vendredi 3 avril 2026

9229 - viser juste

Le croiseur de bataille Princess Royal, en 1916, après la Bataille du Jutland

… l’issue de tout combat en Mer du Nord est donc déterminée à la fois par la météo, souvent détestable, et par les contraintes techniques de l’époque, mais sans que l’on sache très bien si cela est dû à de meilleurs télémètres optiques, de meilleurs canons, un meilleur entraînement des équipages, ou alors à la fameuse "rigueur germanique", le fait demeure que les Allemands tirent généralement mieux que les Britanniques.

Mais chez les Britanniques, on observe également que les dreadnought et super-dreadgnought tirent eux-mêmes généralement mieux que les croiseurs de bataille,… qui disposent pourtant des mêmes canons et des mêmes télémètres.

Pour certains, cela s’explique par la véritable passion de Jellicoe pour l’entraînement des équipages, qui contrasterait avec une certaine nonchalance de Beatty dans ce domaine, mais on peut tout aussi bien faire observer que les croiseurs de bataille, eux, ont régulièrement été sur la brèche, alors que, depuis le début de la guerre, les cuirassés n’ont strictement rien eu d'autre à faire que s’entraîner.

Quelle qu’en soit la raison, le constat est indéniable et, le 22 mai 1916, a d’ailleurs, rappelons-nous, poussé l’Amirauté à expédier de Rosyth à Scapa Flow la 3ème Escadre de croiseurs de bataille de Beatty, soit les Invincible, Inflexible et Indomitable, afin que ces derniers puissent s’exercer tranquillement au tir en compagnie des cuirassés de Jellicoe.

Mais s’ils ont été remplacés à Rosyth par les super-dreadnought Barham, Malaya, Valiant et Warspite de la 5ème Escadre de combat, rien n’a encore pu être fait au profit des Lion, Princess Royal, Queen Mary, Tiger, New Zealand et Indefatigable, qui, dans quelques heures vont donc devoir affronter la flotte allemande avec un sérieux handicap dans ce domaine.

Mais n’anticipons pas…

jeudi 2 avril 2026

9228 - apporter la clarté dans la confusion

Signaleur, avec une lampe Aldis portative

… l’ennemi dûment identifié comme tel, ne reste plus qu’à lui tirer dessus… du mieux qu’on peut.

Car avec la houle et de mauvaises conditions de visibilité, mettre au but relève en définitive de la chance,… et c’est encore plus vrai lorsqu’il n’y a pas un unique mais bien plusieurs navires de guerre ennemis à l’horizon, et surtout lorsqu’on n’est pas seul, mais bien plusieurs, à leur tirer dessus en même temps !

Salve après salve, les tirs s'apprécient et se corrigent en effet par l’observation des geysers d’écume qu’on aperçoit tant bien que mal quelques dizaines ou centaines de mètres devant, derrière, à gauche ou à droite du navire visé, mais si le même navire est visé par plusieurs bâtiments en même temps, comment savoir si ce geyser-ci ou ce geyser-là est dû à un de ses propres obus ou alors à l’obus d’un autre bâtiment ami ?

Sur le papier, la discipline, l’entraînement au tir et, parfois, l’usage de marqueurs de différentes couleurs doivent faciliter cette identification, et aussi empêcher que plusieurs bâtiments s’en prennent en même temps à un même navire ennemi, mais en pratique, depuis le début de la guerre, et dans le feu de l’action, tout cela a fréquemment pris le bord !

Il même parfois arrivé - et ce sera encore le cas dans quelques heures ! - que tel ou tel navire ennemi se retrouve carrément "ignoré" plus ou moins longtemps par l’adversaire, chacun concentrant en effet son tir sur le navire qui le suit ou le précède directement !

