mercredi 27 mai 2026

9283 - le ballon de baudruche

Le cuirassé allemand Westfalen, peu avant la 1ère G.M.

… 19 aout 1916, 06h00

Mais plutôt que d’un Jutland 2.0, on va plutôt assister au dégonflage en accéléré d’un énorme ballon de baudruche !

Il faut dire que dès 06h00, le croiseur léger Nottingham se retrouve torpillé par un sous-marin allemand en maraude, et s’engloutit peu après, ce qui incite aussitôt Jellicoe, qui faisait jusque-là route au sud-est dans la direction présumée de l’escadre allemande, à mettre le cap au nord, et à ne s’en retourner au sud-est que trois heures plus tard.

Côté allemand, si un zeppelin réussit cette fois à repérer une formation de quelques navires de guerre britanniques, il ne s’agit en réalité que de simples croiseurs légers,... qu’il a confondu avec des cuirassés.

S’agit-il enfin de l’occasion tant attendue ? Scheer, en tout cas, décide de faire route vers la dite formation, mais à 14h00, un autre sous-marins repère cette fois la véritable Grand Fleet au grand complet, à quelque 100 km sur son nord.

Inutile d’insister : nullement désireux de se retrouver piégé comme au Jutland, l’amiral allemand décide, à 14h35, de faire demi-tour vers ses ports, un demi-tour dont Jellicoe est lui-même informé vers 16h00.

Et comme il n’existe aucune possibilité de couper la route aux Allemands et aucun espoir de les rejoindre avant qu’ils aient rallié leurs côtes, le Britannique décide à son tour de rentrer au bercail avec toute sa flotte, perdant toutefois au passage un deuxième croiseur léger, le Falmouth, torpillé par un troisième sous-marin allemand...

Pour les Britanniques, la seule consolation de la journée, ce sont les dommages infligés  par une torpille d’un de leurs propres sous-marins au cuirassé allemand Westfalen près de Terschelling, dommages qui l’immobiliseront jusqu’à la fin du mois de septembre…

mardi 26 mai 2026

9282 - bis repetita

La Hochseeflotte : une constante volonté de bien faire, un constant manque de moyens...

… 18 aout 1916, 21h00

Mais Scheer croit-il encore lui même à la réussite de ce plan qui n’est rien d’autre que la copie conforme du précédent ?

Croit-il vraiment qu’une partie significative de la Grand Fleet va cette fois tomber dans le piège qu’il lui tend, qui est le même qu’au Jutland,… et qu’elle a pu déjouer sans problème au Jutland ?

Comme il n’est toutefois pas nécessaire d’espérer pour entreprendre, la flotte allemande appareille en tout cas à 21h00, dans la nuit du 18 aout 1916,… au su des Britanniques, dont les services de décryptage ont, comme au Jutland, deviné ses intentions !

Côté britannique, donc, Jellicoe, alors en congés, est rappelé en catastrophe et quasiment jeté à bord d’un croiseur léger qui quitte Dundee (Écosse) aux premières heures du 19 afin de rejoindre en mer les cuirassés de la Grand Fleet qui, en son absence, ont levé l’ancre dans l’après-midi du 18 - soit une fois encore AVANT la flotte allemande, sous le commandement de l’amiral Cecil Burney

Et comme Beatty a lui aussi pris la mer avec ses six croiseurs de bataille, l’affrontement qui s’annonce risque fort de n’être qu’une simple réédition de la Bataille du Jutland, où les Allemands, une fois encore, ont toutes les chances de tomber dans le piège qu’ils voulaient tendre à leurs adversaires !

Bis repetita en tout point, donc !

Comment imaginer encore une victoire dans ces conditions ?

lundi 25 mai 2026

9281 - et maintenant, que faut-il faire ?

Le Bayern, premier super-dreadnought de la Marine impériale allemande...

… aout 1916

Mais si les deux camps revendiquent la victoire,… et ont chacun chacun d’excellentes raisons de la revendiquer (!), le paradoxe veut qu’aucun des deux ne soit satisfait de la victoire qu’il a obtenue !

Côté allemand, cette victoire n’a en effet malheureusement rien changé à la supériorité numérique des Britanniques en Mer du Nord, alors que, côté britannique, elle n’a pas davantage réduit à néant la menace allemande au même endroit !

Alors, que faut-il faire ? 

Dans un premier temps, et aussi invraisemblable cela puisse-t-il sembler, Scheer semble en tout cas résolu à retenter l’aventure, et même… à reprendre son plan originel, à savoir bombarder une ville britannique - en l’occurrence celle de Sunderland - avec les mêmes croiseurs de bataille de Hipper, et ce dans l’espoir, une fois encore, d’attirer en mer une partie de la Grand Fleet, et de l’écraser ensuite avec ses propres cuirassés, mais aussi avec un barrage de sous-marins tapis en embuscade !

