vendredi 14 août 2026

9362 - une lourde hypothèque sur le réarmement naval

Hitler et Raeder, en pleine discussion
… considérée sous le seul angle de la froide rationalité, l'analyse hitlérienne ne manque pas de logique, mais elle n'en jette pas moins la consternation parmi les invités présents qui, en arrivant à la Chancellerie du Reich, ne s'attendaient nullement à pareille issue !

Les objections les plus sérieuses émanent du trio Neurath/Blomberg/Fritsch, respectivement Ministre des Affaires étrangères, Ministre de la Guerre et commandant-en-chef de l’Armée de Terre, trois hommes que Hitler, qui supporte tout sauf la contradiction, va rapidement pousser vers la sortie et remplacer dans les semaines suivantes lors de ce qu'on appellera "L'Affaire Blomberg/Fritsch" (1)

Raeder n’est certes pas plus enthousiaste que ces derniers à l’idée de partir en guerre aussi rapidement, c-à-d en pratique à se retrouver engagé dans un nouveau conflit avec la France et la Grande-Bretagne, deux pays dont il est convaincu - n’en déplaisent aux assurances du Führer - qu’ils ne manqueront pas de se porter à la rescousse de leurs alliés tchèques ou polonais.

Mais autant sous la République de Weimar que depuis l'arrivée de Hitler au Pouvoir, le grand-amiral a toujours eu la sagesse de ne pas exprimer trop ouvertement ses opinions personnelles,… ce qui va ainsi lui permettre de conserver son poste jusqu’en janvier 1943 (2)

Reste que s’il n’est pas directement menacé pour l’heure, son énorme programme de réarmement naval est désormais gravement hypothéqué à la suite de cette réunion (3), et même condamné par la guerre à passer bientôt à la trappe…
 
(1) Saviez-vous que… 4002-4014
(2) le 14 janvier 1943, suite au fiasco de la Bataille de la Mer de Barents, Raeder fut contraint à la démission et remplacé par Karl Doenitz : sur ce sujet : Saviez-vous que… le Crépuscule de la Kriegsmarine
(3) cette réunion du 5 novembre 1937 est généralement connue sous le nom de Note (ou de Protocole) Hossbach   

jeudi 13 août 2026

9361 - l'arbitre suprême

Le Tirpitz : ultime grand navire de guerre construit et mis en service par l'Allemagne nazie
… Berlin, 5 novembre 1937

Mais alors que cette nouvelle course aux armements semble à présent inarrêtable, le pays qui l’a initiée, à savoir l’Allemagne, décide subitement de mettre les freins !

En cet automne de 1937, le Bismarck et le Tirpitz sont toujours en construction, et le grand-amiral Raeder toujours occupé à se démener comme un beau diable pour obtenir le financement, la main d’œuvre et l’acier indispensables à la réalisation de son gigantesque programme de réarmement naval, lequel prévoit pas moins d'une dizaine de cuirassés et de croiseurs de bataille à livrer avant 1945 !

S’agissant de l’acier, il a ainsi exigé que lui soit accordée la priorité absolue,... mais s’est aussitôt heurté à l’opposition virulente de ses collègues des autres Armes, en sorte que chacun a fini par en appeler à l'arbitre suprême, autrement dit à Hitler lui-même.

En se rendant à la Chancellerie du Reich le 5 novembre 1937 pour cet arbitrage décisif, Raeder s'attend tout naturellement à livrer une rude bataille à ses collègues et rivaux Hermann Goering et Werner von Fritsch, respectivement Ministre de l'Économie et de l'Air, et commandant-en-chef de l'Armée de Terre.

Mais d’emblée, Hitler élude la question, et préfère exprimer, dans un effrayant monologue de plus de deux heures (!), sa propre "vision" socio-économique mais aussi, et surtout, ses intentions pour les années à venir.

Pour lui, il est clair que l'Allemagne n'a à présent plus d'autre choix, pour assurer sa simple survie, que de partir en guerre le plus rapidement possible, c-à-d avant que la France et la Grande-Bretagne. éventuellement aidées par les États-Unis, aient eu le temps de combler leur retard en matière de réarmement.

Le problème de "l'espace vital", déclare-t-il, doit impérativement être réglé, par la force, avant 1943, l'Autriche et la Tchécoslovaquie constituant à cet égard les premiers objectifs de conquête…

mercredi 12 août 2026

9360 - gravely undergunned

Les tourelles avant du Duke of York, en 1945 : deux canons dans l'une, quatre canons dans l'autre
… et de fait, à leur plus grand déplaisir, les Britanniques vont ainsi finir par être les seuls à mettre en service de nouveaux bâtiments dotés de pièces de "seulement" 356mm.