Toujours sur le papier, ce genre de bévue peut se résoudre par une bonne communication entre bâtiments, mais en ce printemps de 1916, la TSF, encore balbutiante et qui pourrait de toute manière être facilement  interceptée par l’ennemi, ne sert aucunement à cette fin : les messages passent encore de bâtiment à bâtiment au moyen de multiples et différents fanions hissés aux mats, ou alors par l’intermédiaire de lampes Aldis diffusant des signaux lumineux en morse, ce qui, dans les deux cas, ne peut fonctionner qu'à courte distance et implique de toute manière que les observateurs, qui rappelons-le ne disposent que de simples jumelles, soient en mesure de les apercevoir au milieu de la fumée et, parfois, des incendies, et les interprètent ensuite correctement…

mercredi 1 avril 2026

9227 - météorologiques ou techniques

Le Galatea, en 1914 : un des nombreux croiseurs légers opérant en avant-garde de la flotte anglaise

… car avant d’aller plus loin, il importe de souligner, ou de rappeler, les innombrables contraintes météorologiques, mais aussi techniques, qui font de la Mer du Nord un des pires endroits au monde pour mener et surtout coordonner une bataille navale et, a fortiori, une bataille navale réunissant non pas une poignée, mais bien des dizaines et des dizaines de bâtiments de tous les types et de toutes les tailles !

Au niveau météorologique déjà, et en dehors d’une mer fréquemment agitée, le problème c’est évidemment la visibilité,… ou plus exactement le manque de visibilité, dû à un ciel souvent gris et un plafond très bas, et à des grains aussi inévitables que réguliers.

Et en ce printemps de 1916, il n’existe en vérité que peu de solutions réellement de nature à améliorer la situation : les drones d’observation, les radars, les calculateurs et ordinateurs de tirs ne relèvent même pas encore de la science-fiction, en sorte que c’est toujours avec de vulgaires jumelles que l’on aperçoit, ou plutôt que l’on devine, un ennemi en approche, et c’est avec de simples télémètres optiques, et de banales tables de calculs, que l’on s’efforce ensuite d’en apprécier la distance et la vitesse, et qu’on lui décoche finalement salve après salve… dans l’espoir de voir l'un ou l'autre obus atteindre sa cible !

Mais encore faut-il au préalable déterminer que la fumée ou la silhouette qui se dessine vaguement sur l’horizon appartient bel et bien et bien à un navire ennemi,… et pas à un neutre ou carrément un ami !

C’est une mission habituellement dévolue à un ou plusieurs des nombreux croiseurs légers ou destroyers qui évoluent en avant-garde de la flotte principale, une mission certes indispensable, mais toujours ingrate, parfois dangereuse,… et dont les résultats, s’ils ont été obtenus sous la mitraille, doivent de toute manière - et comme nous allons le voir - être analysés avec beaucoup de circonspection…

mardi 31 mars 2026

9226 - la Room 40

Les croiseurs de bataille Hindenburg (centre) et Derfflinger (à gauche), à Scapa Flow, en 1919

... hélas, troisième et sans conteste plus important couac, Scheer ignore que même réduit à un Plan B, le dit plan, ou du moins une bonne partie de celui-ci,… est déjà connu des services de décryptage britanniques !

"Les Allemands n'avaient toujours pas compris que leurs signaux étaient rapidement décodés par la Room 40 (1). 

Le départ de nombreux U-Boote avait été repéré et leur localisation dans le nord de la Mer du Nord avait été établie, ce qui laissait présager une opération allemande d'envergure. 

À chaque signal décodé, une nouvelle pièce du puzzle se mettait en place. Le 30 mai à midi, les services de décryptage purent avertir Jellicoe que la Flotte de Haute Mer appareillerait le lendemain. 

À 17 h 40, l'Amirauté, sans plus hésiter, ordonna à Jellicoe et Beatty de prendre la mer" (2)

Dit autrement, alors que le seul espoir de Scheer pour l’emporter reposait sur la surprise et le fait de n’avoir finalement à affronter qu’une partie de la Grand Fleet, cette surprise a dores et déjà disparu et la Grand Fleet au complet aura même pris la mer avant qu’un seul de ses propres navires ait commencé à lever l’ancre !

