !", et ils se sont tous immobilisés comme ils étaient, en robe, avec leurs perruques, de travers, à moitié maquillés ou en sous-vêtements (...) J'ai dit aussi naturellement que possible "Repos, continuez", mais intérieurement, j'étais mort de rire".

Aussi grotesque et idéologiquement absurde que fut cette scène, elle n'empêcha pas le film d'obtenir la mention "de grande valeur pour la politique de l'État, l'Art et la Nation".

samedi 26 juin 2004

475 - "Ce n'est pas ce que nous voulions dire"

... dans la filmographie de Zarah Leander, il est presque impossible de trouver une référence politique, ou même une référence à la guerre elle-même.

L'action de la plupart des films de Zarah se passe "à l'étranger" et, comme dans "Marie Stuart", pour ainsi dire en dehors du Temps.

"Le Grand Amour", qui fut également son plus grand succès, a beau mettre en scène un beau lieutenant de la Luftwaffe (Viktor Staal) dont la chanteuse Hanna Holberg (Zarah Leander) tombe amoureuse après l'avoir rencontré dans un abri anti-aérien (!), il n'en donne pas moins une vision idyllique de l'Allemagne en guerre, où les bombardements alliés donnent aux citoyens allemands l'occasion de nouer des romances et d'organiser des pique-niques dans les caves.

En fait, cette vision était même tellement idyllique que l'omniprésent Joseph Goebbels, qui se faisait livrer chaque samedi les rushes d'une semaine de tournage, ordonna que l'on recommence certaines scènes, et en particulier celle des fiancailles, qu'il fallut refaire "dans un appartement plus petit, avec moins d'invités, moins de champagne et plus de mousseux allemand".

Dans ce film, l'héroine renonce à exiger le bonheur conjugal lorsqu'elle comprend que la loyauté militaire de l'élu de son coeur passe avant toute chose, et son bonheur à elle. Après guerre, les détracteurs de Zarah virent évidemment dans ce film, et dans ses deux chansons ("Le Monde ne disparaîtra pas pour autant", "Je sais qu'un jour surviendra un miracle") un appel à la résistance des femmes allemandes, dont la plupart avaient déjà, à cette époque, un père, un fiancé, un mari ou un frère qui combattait au Front.

"Ce que nous voulions exprimer, c'était l'idée que la Paix allait revenir, que les gens pourraient de nouveau mener une vie normale", rétorqua Zarah Leander. "Les hommes au Pouvoir l'ont interprété autrement - "un miracle surviendra et nous dominerons le Monde" - mais ce n'est pas ce que nous voulions dire"...

vendredi 25 juin 2004

474 - Le Foyer Perdu

... que savait exactement Zarah Leander des atrocités du régime nazi dont elle était devenue la diva et dont elle distrayait civils et militaires en ces années de guerre ?

Sans doute très peu de choses. Partageant son temps entre sa somptueuse villa de Grunewald, les plateaux de cinéma, les fêtes continuelles et de longs séjours en Suède auprès de ses enfants, la chanteuse et comédienne n'avait finalement que fort peu de contacts avec la réalité, a fortiori lorsqu'elle se vantait, comme tant d'autres à cette époque, de "ne jamais se mêler de politique".

De fait, son engagement au profit du régime nazi fut tout aussi mercantile que sa désertion, en avril 1943. Ce n'est certes pas pour protester contre le nazisme et le sort réservé aux juifs ou aux homosexuels que Zarah Leander se retira en pleine gloire pour regagner sa Suède natale : c'est tout bonnement la destruction de sa villa, le 03 mars 1943, le jour-même de la première de "Foyer perdu", qui la persuada qu'il était d'autant plus temps de changer d'air que Joseph Goebbels et la UFA se faisaient à présent tirer l'oreille pour la payer en couronnes suédoises, telles que stipulé dans son contrat.

Du reste, si la Presse allemande, qui l'avait adulée, se déchaîna alors contre elle et la qualifia "d'amie des Juifs", l'intendant du cinéma du Reich, Hans Hinkel, ramena cette désertion à une nouvelle affaire mercantile.

"Dans les salles de cinéma du Reich, écrivit-il à Joseph Goebbels, cinq cents copies tournent actuellement en reprises et permettront d'engranger au total trois millions et demi de Reichsmarks. On peut sans aucun doute se passer de cet argent, mais (...) il sera extraordinairement difficile de pourvoir cinq cents salles avec d'autres films"

Les films de Zarah restèrent donc autorisés, et ses chansons continuèrent d'être diffusées à la radio allemande jusqu'en janvier 1945.

Zarah avait quitté le navire à temps, bien avant qu'il ne sombre. Et cette fuite lui évita non seulement la ruine mais aussi de trop sérieuses accusations, orsque la véritable nature du Troisième Reich, et en particulier de ses camps d'extermination, parvint aux oreilles du public

jeudi 24 juin 2004

473 - "ce beau kitsch qui réside en l'homme allemand"

... "Zarah Leander touchait un point de l'âme allemande, ce beau kitsch, l'âme kitsch qui réside en l'homme allemand. Et elle a tourné des films monstrueusement kitsch"

Et de fait, l'on chercherait en vain un quelconque message politique, et a fortiori une glorification du nazisme, dans la dizaine de films que Zarah tourna pour la UFA.