Compte tenu de ce qui vient tout juste de se passer au Jutland, on peut tout de même sérieusement douter de la réussite d’un tel plan,… voire de l’état mental de son auteur !

Vu les pertes et les dommages subis, Hipper ne pourra en tout cas prendre la mer qu’avec deux croiseurs de bataille - les Moltke et von der Tann - contre cinq au Jutland, et si Scheer pourra quant à lui compter sur l’arrivée du tout nouveau Bayern, premier super-dreadnought de la Hochseeflotte, qui portera son effectif total à dix-huit cuirassés, soit deux de plus qu’au Jutland, les Britanniques, au même moment, alignent quand à eux six croiseurs de bataille opérationnels et toujours confiés à Beatty, et… vingt-neuf cuirassés, soit un de plus qu’au Jutland, toujours confiés à Jellicoe.

Comme au Jutland, Scheer espère toutefois bénéficier du soutien de nombreux sous-marins positionnés devant les ports britanniques, et aussi, pour la reconnaissance, de plusieurs zeppelins

Voilà pour le plan…

dimanche 24 mai 2026

9280 - who's to blame ?

Comme tous les journaux du Commonwealth, le Sun de Vancouver publia la version d'une grande victoire
… au Jutland, autant les responsables allemands que britanniques ont commis - nous l’avons vu - de nombreuses erreurs, qui se sont trop souvent traduites par d’importantes pertes humaines et matérielles.

Côté allemand, ces erreurs et pertes - de toute manière inévitables en temps de guerre - n’ont toutefois suscité ni reproche ni polémique, chacun estimant au contraire que l’Allemagne a bel et bien remporté une importante victoire, et aussi que dans cette affaire, Scheer et, surtout, Hipper - qui sera d’ailleurs bientôt anobli - ont agi au mieux, et fait tout ce qu’il était possible de faire… et même davantage.

Côté britannique, en revanche, les choses ne sont pas aussi simples !

L’énumération des pertes, largement supérieures à celles de l’adversaire, rend déjà la notion de "victoire" plus difficile à comprendre et à accepter. 

Qui est responsable de celles-ci ? Pourquoi Beatty n’a-t-il pas transmis à Jellicoe les renseignements dont celui-ci avait besoin ? Pourquoi Jellicoe s’est-il avéré incapable d’empêcher la fuite de l’escadre allemande qu’il avait pourtant à sa merci ? Pourquoi Evan Thomas a-t-il, par deux fois (!), et durant d'interminables minutes, perdu de vue les croiseurs de bataille de Beatty qu’il était pourtant censé protéger ?

Mis sur la sellette autant par leurs pairs que par l’opinion publique, les intéressés vont évidemment se défendre par tous les moyens possibles,… et tout aussi évidemment finir par s’accuser les uns les autres de toutes les erreurs et manquements qu’on leur reproche.

Pour l’heure, et comme on est encore en guerre, la discrétion reste bien sûr de mise, mais dans les années à venir, Jellicoe, Beatty et, quoi que dans une moindre mesure, Evan Thomas, vont chacun livrer leur vérité sur les évènements du Jutland, une vérité qui sera tout aussi évidemment acceptée comme parole d’évangile par leurs supporters, décriée par leurs opposants,… et discutée, encore aujourd’hui, par les historiens…

samedi 23 mai 2026

9279 - est-ce vraiment une victoire ?

Le Roi George V, félicitant officiers et marins devant le Warspite endommagé

… et le premier communiqué officiel, malheureusement diffusé APRÈS celui ô combien triomphant des Allemands ne va certes pas arranger les choses !

Dénué de passion, trop neutre, trop "technocratique", et reconnaissant de surcroit l’ampleur des pertes de la Grand Fleet, celui-ci ne fait en effet qu’accréditer l’idée d’une cuisante défaite de celle-ci en Mer du Nord !

Et comme telle n’est évidemment pas la volonté des autorités et des services de la Propagande, on se hâte d’en rédiger un deuxième, qui met cette fois l’accent sur les pertes allemandes, puis un troisième, qui exagère carrément celles-ci !

Comme en Allemagne, le Roi s’empresse également de se rendre au chevet de la Grand Fleet, de se montrer lui aussi devant un des cuirassés endommagés au combat - en l’occurence le Warspite - et de féliciter à son tour officiers et marins pour la grande victoire qu’ils viennent de remporter sur l’ennemi !

L’opinion publique n’en demeure pas moins dubitative. Si l’Offensive de la Somme, où plus de 200 000 soldats britanniques vont bientôt trouver la mort (1) renverra bientôt les pertes du Jutland au rang de simple anecdote, et si chacun, en Grande-Bretagne, finira par accepter l'affirmation selon laquelle les Allemands ont bel et bien fui le champ de bataille, et sont désormais plus que jamais claquemurés dans leurs ports, beaucoup ne parviennent toujours pas, et ne parviendront en fait jamais, à comprendre l’issue finalement fort décevante de cette bataille.

