samedi 4 avril 2026

9230 - un rapport de force défavorable

Le pré-dreadnought Pommern, ou la version allemande du coule-tout-seul

… s’ils veulent échapper à la catastrophe, les Allemands auront en tout cas bien besoin de leur plus grande habileté au tir tant le rapport des forces en présence joue en leur défaveur !

Numériquement déjà, les vingt-deux cuirassés de Scheer et les cinq croiseurs de bataille de Hipper font en effet pâle figure en regard des vingt-huit cuirassés et neuf croiseurs de bataille dont disposent Jellicoe et Beatty en ce 30 mai 1916.

Et en terme de puissance de feu, le déséquilibre est pire encore puisque les Allemands n’alignent en effet que des pièces de 280mm et 305mm (1) alors que les Britanniques peuvent répliquer avec un nombre supérieur de canons de 305, 343, 356 et même 381mm !

Encore le terme "cuirassés" est-il lui-même très relatif, puisque six des vingt-deux cuirassés de Scheer ne sont en réalité que de pauvres pré-dreadnought dotés de quatre malheureuses pièces de 305, et dont on peut se demander ce qu’ils font encore là !

Pour Scheer, qui il est vrai n’envisage pas une seule seconde d’avoir à affronter la Grand Fleet au complet (!), c’était évidemment le seul moyen d’étoffer quelque peu ses effectifs, et aussi, et peut-être surtout, d’enfin offrir un semblant d’utilité à ces bâtiments irrémédiablement obsolètes ainsi qu’aux malheureux équipages qui servent à leur bord depuis le début de la guerre, mais il est toutefois difficile de prétendre que cet ajout de véritables coule-tout-seul (selon la célèbre expression de Churchill) apporte une véritable plus-value à la Hochseeflotte !

Les Britanniques, il est vrai, alignent pour leur part huit croiseurs-cuirassés dotés d'un armement encore inférieur puisque constitué de pièces de seulement 190 et 234mm, mais avec une vitesse maximale de 22 à 23 noeuds, ces croiseurs-là sont du moins en mesure de tenir le rythme des cuirassés et croiseurs de bataille de Jellicoe et Beatty, alors que les pré-dreadnought allemands, confiés au contre-amiral Franz Mauve, ne dépassent pas les 18 noeuds, et ne peuvent donc que ralentir sérieusement ceux de Scheer et Hipper…

(1) ultimes cuirassés allemands, les Bayern et Baden, dotés de pièces de 380mm, n’entreront en service qu’après la Bataille du Jutland 

vendredi 3 avril 2026

9229 - viser juste

Le croiseur de bataille Princess Royal, en 1916, après la Bataille du Jutland

… l’issue de tout combat en Mer du Nord est donc déterminée à la fois par la météo, souvent détestable, et par les contraintes techniques de l’époque, mais sans que l’on sache très bien si cela est dû à de meilleurs télémètres optiques, de meilleurs canons, un meilleur entraînement des équipages, ou alors à la fameuse "rigueur germanique", le fait demeure que les Allemands tirent généralement mieux que les Britanniques.

Mais chez les Britanniques, on observe également que les dreadnought et super-dreadgnought tirent eux-mêmes généralement mieux que les croiseurs de bataille,… qui disposent pourtant des mêmes canons et des mêmes télémètres.

Pour certains, cela s’explique par la véritable passion de Jellicoe pour l’entraînement des équipages, qui contrasterait avec une certaine nonchalance de Beatty dans ce domaine, mais on peut tout aussi bien faire observer que les croiseurs de bataille, eux, ont régulièrement été sur la brèche, alors que, depuis le début de la guerre, les cuirassés n’ont strictement rien eu d'autre à faire que s’entraîner.

Quelle qu’en soit la raison, le constat est indéniable et, le 22 mai 1916, a d’ailleurs, rappelons-nous, poussé l’Amirauté à expédier de Rosyth à Scapa Flow la 3ème Escadre de croiseurs de bataille de Beatty, soit les Invincible, Inflexible et Indomitable, afin que ces derniers puissent s’exercer tranquillement au tir en compagnie des cuirassés de Jellicoe.

Mais s’ils ont été remplacés à Rosyth par les super-dreadnought Barham, Malaya, Valiant et Warspite de la 5ème Escadre de combat, rien n’a encore pu être fait au profit des Lion, Princess Royal, Queen Mary, Tiger, New Zealand et Indefatigable, qui, dans quelques heures vont donc devoir affronter la flotte allemande avec un sérieux handicap dans ce domaine.

Mais n’anticipons pas…

jeudi 2 avril 2026

9228 - apporter la clarté dans la confusion

Signaleur, avec une lampe Aldis portative

… l’ennemi dûment identifié comme tel, ne reste plus qu’à lui tirer dessus… du mieux qu’on peut.