Le premier d'entre eux, "Paramatta, bagne de femmes", réalisé en 1937 par Detlef Sierk (le futur Douglas Sirk), résume à lui seul le ton, et le rôle dévolu à Zarah Leander par la propagande nazie : celui d'une artiste simplement chargée de divertir les foules et de leur faire oublier guerre et privations le temps d'un film.

Dans Paramatta, Zarah joue le rôle d'une femme qui, afin de sauver la réputation de son amant, se laisse condamner et envoyer en prison pour une escroquerie qu'il a lui-même commis.

Par la suite, tous les films de Zarah respecteront le même canevas totalement apolitique. Zarah sera tour à tour chanteuse, meneuse de revue, star de cinéma, cantatrice ou, comme dans "Marie Stuart,"reine malheureuse en amour mais douée pour le chant.

Tout était prétexte à exhibition de costumes et à étalage d'une opulence qui faisait de plus en plus défaut en Allemagne. Et comme il fallait remplacer le rêve hollywoodien, désormais interdit, dans le coeur des Allemands, les moments forts de ces films furent, dans la plus pure tradition des comédies musicales américaines, les passages chantés par Zarah elle-même.

Aussi kitsch qu'ils pouvaient être, les films de Zarah draînèrent des millions de spectateurs dans toute l'Europe, et ses chansons, comme "Le monde ne disparaîtra pas pour autant" furent de gigantesques succès, que ne renieraient pas les Madonna et Jennifer Lopez actuelles...

mercredi 23 juin 2004

472 - "Goebbels était un homme très intéressant"

... "Goebbels était un homme très intéressant. Il avait beaucoup d'humour et de compréhension. Ce qu'il a fait par ailleurs, ça n'est pas mon affaire"

C'est en ces termes que Zarah Leander défendit après guerre son statut de diva du cinéma nazi lorsque ses détracteurs vinrent lui demander des comptes.

Pourtant, il était impossible de lui reprocher la moindre conviction politique : "Zarah n'était ni nazie ni antinazie, elle voulait faire carrière", résuma le réalisateur Douglas Sirk qui, lorsqu'il s'appelait encore Detlef Sierck et pouvait encore travailler en Allemagne, avait fait tourner Zarah dans La Habanera (1937)

"Que serais-je devenue sans l'Allemagne ? Je ne suis pas sentimentale, mais que serais-je devenue ? Numéro dix en Amérique ? Rien du tout ?".

Et de fait, Zarah Leander préféra être numéro un dans l'Allemagne nazie que starlette hypothétique aux États-Unis. Du reste, entre son premier contrat pour la UFA (1936) et son retour définitif en Suède (1943), Zarah, qui ne tourna que dans une dizaine de films, fut la vedette la mieux payée d'Allemagne.

Et comme elle avait eu la prévoyance de se faire payer 53% de chacun de ses cachets en couronnes suédoises, elle échappa tout à la fois à la ruine et à la chute du Troisième Reich

"Où est-il donc écrit que les artistes, justement eux, doivent comprendre quelque chose à la politique ? Je suis presque heureuse que l'on m'ait collé l'étiquette "d'idiote politique" (...) Je suis la Leander, et cela doit suffire"

mardi 22 juin 2004

471 - la grande Zarah

... malgré le départ en exil de la plupart des intellectuels et artistes allemands, la vie culturelle et artistique, généreusement subsidiée par le régime nazi, continuait comme si de rien n'était.

A Bayreuth, Winnifred Wagner, grande admiratrice d'Hitler, dirigeait imperturbablement son Festival, où militaires et éclopés de guerre avaient progressivement remplacé le public traditionnel bon chic bon genre - Joseph Goebbels, Ministre de la Propagande, ayant tout simplement eu l'idée de faire racheter les billets par l'État, pour les distribuer ensuite aux héros et autres nazis méritants.

Sur les écrans d'Allemagne, et bientôt de toute l'Europe occupée, les films allemands avaient supplanté les productions étrangères - et particulièrement américaines. Et si leur qualité artistique laissait beaucoup à désirer, leur monopole de fait assurait aux producteurs allemands une pluie continue de Reichsmarks.

Marlène Dietrich ayant dédaigneusement refusé les offres hitlériennes, il fallut néanmoins se mettre à la recherche d'une autre diva, qui agirait comme locomotive, en drainant dans les salles un public qui, en cette période de guerre et de privations diverses, ne demandait qu'à se divertir.

Curieusement, la diva choisie était suédoise, et à cent lieues des clichés traditionnels de l'épouse aryenne exemplaire. Zarah Leander était une rousse voluptueuse à l'invraisemblable voix rauque. Et elle était si grande qu'il avait fallu installer nombre de ses partenaires masculins, dont Willy Birgel, sur des blocs de 10 centimètres de haut afin qu'ils puissent marcher à côté d'elle, le long des rails de la caméra, sans paraître ridicules...