En pratique, les (très rares) combats qui opposeront bientôt les cuirassés de chaque camp démontreront toutefois que les résultats obtenus par les "petits" 356mm valent en fait ceux des "gros" 380mm et 406mm, mais en cette fin des années 1930 où la puissance des Nations passe encore par la taille des canons et le calibre des obus, les nouveaux cuirassés britanniques ne payent malheureusement pas de mine. 

Bien que privé depuis longtemps de poste officiel, Churchill, en particulier, ne décolère pas, et considère, et considérera toujours, ces navires comme "gravely undergunned", "gravement sous-armés" (1)

Pour ne rien arranger, la volonté de maintenir le poids total de ces bâtiments aussi bas que possible a, dans un premier temps, poussé les architectes britanniques à grouper, tout comme d'ailleurs les français, les douze canons prévus à l'intérieur de trois tourelles quadruples fort encombrées, et à la cinématique pour le moins complexe.

… sauf qu’en cours de route, les mêmes architectes se sont rendus compte que les bâtiments ainsi gréés seraient encore trop lourds, ce qui les a dès lors contraints à revenir sur la planche à dessins, à supprimer deux canons, et à remplacer une des tourelles quadruple… par une tourelle double (!), conférant ainsi à ces malheureux navires une silhouette aussi étrange et disgracieuse que celle des vieux Nelson et Rodney...

(1) Iain Ballantyne, Killing the Bismarck

mardi 11 août 2026

9359 - "faire un geste"

Le King George V, ou le réveil britannique
… Birkenhead, 01 janvier 1937

Le 01 janvier 1937, à Birkenhead et Newcastle-upon-Tyne, les travaux commencent donc sur le Prince of Wales et le King George V, soit les deux premiers cuirassés d’une nouvelle série de cinq, et les premiers mis en chantier en Grande-Bretagne depuis les Nelson et Rodney en… 1922 !

Mais bien qu’ultra-modernes, ces nouveaux bâtiments s’attirent vite les critiques, en particulier en raison de leur armement, composé de pièces de 14 pouces (356mm) seulement, soit un choix qui semble aller à l’encontre de toute logique

Pour leurs nouveaux bâtiments, Français et Italiens se sont en effet prononcés pour du 380mm et 381mm (15 pouces), de même que les Allemands (ces derniers en attendant encore mieux), les Américains ont opté pour du 406mm (16 pouces), et les Japonais sont carrément occupés à élaborer en secret des "super-cuirassés" de 70 000 tonnes (les futurs Yamato et Musashi) dotés de pièces de 460mm (18 pouces) !

En Angleterre-même, les vieux Queen Elizabeth, qui datent pourtant de 1916, emportent également du 380mm, de même que le Hood, alors que les Nelson et Rodney disposent quant à eux de pièces de 406mm !

En fait, et depuis des années, la Grande-Bretagne, dans un louable souci de ménager les contribuables, plaide à la fois pour le maintien du déplacement maximal des cuirassés à 35 000 tonnes, et pour une réduction du calibre de leur armement principal à seulement 356mm

Le problème, c’est qu’en cette seconde moitié des années 1930, plus personne n’est disposé à "faire un geste" envers l’autre, ni même en faveur de la Paix…

lundi 10 août 2026

9358 - le grand réveil

Le Bismarck : la grande menace tapie dans la brume...
… mais alors que les Britanniques, depuis des années, s’efforçaient d’enrayer la course mondiale aux armements navals, et venaient même, dans l’espoir d’apaiser Hitler, de lui offrir la possibilité de reconstruire une flotte limitée à 35% de celle de la Royal Navy, les Britanniques, donc, se sont subitement réveillés à l’annonce de la mise en chantier des futurs Bismarck et Tirpitz !

Certes, il faudrait des années d’efforts et d’investissements soutenus avant que les Allemands parviennent à simplement approcher le plafond de 35% défini par le Pacte naval du 18 juin 1935, mais à l’exception du croiseur de bataille Hood - qui date tout de même de 1920 ! - la Royal Navy ne possède pour l’heure dans son inventaire aucun bâtiment qui, en vitesse comme en puissance de feu, pourrait rivaliser avec ces deux nouveaux cuirassés allemands.

Pour ne rien arranger, cette même Royal Navy doit également composer, en Méditerranée, avec les velléités de l’Italie et, dans le Pacifique, avec celles du Japon, deux nations qui, bien qu’alliées à la Grande-Bretagne en 1914, lui sont aujourd’hui de plus en plus hostiles, et viennent également d’initier elles-mêmes un énorme programme de constructions de cuirassés !