Car avec la houle et de mauvaises conditions de visibilité, mettre au but relève en définitive de la chance,… et c’est encore plus vrai lorsqu’il n’y a pas un unique mais bien plusieurs navires de guerre ennemis à l’horizon, et surtout lorsqu’on n’est pas seul, mais bien plusieurs, à leur tirer dessus en même temps !

Salve après salve, les tirs s'apprécient et se corrigent en effet par l’observation des geysers d’écume qu’on aperçoit tant bien que mal quelques dizaines ou centaines de mètres devant, derrière, à gauche ou à droite du navire visé, mais si le même navire est visé par plusieurs bâtiments en même temps, comment savoir si ce geyser-ci ou ce geyser-là est dû à un de ses propres obus ou alors à l’obus d’un autre bâtiment ami ?

Sur le papier, la discipline, l’entraînement au tir et, parfois, l’usage de marqueurs de différentes couleurs doivent faciliter cette identification, et aussi empêcher que plusieurs bâtiments s’en prennent en même temps à un même navire ennemi, mais en pratique, depuis le début de la guerre, et dans le feu de l’action, tout cela a fréquemment pris le bord !

Il même parfois arrivé - et ce sera encore le cas dans quelques heures ! - que tel ou tel navire ennemi se retrouve carrément "ignoré" plus ou moins longtemps par l’adversaire, chacun concentrant en effet son tir sur le navire qui le suit ou le précède directement !

Toujours sur le papier, ce genre de bévue peut se résoudre par une bonne communication entre bâtiments, mais en ce printemps de 1916, la TSF, encore balbutiante et qui pourrait de toute manière être facilement  interceptée par l’ennemi, ne sert aucunement à cette fin : les messages passent encore de bâtiment à bâtiment au moyen de multiples et différents fanions hissés aux mats, ou alors par l’intermédiaire de lampes Aldis diffusant des signaux lumineux en morse, ce qui, dans les deux cas, ne peut fonctionner qu'à courte distance et implique de toute manière que les observateurs, qui rappelons-le ne disposent que de simples jumelles, soient en mesure de les apercevoir au milieu de la fumée et, parfois, des incendies, et les interprètent ensuite correctement…

mercredi 1 avril 2026

9227 - météorologiques ou techniques

Le Galatea, en 1914 : un des nombreux croiseurs légers opérant en avant-garde de la flotte anglaise

… car avant d’aller plus loin, il importe de souligner, ou de rappeler, les innombrables contraintes météorologiques, mais aussi techniques, qui font de la Mer du Nord un des pires endroits au monde pour mener et surtout coordonner une bataille navale et, a fortiori, une bataille navale réunissant non pas une poignée, mais bien des dizaines et des dizaines de bâtiments de tous les types et de toutes les tailles !

Au niveau météorologique déjà, et en dehors d’une mer fréquemment agitée, le problème c’est évidemment la visibilité,… ou plus exactement le manque de visibilité, dû à un ciel souvent gris et un plafond très bas, et à des grains aussi inévitables que réguliers.

Et en ce printemps de 1916, il n’existe en vérité que peu de solutions réellement de nature à améliorer la situation : les drones d’observation, les radars, les calculateurs et ordinateurs de tirs ne relèvent même pas encore de la science-fiction, en sorte que c’est toujours avec de vulgaires jumelles que l’on aperçoit, ou plutôt que l’on devine, un ennemi en approche, et c’est avec de simples télémètres optiques, et de banales tables de calculs, que l’on s’efforce ensuite d’en apprécier la distance et la vitesse, et qu’on lui décoche finalement salve après salve… dans l’espoir de voir l'un ou l'autre obus atteindre sa cible !

Mais encore faut-il au préalable déterminer que la fumée ou la silhouette qui se dessine vaguement sur l’horizon appartient bel et bien et bien à un navire ennemi,… et pas à un neutre ou carrément un ami !

C’est une mission habituellement dévolue à un ou plusieurs des nombreux croiseurs légers ou destroyers qui évoluent en avant-garde de la flotte principale, une mission certes indispensable, mais toujours ingrate, parfois dangereuse,… et dont les résultats, s’ils ont été obtenus sous la mitraille, doivent de toute manière - et comme nous allons le voir - être analysés avec beaucoup de circonspection…

mardi 31 mars 2026

9226 - la Room 40

Les croiseurs de bataille Hindenburg (centre) et Derfflinger (à gauche), à Scapa Flow, en 1919

... hélas, troisième et sans conteste plus important couac, Scheer ignore que même réduit à un Plan B, le dit plan, ou du moins une bonne partie de celui-ci,… est déjà connu des services de décryptage britanniques !

"Les Allemands n'avaient toujours pas compris que leurs signaux étaient rapidement décodés par la Room 40 (1). 

Le départ de nombreux U-Boote avait été repéré et leur localisation dans le nord de la Mer du Nord avait été établie, ce qui laissait présager une opération allemande d'envergure. 

À chaque signal décodé, une nouvelle pièce du puzzle se mettait en place. Le 30 mai à midi, les services de décryptage purent avertir Jellicoe que la Flotte de Haute Mer appareillerait le lendemain. 

