lundi 27 juillet 2026

9344 - Deutschland über alles

Le désormais Deutschland, à son lancement, le 19 mars 1931

… Kiel, 19 mars 1931

Mais tout cela est encore loin d’être suffisant, ce pourquoi a-t-on également décidé - considérable nouveauté sur un navire de guerre - de remplacer les désormais traditionnelles turbines à vapeur alimentées par d’énormes chaudières brûlant du mazout par huit moteurs diesel MAN regroupés en deux groupes entraînant chacun une hélice unique et développant, au total, environ 50 000 CV, soit plus du double de la puissance motrice du Preussen (!) et permettant, comme tous les diesel, une considérable économie de carburant, gage d’une autonomie record, évaluée à quelque… 32 000 km - soit les 3/4 du tour de la Terre ! - à la vitesse économique de 13 nœuds, et encore de 19 000 km à 20 nœuds,… soit le double de celle du Preussen (!) à seulement 10 nœuds (1)

Bel exploit d’ingénierie donc,… mais qui ne permet toujours pas d’arriver à "10 000 tonnes", ce pourquoi, selon l’éternelle équation puissance de feu / puissance motrice / blindage doit-on se résoudre à installer un blindage presque deux fois… inférieur à celui du Preussen, mais néanmoins supérieur à celui des croiseurs lourds de l’époque, comme les County britanniques, eux aussi donnés pour "10 000 tonnes" mais seulement armés de huit pièces de 203mm.

Reste que malgré tous ces efforts, le déplacement réel de l’ersatz Preussen, qui sera bientôt baptisé Deutschland, puis, dans quelques années rebaptisé Lützow, frise les… 13 000 tonnes, soit le poids du Preussen, et un poids supérieur de quelque 30% au tonnage maximum autorisé pour les croiseurs par le Traité de Washington de 1922 !

Dit autrement, les architectes, les ingénieurs et, au bout du compte, le gouvernement allemand lui-même, ont volontairement menti, et vont continuer à mentir, sur le tonnage réel de leur nouveau cuirassé de poche, dont les caractéristiques officielles quasiment surréalistes - et pour cause ! - vont toutefois semer l’émoi dès son lancement, le 19 mars 1931, et bientôt sonner le départ d’une nouvelle et gigantesque course aux armements navals.

Deutschland über alles, l'Allemagne au-dessus de tout...

(1) le Preussen, il est vrai, était propulsé par des machines à triple expansion alimentées par des chaudières brûlant du charbon en quantités astronomiques

dimanche 26 juillet 2026

9343 - l’ersatz Preussen

Plan-silhouette de l'ersatz Preussen. Notez les quatre tourelles de 150mm sur chaque flanc
… Kiel, 5 février 1929

Qu’importe : le 5 février 1929, à Kiel, débute en tout cas la construction de l’ersatz Preussen, autrement dit du premier cuirassé de poche destiné à remplacer les vieux pré-dreadnoughts de la Reichsmarine, et dans son cas le Preussen, mis en service en 1905.

Et la tâche est tout sauf facile, car il faut faire rentrer dans une enveloppe d’officiellement "10 000 tonnes" six canons de 280mm mais aussi, et on l’oublie souvent, pas moins de huit autres de 150mm, soit…. l’équivalent de la puissance de feu du croiseur léger Emden (!), auxquels on ajoutera encore, tant qu’à y être, huit tubes lance-torpilles et divers canons de DCA, dont le nombre ne cessera d’ailleurs d’augmenter au fil des années !

Il faut aussi, vu son futur rôle de corsaire, lui offrir une vitesse d’au-moins 28 nœuds, c-à-d supérieure à celle de tous les "vrais" cuirassés britanniques, français, américains ou encore japonais ou italiens alors en service !

Or le pré-dreadnought Preussen, rappelons-le, ne possède lui-même que quatre pièces de 280mm (et quatorze de 170mm) et se traine à seulement 18 nœuds,… tout en avouant pas moins de 13 000 tonnes sur la bascule !

La tâche première des ingénieurs et architectes est donc de gagner du poids par tous les moyens possibles et imaginables.

Déjà employée, à titre quasiment expérimental, sur l’Emden, la soudure, en lieu et place des traditionnels rivets, va être généralisée à tout le bâtiment, tandis que le regroupement des six canons de 280mm en seulement deux tourelles triples - les huit de 150mm demeurant, comme sur l’Emden, en autant de tourelles simples - va également permettre d’économiser de précieuses tonnes…

samedi 25 juillet 2026

9342 - de nouvelles menaces

Le dreadnought Ostfriesland, en juillet 1921, sous les bombes de l'Américain Billy Mitchell
… et ce questionnement est d’autant plus légitime qu’en à peine une décennie, le monde a déjà énormément changé depuis la fin de la 1ère G.M. !

En 1921, contre le dreadnought Ostfriesland capturé (1), l’Américain Billy Mitchell a en effet démontré, de manière pour le moins explosive (!), la dramatique vulnérabilité des cuirassés aux bombes d’avions.

