mercredi 23 septembre 2026

9402 - ce que Churchill veut...

L'Exeter,arrivant à Plymouth, en février 1940. Les dommages ont été maquillés autant que possible
… car le 3 septembre 1939, Winston Churchill est redevenu Premier Lord de l’Amirauté, autrement dit Secrétaire d’État à la Marine,… poste dont il avait dû démissionner vingt-quatre ans plus tôt (1), après la désastreuse affaire des Dardanelles.

Et Churchill, lui, n’a pas la moindre intention de laisser l’Exeter rouiller à Port Stanley jusqu’à la fin de la guerre !

Peu importe ce que lui disent les responsables de la Royal Navy : même si le rapatriement en Grande-Bretagne puis la réparation du croiseur ne sont ni militairement ni financièrement justifiés, ils sont en revanche politiquement indispensables !

Pour Churchill, et d’un point de vue politique, tout doit en effet être mis en œuvre pour ne pas permettre aux Allemands de s’adjuger l’Exeter comme victoire : il faut au contraire le ramener au pays à n’importe quel prix, et l’y ramener en grande pompe, afin que chacun, où que ce soit dans le monde, réalise que non, le Graf Spee n’a pas détruit un seul croiseur britannique !

Dans une missive au Premier Lord de la Mer Dudley Pound, Churchill écrit ainsi que "Nous ne devrions pas accepter trop facilement toute absence de réparations à l’Exeter pour la durée de la guerre. Le navire devrait au contraire être renforcé et consolidé intérieurement autant que possible, puis rentrer au pays" [pour y être réparé]

Et ce que Churchill veut, la Royal Navy le doit : à la fin du mois de janvier 1940, remis en état autant que possible, le croiseur va entreprendre le long et périlleux voyage jusqu’en Grande-Bretagne où, comme l’a voulu Churchill, il sera accueilli avec tous les honneurs qui lui sont dus avant de rejoindre, le 14 février, un chantier de réparation qui l’hébergera jusqu’en mars 1941 !

En mai, le croiseur miraculé s’en ira alors rejoindre l’Eastern Fleet dans l’Océan Indien,... et y rencontrera bientôt une toute autre guerre, qui s’achèvera tragiquement pour lui en Mer de Java, le 1er mars 1942

Mais ceci est une autre Histoire…

(1) Saviez-vous que… Gallipoli 

mardi 22 septembre 2026

9401 - le mort vivant

Le croiseur lourd Exeter, ou pourquoi vouloir ressusciter un mort...
… Port Stanley, Falklands, 16 décembre 1939

Très gravement endommagé lors de l’affrontement du 13 décembre, ayant perdu toute son artillerie, troué comme une passoire, prenant l’eau de toute part, et contraint de tracer sa route uniquement à l’aide d’un simple compas d’embarcation (!), l’Exeter, devenu poids mort, avait - rappelons-nous - finalement été autorisé à retraiter aux Falklands, archipel certes isolé et distant de quelque 1 800 km, mais offrant toutefois, parce que britannique, le considérable avantage de lui éviter tout risque d’y être interné jusqu’à la fin de la guerre.

Arrivé par ses propres moyens, et presque par miracle, à Port Stanley le 16 décembre, ses blessés et la plus grande partie de son équipage évacués à terre, le croiseur, après quelques réparations de fortune uniquement destinées à s’assurer qu’il ne coule pas au beau milieu du port (!), est ensuite quasiment abandonné sur place.

Car à Londres, l’Amirauté le considère en effet dores et déjà comme une cause perdue, et même une perte totale, d’abord parce qu’il n’existe à Port Stanley, à plus de 13 000 km de la métropole, rien qui pourrait le remettre minimalement en état de combattre, et ensuite parce qu’en supposant-même qu’on parvienne à le rapatrier en Grande-Bretagne, les réparations, qui s’apparenteraient en fait à une quasi-reconstruction (!), ne seraient ni militairement ni financièrement justifiées, tant elles exigeraient de moyens humains et matériels.

De toute manière, en cette "funny war", cette "drôle de guerre" où il ne se passe pour ainsi dire plus rien depuis l’écrasement final de la Pologne, le 6 octobre, la Royal Navy n’est certes pas sur le point de manquer de croiseurs, alors à quoi bon vouloir ressusciter un mort ?

Un homme, pourtant, ne l’entend pas de cette oreille…

Winston Churchill

lundi 21 septembre 2026

9400 - comment présenter l'affaire au peuple allemand ?