À 17 h 40, l'Amirauté, sans plus hésiter, ordonna à Jellicoe et Beatty de prendre la mer" (2)

Dit autrement, alors que le seul espoir de Scheer pour l’emporter reposait sur la surprise et le fait de n’avoir finalement à affronter qu’une partie de la Grand Fleet, cette surprise a dores et déjà disparu et la Grand Fleet au complet aura même pris la mer avant qu’un seul de ses propres navires ait commencé à lever l’ancre !

Comme plan de bataille destiné à s'assurer de la victoire, on a déjà vu mieux,... et c’est d’autant plus vrai que la météo et les conditions de combat en Mer du Nord ne vont certes pas arranger les choses…

(1) créée en octobre 1914, la Room 40 était la section de cryptanalyse de l'Amirauté britannique pendant la 1ère G.M.
(2) ibid, page 56

lundi 30 mars 2026

9225 - le Plan B

Le croiseur de bataille Derfflinger, ici en 1919, après son internement par les Britanniques

… 30 mai 1916, 14h00

Mais, deuxième couac, le 28 mai, c’est la météo qui s’en mêle… et réduit à néant toute possibilité d’utiliser les fragiles zeppelins pour la reconnaissance,… pourtant jugée essentielle à la réussite de toute cette délicate opération !

Faut-il procéder sans eux ou, au contraire, tout reporter une nouvelle fois ?

Dans l'urgence, Scheer décide plutôt d’élaborer une sorte de Plan B : "Refusant de procéder à l'aveuglette, Scheer opta pour une mission moins ambitieuse : un simple balayage du Skagerrak par Hipper, dans l'intention de neutraliser toute force légère britannique présente dans la zone. 

Après avoir fait étalage de leur puissance au large de la Norvège dans l'espoir d'attirer l'attention de Beatty, les croiseurs de bataille allemands se replieraient sur Scheer et le soutien de la Flotte de Haute Mer. 

En l'absence persistante des zeppelins, l'opération serait entièrement couverte par ses propres forces légères, effectuant des reconnaissances à l'ouest de leur trajectoire" (1)

Scheer, néanmoins, espère encore voir les vents tomber, être finalement en mesure d’utiliser les précieux zeppelins,.. et donc s’en tenir à son plan initial, mais le 30 mai, il n’a malheureusement d’autre choix que de se rendre à l’évidence : c’est le Plan B ou… rien du tout, attendu que les sous-marins, positionnés devant Rosyth et Scapa Flow, et à présent à court de carburant, vont bientôt devoir vider les lieux !

Va donc pour le Plan B : à 14h00, le signal codé "31 May G.G.2490" est transmis à tous les navires de la flotte, les avisant que l’opération, désormais réduite à un balayage du Skagerrak, sera lancée le 31 mai…

(1) ibid, page 56 

dimanche 29 mars 2026

9224 - et la première victime est...

Le croiseur de bataille Seydlitz, peu avant la 1ère G.M.

… comme le savent depuis longtemps les habitués de ce blogue, la première victime d’une bataille est toujours le plan de la bataille, et la future Bataille du Jutland (ou du Skagerrak dans la langue de Goethe) ne va nullement faire exception à cette règle.

A l’origine d’ailleurs, il n’est même nullement prévu qu’elle se tienne à cet endroit !

"Scheer était déterminé à exploiter au maximum les sous-marins libérés par l’arrêt de la brève seconde campagne  de guerre sous-marine sans restriction. Les croiseurs de bataille de Hipper seraient envoyés bombarder Sunderland [sur la côte Nord-est de l’Angleterre],  sachant pertinemment que Beatty et Jellicoe se précipiteraient alors pour les intercepter.

Les sous-marins allemands, dont certains mouilleurs de mines, seraient pour leur part embusqués aux sorties de Rosyth et de Scapa Flow, prêts à frapper dès l'apparition des navires. Dans la confusion qui s'ensuivrait, Hipper engagerait alors Beatty et l'entraînerait inexorablement vers une mort certaine, sous les obus de Scheer et de la Flotte de Haute Mer, tapie dans la zone du Dogger Bank. 

Des zeppelins veilleraient quant à eux à ce que les Allemands ne soient pas eux-mêmes pris en embuscade par des forces supérieures" (1)

Mais premier couac déjà, cette opération, prévue pour le 17 mai 1916 doit être reportée au 29, en raison de réparations toujours en cours sur le croiseur de bataille Seydlitz (2), jusque-là navire-amiral de Hipper, et éternel éclopé, mais aussi, et comme nous allons le voir, miraculé, de la Marine impériale allemande

Va donc pour le 29 mai…

(1) Steel et Hart, op cit, pages 55-56
(2) le 24 avril, le Seydlitz avait été endommagé par l’explosion d’une mine alors qu’il participait à un raid-éclair sur les villes portuaires de Yarmouth et Lowestoft