Avec les moyens dont elle disposait, moyens largement supérieurs à ceux de sa rivale, la Grand Fleet, se dit-on, aurait pu, et aurait surtout dû, obtenir un résultat bien meilleur !

Et du constat et du questionnement aux accusations, il n’y a qu’un pas, qui sera très vite franchi…

who’s to blame ? - à qui la faute ?

(1) tout aussi indécise que la Bataille de Verdun, la Bataille de la Somme, débutée le 1er juillet 1916, s’achèvera à la mi-novembre, et se traduira par plus de 600 000 morts et blessés chez les franco-britanniques !

vendredi 22 mai 2026

9278 - qu'est-ce qu'une victoire ?

La tourelle centrale du croiseur de bataille Lion, éventrée par une explosion interne au Jutland

… parlant de victoire, on a coutume de dire que le vainqueur d’une bataille est toujours celui qui reste maître du terrain après la bataille et la retraite ou la reddition de son adversaire.

Dans cette logique, la Bataille du Jutland est alors et sans conteste une victoire britannique, puisque c'est bel et bien la Royal Navy qui, une fois encore, et conformément à sa longue tradition, est restée maîtresse du terrain et a contraint la Marine impériale allemande à battre en retraite jusque dans ses ports, et ce sans plus guère d'espoir d'en ressortir un jour.

Mais en Grande-Bretagne, l’annonce de cette bataille, et de son issue, est pourtant loin de soulever autant d’enthousiasme qu’en Allemagne !

"De l'autre côté de la mer du Nord, la perception de ce qui allait bientôt être connu des Britanniques sous le nom de Bataille du Jutland était radicalement différente. Les attentes populaires, fondées sur des siècles de suprématie navale, avaient toujours été démesurées, et seule la destruction totale de la flotte allemande aurait été acceptable pour le public britannique. 

Les questions de stratégie et de sécurité nationale n'entraient pas en ligne de compte. On s'attendait simplement à une défaite cuisante des Allemands. À la lumière de cette vision, ce qui se produisit réellement au Jutland s’avéra bien en deçà des espérances. 

Même pour les professionnels, il n'y eut ni triomphe ni victoire. Pour Jellicoe, Beatty, l'Amirauté et les hommes de la Royal Navy, la Bataille du Jutland constitua une profonde déception. Avant même que la Grand Fleet ne soit rentrée au port, les premières rumeurs de défaite commencèrent même à circuler, suscitant une vive inquiétude au sein de la section de l'Amirauté chargée de diffuser les communiqués et de contenir l'enthousiasme démesuré du public" (1)

(1) Steel et Hart, op cit, pages 501-502

jeudi 21 mai 2026

9277 - une victoire morale

Le sabordage du Lützow : un hommage à la qualité de construction allemande...
... de cette réalisation à sa conclusion logique, il n’y a qu’un pas, que Scheer lui-même va franchir allègrement, en plaidant bientôt pour le retour de la guerre sous-marine à outrance et, en conséquence,… pour le transfert à cette arme de toute la main d’oeuvre et de tout l’acier jusque-là affectés à la construction des grands navires de guerre.

Pour la Hochseeflotte, la victoire au Jutland est une victoire à la pyrrhus, qui marque aussi le début des heures sombres.

Pourtant, s’il y a bien un hommage que l’on se doit de rendre à cette Hochseeflotte partie de zéro, c’est d’être parvenue, en seulement quelques années, à former des équipages en mesure de rivaliser avec ceux d’une Grand Fleet quant à elle héritière directe d’une tradition multi-centenaire, et aussi, et peut-être surtout, d’être parvenue à construire des navires de guerre au moins égaux, et souvent supérieurs, à ceux de son adversaire, ce qui, si on se rappelle l’apparition du Dreadnought en 1906et l’obligation pour l’Allemagne de mettre aussitôt au rancart tous les cuirassés qu’elle avait déjà construit jusque-là, n’est pas un mince exploit !

Au Jutland, bien que confrontés, comme c'était la norme depuis le début de la guerre, à un ennemi largement supérieur en nombre, les dits navires, et en particulier les croiseurs de bataille, ont véritablement fait merveille, et ont réussi à survivre à un déluge d’obus qui a littéralement annihilé les Indefatigable, Queen Mary et Invincible, en faisant plus d’un millier de morts à chaque fois, alors que le seul Lützow n’a, lui, finalement été sabordé que par les Allemands eux-mêmes, et après évacuation de son équipage.

En définitive, Deutsche Qualität oblige, les copies allemandes des dreadnought et croiseurs de bataille britanniques se sont donc avérées meilleures que les originaux, ce qui, quelque part, représente pour leurs concepteurs et utilisateurs une incontestable victoire morale.

Les guerres, toutefois, ne se gagnent jamais avec des victoires morales…