Comme plan de bataille destiné à s'assurer de la victoire, on a déjà vu mieux,... et c’est d’autant plus vrai que la météo et les conditions de combat en Mer du Nord ne vont certes pas arranger les choses…

(1) créée en octobre 1914, la Room 40 était la section de cryptanalyse de l'Amirauté britannique pendant la 1ère G.M.
(2) ibid, page 56

lundi 30 mars 2026

9225 - le Plan B

Le croiseur de bataille Derfflinger, ici en 1919, après son internement par les Britanniques

… 30 mai 1916, 14h00

Mais, deuxième couac, le 28 mai, c’est la météo qui s’en mêle… et réduit à néant toute possibilité d’utiliser les fragiles zeppelins pour la reconnaissance,… pourtant jugée essentielle à la réussite de toute cette délicate opération !

Faut-il procéder sans eux ou, au contraire, tout reporter une nouvelle fois ?

Dans l'urgence, Scheer décide plutôt d’élaborer une sorte de Plan B : "Refusant de procéder à l'aveuglette, Scheer opta pour une mission moins ambitieuse : un simple balayage du Skagerrak par Hipper, dans l'intention de neutraliser toute force légère britannique présente dans la zone. 

Après avoir fait étalage de leur puissance au large de la Norvège dans l'espoir d'attirer l'attention de Beatty, les croiseurs de bataille allemands se replieraient sur Scheer et le soutien de la Flotte de Haute Mer. 

En l'absence persistante des zeppelins, l'opération serait entièrement couverte par ses propres forces légères, effectuant des reconnaissances à l'ouest de leur trajectoire" (1)

Scheer, néanmoins, espère encore voir les vents tomber, être finalement en mesure d’utiliser les précieux zeppelins,.. et donc s’en tenir à son plan initial, mais le 30 mai, il n’a malheureusement d’autre choix que de se rendre à l’évidence : c’est le Plan B ou… rien du tout, attendu que les sous-marins, positionnés devant Rosyth et Scapa Flow, et à présent à court de carburant, vont bientôt devoir vider les lieux !

Va donc pour le Plan B : à 14h00, le signal codé "31 May G.G.2490" est transmis à tous les navires de la flotte, les avisant que l’opération, désormais réduite à un balayage du Skagerrak, sera lancée le 31 mai…

(1) ibid, page 56 

dimanche 29 mars 2026

9224 - et la première victime est...

Le croiseur de bataille Seydlitz, peu avant la 1ère G.M.

… comme le savent depuis longtemps les habitués de ce blogue, la première victime d’une bataille est toujours le plan de la bataille, et la future Bataille du Jutland (ou du Skagerrak dans la langue de Goethe) ne va nullement faire exception à cette règle.

A l’origine d’ailleurs, il n’est même nullement prévu qu’elle se tienne à cet endroit !

"Scheer était déterminé à exploiter au maximum les sous-marins libérés par l’arrêt de la brève seconde campagne  de guerre sous-marine sans restriction. Les croiseurs de bataille de Hipper seraient envoyés bombarder Sunderland [sur la côte Nord-est de l’Angleterre],  sachant pertinemment que Beatty et Jellicoe se précipiteraient alors pour les intercepter.

Les sous-marins allemands, dont certains mouilleurs de mines, seraient pour leur part embusqués aux sorties de Rosyth et de Scapa Flow, prêts à frapper dès l'apparition des navires. Dans la confusion qui s'ensuivrait, Hipper engagerait alors Beatty et l'entraînerait inexorablement vers une mort certaine, sous les obus de Scheer et de la Flotte de Haute Mer, tapie dans la zone du Dogger Bank. 