Le Graf Spee, brisé et en flammes : comment présenter la chose au peuple allemand ?
… en un peu plus de trois mois de campagne, l’Admiral Graf Spee, le plus récent cuirassé de poche de la Kriegsmarine, n’est donc parvenu à couler que neuf navires marchands ennemis, soit environ 60 000 tonnes, avant de devoir lui-même se saborder devant Montevideo, parce qu’incapable de venir à bout de simples croiseurs britanniques pourtant dépourvus de tout blindage, et porteurs d’un armement très inférieur au sien ! 

Pour la Royal Navy, c’est une incontestable victoire, certes obtenue sans panache, et par défaut, mais une victoire quand même.

Pour la Kriegsmarine, en revanche, c’est un véritable désastre, qui le prive déjà d’un de ses rares grands navires, mais surtout d’un grand navire d’autant plus impossible à remplacer qu’après cette débâcle, après ces 80 millions de Reichsmarks partis, au propre comme au figuré, en fumée, Hitler ne va certes pas revenir sur sa décision d’arrêter les frais et d'en rester là.

Et pour les services de Propagande du docteur Goebbels, c’est en tout cas une affaire très difficile à présenter au public allemand sous un jour favorable.

Impossible bien sûr de parler d’une victoire - les images du Panzerschiff en train de brûler devant Montevideo ont en effet fait le tour du monde - mais le sabordage offre au moins un avantage : si le Graf Spee a bel et bien disparu, c’est uniquement parce que son propre équipage l’a voulu ainsi… et pas parce que les Britanniques l’ont réellement vaincu !

Le Graf Spee, du reste, ne combattait-il pas à un contre trois ? 

Et en détruisant le croiseur Exeter, n’a-t-il pas finalement réalisé un fait d’armes qui, si ses conséquences pratiques ne s’avéraient pas bien plus graves pour la Kriegsmarine que pour la Royal Navy, pourrait presque transformer toute cette histoire en match nul ?

L’Exeter, pourtant, n’a pas été détruit,… ou du moins, il ne l’a pas été complètement…

dimanche 20 septembre 2026

9399 - le sabordage

17 décembre 1939 : dévoré par les flammes, le Graf Spee est en train de sombrer..
… Montevideo, 17 décembre 1939, 17h30

En cette fin d’après-midi du 17 décembre, c’est sous les regards d’une foule immense, venue tout spécialement pour assister au spectacle, que le Graf Spee se prépare à appareiller.

Dans le ciel, à la limite des eaux territoriales, les hydravions des croiseurs britanniques observent également la scène, tandis que, sur l'Ajax, l’Achilles et le Cumberland, les marins sont déjà aux postes de combat.

Vers 17h30, le grand bâtiment lève enfin l’ancre, quitte la rade et se dirige vers l’estuaire du Rio de la Plata. Sur le rivage, chacun retient son souffle mais, quelques minutes plus tard, c’est le coup de théâtre : une immense colonne de fumée jaillit en effet du Panzerschiff sans qu’un seul coup de canon ait été tiré par qui que ce soit !

Plutôt que de se lancer dans un combat perdu d’avance, Langsdorff a en effet détruit une bonne partie des équipements, a débarqué la quasi-totalité de l'équipage, puis, avec seulement quelques hommes, a brièvement pris la mer avant de saborder son propre bâtiment !

Langsdorff et ses marins quittent le navire et prennent place dans des embarcations qui vont les mener jusqu’à l’Argentine voisine, tandis que le Graf Spee, dévoré par les flammes et les explosions, s'enfonce lentement dans les eaux de la baie, puis s’immobilise sur un haut-fond, offrant ainsi durant plusieurs mois le désolant spectacle d’un navire de guerre jusque-là craint dans le monde entier mais désormais réduit à un amas de ferrailles tordues et calcinées, et bientôt rongées par la rouille...

samedi 19 septembre 2026

9398 - "à la mémoire de braves marins de la part de leurs camarades de la marine de commerce britannique"

Langsdorff, à l’enterrement des morts du Graf Sppe. Notez les saluts nazis dans l'assistance
… 15 décembre 1939

Mais en attendant l’issue du compte à rebours, Langsdorff n’en doit pas moins satisfaire de multiples obligations, à commencer bien sûr par présider, le 15 décembre, l’enterrement des 36 marins du Graf Spee décédés lors du combat, cérémonie à laquelle assistent d’ailleurs pas moins de 5 000 personnes, germanophiles ou non.

"Au milieu des couronnes offertes par la colonie allemande de Montevideo, il s’en trouvait une donnée par les 60 marins anglais prisonniers dont le gouvernement de l’Uruguay avait immédiatement exigé la libération. Elle était dédiée "à la mémoire de braves marins de la part de leurs camarades de la marine de commerce britannique" (1)

Dans la rade de Montevideo, le Graf Spee est quant à lui devenu une véritable attraction touristique : les citoyens de la ville se pressent en effet dans de petites embarcations qui font le tour du Panzerschiff, contemplent les dommages dus au combat… et se demandent quand celui-ci va y retourner pour affronter les navires britanniques qui l’attendent au large et dont on aperçoit parfois tantôt la fumée, tantôt l’un ou l’autre de leurs hydravions d’observation.