L’un dans l’autre, il est donc urgent d’emboîter le pas, c-à-d de se lancer précisément dans cette ruineuse course aux armements navals qu’on avait absolument voulu éviter !

Mais pour sauver ce qui pourrait encore l’être, le gouvernement britannique va toutefois ordonner que les nouveaux cuirassés que l’on s’apprête à mettre en chantier se contentent d’un armement allant totalement à l’encontre de la tendance actuelle…

dimanche 9 août 2026

9357 - les petits Bismarck

L'Admiral Hipper, en Norvège : comme un Bismarck en réduction...
… encore n’avons nous rien dit des croiseurs, des porte-avions, ni des innombrables destroyers et sous-marins qu’envisage l’amiral Raeder !

Pour ne parler que des croiseurs - puisque nous ne nous intéressons ici qu’aux navires de ligne - l’Allemagne, après avoir construit et mis en service les Emden, Königsberg, Karlsruhe, Köln, Leipzig, et finalement Nürnberg, a entrepris, dès juillet 1935, la construction de cinq croiseurs lourds dits de la classe Admiral Hipper. 

Dotés de huit canons de 203mm en quatre tourelles doubles qui les font ressembler à s'y méprendre à de petits Bismarck, mais aussi d’un blindage quasiment sans équivalant dans le monde des simples croiseurs, et enfin d’une puissance de 130 000 CV les propulsant à plus de 32 nœuds, les dits croiseurs ont été conçus, dès le départ, comme corsaires, c-à-d pour s’en prendre d’abord et avant tout au trafic commercial ennemi, et pourraient être considérés comme parfaits si leurs chaudières ne s’avéraient pas, comme la guerre va le démontrer, extrêmement fragiles, s’ils ne consommaient pas d’effrayantes quantités de mazout,… et s’ils respectaient un tant soit peu la limite de "10 000 tonnes" qui leur a été imposée au lieu d’en avouer pas moins de 16 000, soit une "minuscule" différence de 60% !

Des cinq, seuls les Admiral Hipper, Blücher et finalement Prinz Eugen - nous y reviendrons - entreront toutefois en service au sein de la Kriegsmarine

Inachevés au déclenchement de la 2ème G.M. les Seydlitz et Lützow connaitront un tout autre destin : le premier sera en effet transformé en un porte-avions… jamais terminé lui non plus (!), et le second… carrément cédé à l’URSS, alors alliée au Reich, rebaptisé Petropavlovsk, et utilisé comme batterie flottante durant toute la guerre pour la défense de Leningrad, contre l’Armée allemande !

(1), ce croiseur lourd Lützow ne doit pas être confondu avec le Panzerschiffe Deutschland, précisément rebaptisé… Lützow peu après le début de la guerre et la cession du croiseur Lützow à l’URSS

samedi 8 août 2026

9356 - le délire

Le délirant projet de H44 de 130 000 tonnes avec, à sa gauche, un Bismarck de 42 000 tonnes
… car les militaires - allemands ou non - étant d’éternels enfants n’ayant jamais à acquitter les factures de leurs coûteux jouets guerriers, des études ont déjà commencé sur leurs successeurs, les type H, lesquels - sans surprise aucune - seront évidemment encore plus gros, encore plus puissants… et encore plus chers !

Les H39 sont ainsi prévus pour 56 000 tonnes et huit canons de 406mm, les H42 pour 90 000 tonnes et huit canons de 480mm, et les H44 pour… 130 000 tonnes et huit canons de 508mmm !

Et comme il ne saurait être question de construire seulement des cuirassés, des plans globaux, eux aussi remaniés à plusieurs reprises, mais toujours dans le sens de la surenchère, prévoient maintenant de reconstruire une flotte complète et surtout en mesure de rivaliser avec la Royal Navy britannique !

Le plus connu d’entre eux, le Plan Z, envisage ainsi une flotte de dix cuirassés, trois croiseurs de bataille, quatre porte-avions et une vingtaine de croiseurs pour le milieu des années 1940 !

Délire complet car personne, et surtout pas le grand-amiral Erich Raeder, ne se demande où l’on pourra bien trouver les capitaux - mais aussi l’acier - pour construire tout cela

Et même Hitler, piégé autant par les réactions des Français et Britanniques à ses propres actions que par la popularité de ses immenses navires, même Hitler semble à présent avoir perdu le contrôle…