Six ans plus tard, en 1927 un autre Américain, Charles Lindbergh, est quand à lui devenu le premier homme à effectuer la traversée de l’Atlantique sans escale, et de continent à continent, en reliant, sur un petit monoplan monomoteur, New-York à Paris.

L’Aviation vient à peine d'entrer dans l’adolescence, mais ses progrès sont à présent tels qu’on peut dores et déjà deviner qu’ils vont fortement nuire aux navires de guerre qui, jusque-là, ne pouvaient parfois être repérés du haut des Airs que par de très lents et très insatisfaisants zeppelins, et qui ne craignaient aucune attaque de la part de fragiles biplans de toile et de bois à peine capables d’emporter leur propre pilote et l’un ou l’autre observateur.

Et pour les corsaires que Raeder envisage de lancer sur les mers à l’attaque des navires marchands ennemis, l’avion n’est d’ailleurs pas la seule menace : depuis l’Armistice, la TSF s’est elle aussi grandement améliorée et généralisée.

Aujourd’hui, le moindre cargo est souvent équipé d’un gros émetteur-récepteur capable de donner l’alerte à des navires de guerre situés à des dizaines et même des centaines de km de lui, et ainsi de leur révéler la position du corsaire, sur lequel ils ne manqueront pas de fondre aussitôt à toute vapeur.

L’un dans l’autre, l’épopée des nouveaux corsaires allemands risque donc d’être bien moins satisfaisante que prévu…

(1) déjà ancien, et en mauvais état, l'Ostfriesland ne faisait pas partie des dreadnoughts allemands internés puis sabordés à Scapa Flow.

vendredi 24 juillet 2026

9341 - les nouveaux corsaires

La tourelle arrière de l'Admiral Scheer, en 1939 : des canons de 280mm contre des cargos ?
… à long terme, c-à-d dans un horizon d’une bonne vingtaine d’années, Raeder espère en tout cas reconstruire une marine complète et surtout capable de rivaliser avec la Royal Navy, autrement dit une marine dotée de sous-marins - pourtant toujours officiellement interdits par le Traité de Versailles ! - de destroyers, de croiseurs lourds et légers, de croiseurs de bataille, de cuirassés et même - c’est dans l’air du temps - de porte-avions.

Mais dans l’immédiat, les navires que l’on a déjà construits, et ceux encore en construction, autrement dit les Emden, Königsberg, Karlsruhe, Köln, Leipzig et Nürnberg, et les futurs cuirassés de poche, seraient, en cas de nouvelle guerre, utilisés essentiellement comme corsaires, contre le trafic maritime ennemi.

En soi, cette stratégie est logique : avec seulement une poignée de bâtiments, inutile d’espérer l’emporter contre les Britanniques, ou même les Français, dans une quelconque bataille rangée.

Reste qu’on peut dores et déjà se demander si des croiseurs et, a fortiori des cuirassés de poche dotés de pièces de 280mm (!), ne sont pas dramatiquement surarmés pour s’en prendre à des cargos isolés dépourvus de toute défense et de tout blindage,… et de toute manière trop peu nombreux pour attaquer des convois inévitablement protégés par des croiseurs voire même l’un ou l’autre cuirassé ennemis !

Au demeurant, contre les premiers, l’expérience de la 1ère G.M. a d’ailleurs amplement démontré que l’emploi d'autres cargos, camouflés et simplement dotés de quelques vieux canons, était bien plus efficace, et autrement plus économique (!), que celle de véritables navires de guerre, tandis que, contre les seconds, les sous-marins ont toujours bénéficié d’avantages sans pareils, à commencer bien sûr par leur gramde discrétion !

Les nouveaux navires corsaires de Raeder pourront-ils, cette fois, faire la différence ?

 

jeudi 23 juillet 2026

9340 - pas encore nazi, mais déjà réactionnaire

Raeder, en avril 1940, félicitant Hitler pour son 51ème anniversaire 
Erich Raeder est un marin et officier de carrière. 

Entré dans la Kaiserliche Marine en 1894, à l’âge de 18 ans, il en a progressivement gravi les échelons, et est devenu, en 1912, chef d’État-major de Hipper, avec lequel il a ensuite servi au Dogger Bank en 1915, puis lors de la célèbre mais toutefois fort décevante Bataille du Jutland, en 1916.

Contrairement à la plupart de ses confrères, Raeder a eu la chance de passer à travers les coupes drastiques de l’Armistice de 1918 et même, dans une nouvelle Reichsmarine réduite à peau-de-chagrin, de continuer comme si de rien n’était un petit bonhomme de chemin qui lui a permis de devenir contre-amiral en 1922, vice-amiral en 1925, et finalement amiral et commandant-en-chef de la Reichsmarine en 1928 à la place de Hans Zenker, emporté nous l'avons dit par le scandale du réarmement occulte et illégal de la marine allemande,… réarmement qu’il s’est lui-même empressé de poursuivre de manière tout aussi occulte et illégale !

En 1928, Raeder n’est pas encore nazi mais déjà ultra-conservateur - pour ne pas dire réactionnaire - et farouchement opposé, en privé du moins, à la social-démocratie de la République de Weimar. 