Des zeppelins veilleraient quant à eux à ce que les Allemands ne soient pas eux-mêmes pris en embuscade par des forces supérieures" (1)

Mais premier couac déjà, cette opération, prévue pour le 17 mai 1916 doit être reportée au 29, en raison de réparations toujours en cours sur le croiseur de bataille Seydlitz (2), jusque-là navire-amiral de Hipper, et éternel éclopé, mais aussi, et comme nous allons le voir, miraculé, de la Marine impériale allemande

Va donc pour le 29 mai…

(1) Steel et Hart, op cit, pages 55-56
(2) le 24 avril, le Seydlitz avait été endommagé par l’explosion d’une mine alors qu’il participait à un raid-éclair sur les villes portuaires de Yarmouth et Lowestoft

samedi 28 mars 2026

9223 - la 5ème Escadre de combat

Le Warspite, lors de sa construction, en 1914

… et loin de s’apaiser avec le temps, cette crainte s’est au contraire vue renforcée par le comportement, qu’il juge bien trop téméraire, de Beatty à la tête de ses croiseurs de bataille,… puis, en 1916, par la revendication, par ce même Beatty, de voir la 5ème Escadre de combat mise à sa disposition.

La 5ème Escadre, ce sont les cinq tout nouveaux "super-dreadnought" de la classe Queen Elizabeth, des monstres de 32 000 tonnes - presque le double du Dreadnought originel ! - dotés des tout aussi nouveaux canons de 15 pouces (381mm) capables d’expédier un obus de 870 kg à 23 000 mètres, mais aussi équipés de turbines alimentées cette fois au mazout et non plus au charbon, lesquelles leur permettent d'atteindre une vitesse allant jusqu’à 24 nœuds, autrement dit… quasiment équivalente à celle des croiseurs de bataille, sans avoir à sacrifier, comme ces derniers, le blindage au profit de la puissance de feu !

"Beatty convoita rapidement ces magnifiques navires pour renforcer sa flotte de croiseurs de bataille. Il fut d'abord contrecarré par Jellicoe, qui fit remarquer que, malgré leur vitesse, ces super-dreadnoughts n'étaient toutefois pas aussi rapides que les croiseurs de bataille (…) ce qui imposerait un léger mais significatif handicap aux évolutions des dits croiseurs de bataille lors des offensives, mais aussi, et en cas de rencontre avec la Hochseeflotte, un danger en cas de repli vers la Grand Fleet.

(…)  Jellicoe craignait que Beatty, s'il disposait d'une escadre de soutien aussi importante, ne surestime ses moyens en s'attaquant seul à la Flotte de Haute Mer. "Je suis certain", écrivit-il, qu'il serait erroné de les lui envoyer. Cela aurait pour conséquence, d'une part, de l'éloigner considérablement de moi, ce qui est une erreur, et par gros temps, cela pourrait s'avérer presque désastreux". 

(…) Cependant, la pression exercée par le désir de l'Amirauté de disposer d'une force plus importante pour couvrir les eaux méridionales de la Mer du Nord, et le besoin évident d'un véritable entraînement au tir pour la flotte de croiseurs de bataille anglais finit par avoir raison de lui.

Il fut alors décidé que la 3ème Escadre de croiseurs de bataille de Beatty (1) s’en irait temporairement rejoindre la Grand Fleet pour un entraînement intensif au tir. En son absence, la flotte de croiseurs de bataille (2) devait évidemment être renforcée, et la 5ème Escadre de combat était la seule option réaliste. 

Serrant sans doute les dents, Jellicoe envoya donc ces navires (3) rejoindre Beatty à Rosyth le 22 mai 1916" (4)

(1) croiseurs de bataille Invincible, Inflexible et Indomitable
(2) croiseurs de bataille Lion, Princess Royal, Queen Mary, Tiger, New Zealand et Indefatigable
(3) cuirassés Barham, Malaya, Valiant et Warspite. Le Queen Elizabeth était alors en cale sèche pour remise à niveau.
(4) ibid, pages 52-53