Le dénouement de toute cette affaire n’est pourtant plus très loin,… comme en témoigne d’ailleurs la liberté de mouvements rendue à l’Altmark qui, jusqu’ici, mais toujours à bonne distance, avait - rappelons-nous - toujours fidèlement et très discrètement accompagné le Graf Spee dans toutes ses aventures. 

A présent débarrassé de ses obligations, le pétrolier-ravitailleur, dans les cales duquel se trouvent près de 300 marins britanniques capturés lors des différentes prises du Graf Spee, a donc repris le chemin de l’Allemagne, ce qui, dans quelques semaines, va d'ailleurs lui valoir de se trouver bien malgré lui à l’origine d’un grave incident diplomatique, dont nous parlerons dans notre prochaine chronique…

(1) Mordal, op cit, page 145-146 

vendredi 18 septembre 2026

9397 - 72 heures... et puis après ?

Le Graf Spee, à Montevideo : 72 heures de sursis,... et puis après ?
… car enfin si le Graf Spee n’est pas parvenu, le 13 décembre, à se débarrasser de trois croiseurs britanniques lancés à sa poursuite, comment pourrait-il y arriver quatre jours plus tard,… a fortiori si l’on considère qu’à 10 000 tonnes et 8 canons de 203mm, le Cumberland est tout de même supérieur à l’Exeter de 8 000 tonnes et 6 canons de même calibre ?

Au large, l’Ajax et l’Achilles sont certes endommagés, mais le Graf Spee l’est également et le Cumberland, lui, est intact. Et si Harwood attend des renforts à plus ou moins brève échéance, Langsdorff n'a rien à espérer de ce côté.

Et comme si cela ne suffisait pas encore, il y a le problème des munitions : après les combats du 13 décembre, le Graf Spee ne dispose plus que du quart, au mieux du tiers, de sa dotation en obus de 280mm - les seuls qui peuvent mettre en péril les croiseurs britanniques - et il n’a bien sûr aucune chance de recevoir un quelconque réapprovisionnement qui devrait venir directement d'Allemagne !

S’il reprend la mer et affronte les croiseurs britanniques, le feu du Panzerschiff ne tardera pas à faiblir, et lui-même à succomber sous les coups de ses adversaires. 

Ce sera une défaite glorieuse, certes, mais une défaite quand même, et une défaite qui coûtera inévitablement, et inutilement, la vie à quantités de marins et d’officiers allemands.

A mesure que les heures s’écoulent et que se rapproche l’expiration du délai, il est de plus en plus clair que l’ultime choix qui s’offre à Langsdorff n’en est pas vraiment un…

jeudi 17 septembre 2026

9396 - que peut-on encore faire ?

Le Graf Spee, à Montevideo. Notez les éclats de shrapnels et l'hydravion incendié sur la catpulte
… le Graf Spee ne peut donc espérer recevoir aucun secours d’aucune sorte, ni même bénéficier d’un délai qui lui permettrait de se remettre réellement en état de combattre.

Alors que peut-il encore faire ?

En pratique, ses choix se limitent à trois possibilités : se laisser interner et désarmer sur place; quitter Montevideo et se réfugier cette fois dans un port argentin; ou alors reprendre la mer en direction de l’Atlantique,… et y affronter les trois croiseurs britanniques qui l’attendent imperturbablement à la sortie de l’estuaire.

La première possibilité - se laisser interner et désarmer - est exclue par principe, d’abord parce qu’elle représenterait, pour la Kriegsmarine, pour l’Allemagne, et aussi pour Hitler lui-même (!), une humiliation intolérable, et ensuite parce qu’elle permettrait sans doute aux Britanniques de monter à un moment ou un autre à bord du Graf Spee, et d’en percer ainsi les différents secrets.

L’option argentine est évidemment plus séduisante,… mais seulement sur le papier. 

Car si le gouvernement de Buenos Aires est de fait plus favorable au Reich que celui de Montevideo, on voit mal comment celui-ci pourrait à présent accorder au Graf Spee, et justifier auprès des Britanniques comme de l’opinion publique internationale, un délai de plusieurs semaines alors qu’une commission technique uruguayenne vient tout juste d’estimer que trois jours suffiraient à ce dernier pour reprendre la mer !

Ne reste donc plus que la troisième possibilité.

Mais avec quelles chances de succès ?