Et même s’il ne connaît pas personnellement Adolf Hitler, il partage au moins avec lui la volonté de "restaurer la Grandeur de l’Allemagne" et aussi de venger l'humiliation du "diktat de Versailles", ce qui, dans son cas, passe évidemment par la reconstitution d’une puissante flotte de combat. 

Reste que ce noble objectif exigerait de gigantesques capitaux,… qui ne sont pas disponibles pour l’instant, et aussi un effort constant sur plusieurs décennies, le tout sans garantie aucune de succès,… comme la Kaiserliche Marine l’a d’ailleurs appris à ses dépens (1)

Plus encore que celle de Tirpitz, l’ambition de Raeder ne repose donc pour ainsi dire que sur un pur fantasme, mais en tant que commandant-en-chef de la petite marine de la République de Weimar, son rôle, après tout, est de défendre celle-ci, et même de la développer autant que possible et par tous les moyens possibles.

Mais faute de colonies, comment vendre à présent pareille idée aux comptables et aux décideurs publics ?

(1) Saviez-vous que… Le Choc des Titans

mercredi 22 juillet 2026

9339 - une marine pour quoi faire ?

Erich Raeder et son bâton de grand-amiral : une marine de guerre pour quoi faire ?
… 1er octobre 1928

Car si on a souvent reproché à Alfred von Tirpitz d’avoir bâti une marine de guerre inutilement kolossale puisqu’en définitive toujours incapable de l’emporter sur la Royal Navy, le grand-amiral avait au moins l’excuse des nombreuses colonies que l’Empire allemand entendait entretenir, défendre et si possible conquérir partout en Afrique, en Asie et dans le Pacifique, ce qui, à l’évidence, justifiait la création d’une imposante flotte de combat, ne serait-ce que pour assurer la sécurité des lignes de communications entre les dites colonies et la métropole.

Mais lorsqu’il succède, dans la controverse (1), à Hans Zenker à la tête de la Reichsmarine, le 1er octobre 1928, quelle peut bien être l’excuse d’Erich Raeder ? Qu’est-ce qui peut bien justifier la récréation d’une nouvelle et imposante marine de guerre ?

Toutes les colonies allemandes d’outre-mer ont en effet disparu, certaines dès les premiers jours du conflit (!), et personne en Allemagne, pas même Adolf Hitler, qui prendra le Pouvoir en janvier 1933, n’envisage sérieusement de les reprendre aux mains des Britanniques, des Français, des Américains, des Japonais ou encore des Australiens ou des Belges.

Le futur Führer, du reste, ne s’intéresse, et ne s’intéressera jamais, qu’à l’Europe de l’Est, et particulièrement à l’URSS,… aux dépens de laquelle il entend d’ailleurs se tailler un lebensraum, un "espace vital", strictement continental, et pour lequel il n’est évidemment nul besoin d’une marine de guerre !

Des panzers, oui, mais des panzerschiffe, pour quoi faire ?

(1) Hans Zenker avait été emporté par la révélation, en 1927, du financement occulte du réarmement de la marine allemande, en contradiction totale avec les termes et conditions du Traité de Versailles

mardi 21 juillet 2026

9338 - une légende tenace

Hitler offrant le bâton de grand-amiral à Raeder : le cuirassé de poche Deutschland à l'arrière-plan
… mais avant d’aller plus loin, enterrons tout de suite une légende tenace.

Si les "cuirassés de poche" et en particulier l’Admiral Graf Spee, demeurent aujourd’hui encore inextricablement associés à Adolf Hitler, et s’ils ont, au début de leur carrière du moins, puissamment contribué au prestige et à la popularité autant nationale qu’internationale de ce dernier, Hitler n’a en aucune manière voulu ou autorisé leur construction, et encore moins déterminé leur design : tout cela avait déjà été fixé et décidé bien avant son arrivée au Pouvoir, en janvier 1933.

Mieux encore : si Hitler, tout comme Guillaume II, n’est pas insensible à l’image de toute-puissance virile qu’incarnent les cuirassés et leurs énormes canons, ni  à l’attrait qu’ils continuent d’exercer sur les masses, il n’en est pas moins parfaitement conscient de leurs limites réelles.

Pas plus que le Kaiser déchu, Hitler n’entend quoi que ce soit aux choses de la mer, et ne parviendra du reste jamais à comprendre que des navires sur l'océan ne se commandent pas et ne se manœuvrent pas comme des unités d’Infanterie sur la terre ferme, mais il n’en réalise pas moins parfaitement leur véritable et finalement très faible valeur militaire, leur grande vulnérabilité au combat, leur poids totalement disproportionné et en vérité désastreux sur les finances publiques nationales, et, au bout du compte l’impact catastrophique que ne manquerait pas de provoquer leur éventuelle disparition au combat.

Hitler, donc, est tout sauf un chaud partisan des cuirassés de poche et plus généralement de tous les grands navires de surface dont l’amiral Erich Raeder, qui le 1er octobre 1928 a succédé à Hans Zenker à la tête de la Reichsmarine, entend se doter contre vents et marées et, il faut bien le dire, contre toute logique simplement rationnelle !

 Car en définitive,... à quoi pourront donc bien servir tous ces nouveaux et rutilants navires de guerre...